Africa-Press – Senegal. Le drame pour nous, c’est qu’on intervient trop tard », regrette le Pr Vincent Laugel, neuropédiatre au CHRU de Strasbourg. Chaque jour en France naissent environ 2.000 enfants. Parmi eux, chaque mois, une petite dizaine de bébés voient le jour atteints d’amyotrophie spinale de type 1, la forme la plus sévère et courante d’une maladie musculaire qui emporte les enfants dans leurs deux premières années de vie.
Pour les sauver, des traitements existent mais ne peuvent que stopper l’avancée de la maladie. Ils ne sont donc pleinement efficaces que s’ils sont administrés avant l’arrivée des premiers symptômes, dans les premières semaines de vie. « Nous sommes face à une urgence thérapeutique totale avec l’amyotrophie spinale. C’est le symbole de l’intérêt du dépistage néonatal », appuie la Pr Catherine Sarret, neuropédiatre au CHU de Clermont-Ferrand.
En juillet 2024, la Haute Autorité de Santé (HAS) a officiellement annoncé l’ajout de l’amyotrophie spinale à la liste des maladies à dépister à la naissance, mais le décret d’application tarde à arriver. « Depuis décembre 2024, on sait par le programme Depisma que ce dépistage est faisable et efficace et pourtant nous ne savons toujours pas quand il va être généralisé sur tout le territoire », insiste Nadia Blu Genestine, co-fondatrice et présidente de l’Association ECLAS (Ensemble Contre L’Amyotrophie Spinale de type 1).
16 bébés dépistés en deux ans sur deux régions de France
Depisma, c’est le nom du programme pilote de dépistage néonatal de l’amyotrophie spinale déployé dans les régions Aquitaine et Grand Est entre 2022 et 2024. « En deux ans, nous avons dépisté 150.000 nouveaux nés, et trouvé 16 porteurs de la maladie. 11 d’entre eux ont reçu la thérapie génique et vont bien aujourd’hui ! Sans ça, ils seraient morts », relate Vincent Laugel.
L’amyotrophie spinale est due à une mutation rendant inopérant le gène SMN1, responsable du maintien des motoneurones – ces neurones nécessaires à la transmission des ordres de motricité du cerveau aux muscles. Sans ce gène, les motoneurones ne sont plus maintenus en vie que par le gène SMN2, une doublure de moindre efficacité et dont on peut posséder deux à huit copies dans notre ADN. « Plus on a d’exemplaires de ces ‘roues de secours’ et moins la maladie est grave. La plupart en ont deux à quatre », explique Vincent Laugel. Les enfants avec beaucoup de copies de SMN2 peuvent ainsi ne déclarer la maladie qu’après plusieurs années.
Les 11 bébés sauvés par Depisma correspondent aux 60% des malades d’amyotrophie spinale qui sont atteints de la variante dite « du nourrisson » ou « de type 1 », forme sévère se manifestant peu après la naissance. « Ce qui alerte c’est le manque de tonus musculaire. C’est une urgence pour nous à ce moment car cela signifie qu’il a déjà commencé à perdre des motoneurones au niveau de la moelle épinière », détaille Catherine Sarret.
Les bébés touchés ont du mal à tenir leur tête, ne tiennent pas assis et manquent de réflexes. « Ces enfants souffrent d’une atteinte progressive des muscles, dont ceux qui servent à manger et respirer, et finissent par mourir d’insuffisance respiratoire dans les deux ans », explique Vincent Laugel.
La thérapie génique, une vraie révolution si elle est administrée assez tôt
A ces enfants dont le temps est compté, une thérapie génique aujourd’hui remboursée, commercialisée sous le nom Zolgensma et efficace en une seule injection permet depuis 2020 de remplacer le gène SMN1 défectueux par une copie saine. « Pour les enfants les plus atteints, la thérapie génique a vraiment été une révolution », rapporte Catherine Sarret.
Pour les patients ayant une atteinte moins grave, deux autres traitements, Spinraza par injection tri-annuelle et Evrysdi sous forme de sirop quotidien, stimulent l’activité des copies de SMN2. C’était d’ailleurs le cas de quatre des 16 bébés dépistés par Depisma, tandis que le 16e était atteint d’une forme trop grave pour être traité.
Une fois les premiers symptômes apparus, le diagnostic est typiquement posé dans la semaine, confirmé par séquençage génétique, puis l’injection est réalisée dans les 10 à 15 jours suivant. « Ils gardent essentiellement des troubles moteurs et dans une moindre mesure des troubles respiratoires ou d’alimentation, mais ils ne meurent pas », continue la neuropédiatre. Mais lorsque l’injection est faite avant même l’apparition des symptômes, les enfants semblent se développer normalement !
« Tout a changé en dix ans », raconte Nadia Blu Genestine. « Ma fille Daphné est décédée d’amyotrophie spinale de type 1 à l’âge d’un an en 2012, faute de traitement ». En 2020 en revanche, la petite Alix, fille de la vice-présidente de l’association a été traitée à l’âge de neuf mois après que ses symptômes ont été remarqués, et va aujourd’hui à l’école en fauteuil roulant. « Elle a une vie heureuse mais aussi pleine de défis à relever au quotidien », observe Nadia Blu Genestine.
Trois ans après le traitement d’Alix, les jumelles Marley et Mylane ont vu le jour dans un centre participant à Depisma, contrairement à Nantes où les parents habitaient peu de temps auparavant. Dépistées à la naissance grâce à ce déménagement providentiel, les petites ont bénéficié d’une injection de thérapie génique à l’âge de 17 jours et sont aujourd’hui, un an après, « en pleine forme », d’après leur père présent dans une vidéo de l’AFM Téléthon. « Elles peuvent espérer vivre une vie normale grâce au dépistage néonatal. Ça change tout ! », se réjouit Nadia Blu Genestine.
Bien qu’optimistes, les médecins restent prudents sur l’avenir. « On ne promet pas la guérison absolue et définitive, mais on leur sauve la vie ! Et même si le traitement devait perdre en efficacité, le handicap resterait certainement moindre », résume Vincent Laugel.
Les premiers dépistages néonataux génétiques
Reste encore à généraliser ce système de dépistage néonatal à l’ensemble du territoire français. Une mission pas si simple lorsqu’on sait que les 13 autres maladies dépistées chez les bébés jusqu’à présent en France ne nécessitaient pas de séquençage de l’ADN, mais seulement un dosage biochimique pour retrouver un marqueur dans le sang. « La France a été très précurseur dans le dépistage en biochimie, mais pas dans le dépistage génétique. Les autres pays n’avaient pas la même réticence », explique Vincent Laugel.
Les Etats-Unis dépistent jusqu’à 54 maladies chez les bébés en fonction des Etats, contre 40 pour l’Italie ou encore 29 pour le Portugal, la Pologne et l’Autriche. « Nous avons d’abord dû changer la loi de bioéthique en 2021 pour faire autoriser le dépistage génétique. Il y avait de gros blocages par peur d’une dérive future vers de l’eugénisme », se rappelle le neuropédiatre.
Dans le sillage de l’amyotrophie spinale, la HAS annonce l’ajout de deux autres maladies plus rares encore au dépistage néonatal: le déficit immunitaire combiné sévère (DICS) et le déficit en acyl-coA déshydrogénase des acides gras à chaîne très longue (DVLCAD). « Ce sont aussi des maladies dans lesquelles les enfants gardent des séquelles si on les prend tardivement », remarque Catherine Sarret.
Afin de permettre ce dépistage génétique de masse, l’ensemble des laboratoires de dépistage néonatal devront être équipés de machines et recruter des techniciens. Un processus que tous espèrent permettre un dépistage des naissances de l’été ou, au pire, de la rentrée de septembre 2025. « Je reçois des appels de gens qui veulent venir accoucher dans le Grand-Est pour bénéficier du dépistage, mais ça ne devrait pas marcher comme ça. Il faut que tout le monde ait accès aux mêmes soins », appuie Vincent Laugel. « En 2024, nous avons eu deux bébés à Clermont-Ferrand qui sont allés en soins palliatifs car ils sont arrivés trop tard. A Lyon, ma consœur en a eu six. Ce sont des bébés pour lesquels on aurait pu faire autrement s’ils avaient été dépistés », regrette Catherine Sarret.
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