INTERVIEW. « Je crois au concept de médecin augmenté »

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INTERVIEW. « Je crois au concept de médecin augmenté »
INTERVIEW. « Je crois au concept de médecin augmenté »

Africa-Press – Senegal. Bernard Nordlinger est président de la Commission « Science numérique et intelligence artificielle » de l’Académie nationale de médecine.

Sciences et Avenir: Est-ce que l’irruption de l’IA constitue une rupture dans la pratique médicale?

Bernard Nordlinger: C’est à la fois une rupture et un continuum. De tout temps, les médecins ont dû s’adapter aux progrès de la connaissance et de la science. Aujourd’hui, l’IA générative constitue une rupture dans la rupture ; et viendront ensuite les IA agentiques [IA capables de décider et d’agir].

Sans la comparer au stéthoscope en son temps, l’IA est un outil pour les médecins. Tous doivent s’y mettre: il est indispensable de comprendre ce que sont ces IA, d’en connaître les risques, et d’expliquer au patient quand on s’en est servi. Une formation au numérique intégrant l’IA a d’ailleurs été introduite dans le tronc commun de médecine.

Sciences et Avenir: Vous vous intéressez à l’IA depuis 2017 et vous y avez déjà consacré deux ouvrages avec Cédric Villani*. Quelle est votre vision de l’IA en médecine en 2026?

Le message, c’est qu’il faut toujours une validation humaine, une validation médicale, d’une proposition de l’IA. Deuxième point: il y a un grand pas – un viaduc, même – entre ce que disent les experts et l’appropriation par le terrain. Je distingue deux domaines. D’une part, les applications techniques: en imagerie, par exemple, l’IA s’est déjà imposée. On ne peut plus faire d’imagerie ou d’anatomopathologie sans elle, ne serait-ce que parce que les médecins ont une obligation de moyens – et c’en est un.

D’autre part, l’aide au médecin généraliste, qui doit synthétiser les éléments techniques dont il dispose pour établir un diagnostic et proposer un traitement: là, c’est plus difficile, car il faut gérer l’incertitude. Côté patients, OpenAI dit que 230 millions de personnes posent des questions à ChatGPT chaque semaine: c’est énorme. Le taux de réponses correctes serait de 85 à 90 %, mais en santé, les 10 % restants, c’est plus qu’embêtant. À l’Académie de médecine, notre rôle est d’apporter une parole raisonnée et raisonnable pour ne pas se laisser aveugler par de tels effets d’annonce.

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Sciences et Avenir: N’observe-t-on pas une rupture des pratiques entre les États-Unis et l’Europe?

Aux États-Unis, les outils d’IA s’orientent vers de véritables conseillers médicaux. En Europe, nous en sommes très loin: ils devraient être considérés comme des dispositifs médicaux et être approuvés comme tels – et il y a de fortes chances qu’ils ne le soient pas. Les IA génératives sont aujourd’hui beaucoup plus faciles d’accès, plus conviviales, et gratuites dans leurs versions les plus simples.

Elles donnent l’impression de parler à un copain ; mais ce n’est pas un copain, parce qu’elles produisent un avis qui peut être faux. Il ne faut pas leur confier ses données personnelles: on ne sait pas ce qu’il en advient.

Sciences et Avenir: Une étude polonaise a montré une baisse de l’expertise humaine d’un groupe d’endoscopistes digestifs six mois après le recours à l’IA: n’y a-t-il pas un risque de perte de compétences chez les médecins qui l’utilisent?

Le risque existe, mais il faut être prudent. La médecine, ce ne sont pas seulement des raisonnements sur des informations: c’est aussi un examen clinique, un rapport avec le patient. J’ai toujours enseigné à mes élèves que, pour ne pas faire de gros contresens, il faut examiner cliniquement: c’est essentiel. Les IA répondent certes très bien aux questions d’examen ; c’est normal, puisqu’elles ont été entraînées pour cela. Ce n’est pas pour autant qu’elles vont remplacer les médecins.

Ces derniers intègrent les informations dans le contexte particulier d’une personne. Par ailleurs, l’IA permettra de gagner du temps sur des tâches automatiques – résumer un dossier complexe, rédiger des comptes rendus, en extraire des informations utiles – et d’en libérer pour les activités cognitives. Je crois beaucoup au concept du médecin augmenté, pas du tout à celui du médecin automatique. Il faut espérer que l’IA ne permettra pas de voir plus de patients, mais de mieux les voir.

« Il faut espérer que l’IA ne permettra pas de voir plus de patients, mais de mieux les voir »

Sciences et Avenir: Comment va-t-on définir la responsabilité médicale si une décision, prise avec l’aide de l’IA, s’avère mauvaise?

C’est très clair: le médecin a le monopole du soin ; il est responsable des outils qu’il utilise, et s’il se trompe, c’est lui qui est responsable. Quant au fabricant, le règlement européen, l’AI Act, stipule qu’il n’est responsable que s’il y a une défaillance. On ne peut pas demander à un médecin d’expliquer la « boîte noire », c’est-à-dire ce qu’il se passe entre la question et la réponse ; mais on peut – et on doit – lui demander d’expliquer la logique de la recommandation. Le médecin n’a pas l’obligation de suivre l’IA, il conserve son libre arbitre, mais il doit pouvoir expliquer pourquoi il ne la suit pas. Il n’y a pas encore eu de contentieux, mais il risque d’y en avoir.

Sciences et Avenir: Quelle est l’incidence de l’IA sur la recherche?

J’ai beaucoup fait de recherche clinique, et monté une dizaine d’essais cliniques internationaux: c’est extrêmement compliqué. Valider un nouveau médicament jusqu’à la mise sur le marché coûte 2,5 milliards de dollars ; or les deux tiers vont à la partie clinique. Cela peut prendre dix ans pour organiser, recruter les patients, trouver les financements, etc.

Aujourd’hui, il est possible de monter des essais de phase 3 avec des cohortes virtuelles: avec 50 patients, on peut en créer 1500 virtuels. On peut aussi utiliser des données de vie réelle issues des systèmes de données de santé pour établir un groupe contrôle. Cela simplifie grandement la recherche clinique. En laboratoire, analyser très vite de grandes quantités de données représente aussi un progrès considérable, notamment pour tester un principe actif en vue de fabriquer un nouveau médicament. Je pense qu’à peu près tous les chercheurs utilisent l’IA, tous les jours.

* « Santé et intelligence artificielle » (2018), « Médecine et intelligence artificielle » (2022), CNRS Éditions.

BIO EXPRESS

14 juillet 1947: Naissance à New York (États-Unis)

1985: Professeur de chirurgie.

1997: Chef du service de chirurgie digestive et oncologique de l’hôpital Ambroise-Paré (AP-HP)

2014: Membre titulaire de l’Académie nationale de médecine

2017: Fondateur avec Cédric Villani du groupe de travail IA et santé de l’Académie de médecine et l’Académie des sciences

2024: Président de la commission science numérique et intelligence artificielle de l’Académie de médecine

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