Africa-Press – Tchad. Au Tchad, la cession en cours de la Société nationale de ciment (SONACIM) au groupe marocain CIMAF s’est retrouvée ces derniers jours au cœur d’une vive agitation médiatique et numérique. La circulation de documents administratifs sur les réseaux sociaux, parfois sortis de leur contexte, a nourri interrogations et soupçons autour d’une opération pourtant engagée depuis de longs mois dans un cadre formel.
Pour comprendre ce dossier, il faut revenir à sa chronologie. L’État tchadien s’est inscrit, à travers le Plan national de développement « Tchad Connexion 2030 », dans une logique de modernisation de son tissu industriel et d’ouverture accrue aux investissements privés. C’est dans ce cadre qu’a été envisagée la cession de la SONACIM à un acteur industriel capable d’injecter des capitaux, de remettre à niveau l’outil de production et de renforcer l’offre locale en ciment, un matériau stratégique dans un pays en forte demande d’infrastructures.
Le processus n’a rien eu d’improvisé. Un appel d’offres international est lancé le 20 décembre 2024. Une offre indicative est formulée début février 2025, avant la signature d’un protocole d’accord en avril de la même année. La démarche se poursuit avec la conclusion, le 10 novembre 2025 à Abu Dhabi, d’une convention-cadre portant sur la cession de SONACIM au groupe CIMAF, explicitement rattachée aux objectifs du PND 2030.
À partir de là, le travail technique commence réellement. Comme dans toute opération de fusion-acquisition, la signature n’est qu’une étape. Les mois suivants sont consacrés à la levée de conditions suspensives juridiques, financières et sociales. Sur le plan régional, la Commission de la CEMAC est saisie pour avis au titre des règles communautaires de concurrence ; elle donne son accord en janvier 2026. Cet aspect est loin d’être anodin: il inscrit la transaction dans un cadre supranational de régulation économique, au-delà des seules décisions nationales.
Sur le terrain social, le personnel de la SONACIM fait l’objet d’évaluations et est régulièrement informé de l’évolution du processus. Le calcul des droits sociaux est engagé, avec une double validation attendue de l’inspection du travail et de l’Inspection générale des finances, expressément missionnée. À ce stade, aucun versement n’a encore été effectué au personnel, les montants calculés devant précisément être soumis à l’inspection du travail pour validation préalable. Ces étapes, souvent techniques et peu lisibles pour le grand public, sont pourtant centrales dans ce type d’opération, elles visent à sécuriser juridiquement la situation des salariés et à prévenir les contentieux ultérieurs.
Parallèlement, des engagements financiers sont déjà matérialisés. Un acompte sur le prix de vente est versé au Trésor public par le repreneur. Surtout, au-delà du prix d’acquisition (36,5 milliards F CFA), CIMAF s’engage à investir 12 milliards de francs CFA sur cinq ans pour la remise à niveau de l’outil d’exploitation. Dans un secteur industriel lourd comme le ciment, ces montants traduisent une logique de long terme plus qu’une simple opération spéculative.
La question de l’emploi, naturellement sensible, s’inscrit elle aussi dans des schémas connus. Le repreneur prévoit de conserver une partie du personnel en fonction des évaluations réalisées, tandis que les employés non repris doivent être recrutés dans la fonction publique selon leur profil. Ce type de mécanisme, qui combine reprise partielle et reclassement, se retrouve dans de nombreuses privatisations ou cessions d’actifs publics, en Afrique comme ailleurs.
Autre élément souvent peu relevé dans les débats en ligne: l’État et les communes doivent rester actionnaires de la nouvelle structure à hauteur de 30 %. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un désengagement total, mais d’un repositionnement, l’État conservant une part significative au capital.
Pourquoi alors cette impression de crise? Elle tient en grande partie à la fuite de documents internes, encore à l’état de projet et non validés, ainsi qu’à leur lecture fragmentaire sur les réseaux sociaux. Dans des contextes où la défiance envers les élites économiques et politiques est élevée, toute information évoquant des « parachutes », des recrutements ou des réorganisations peut rapidement alimenter la suspicion. Or, dans les opérations de cession, les ajustements contractuels, les réévaluations de postes ou les départs négociés sont monnaie courante. Leur existence ne constitue pas, en soi, la preuve d’une irrégularité.
Le dossier SONACIM–CIMAF illustre ainsi une tension classique dans les économies en transformation, la rencontre entre des procédures industrielles et financières complexes, et une opinion publique qui demande, légitimement, transparence et retombées concrètes. Entre ces deux exigences, la communication institutionnelle joue un rôle clé. Lorsqu’elle est insuffisante ou tardive, l’espace est vite occupé par les rumeurs.
À ce stade, les éléments factuels disponibles décrivent surtout une opération de cession structurée, progressive, encadrée par des validations nationales et régionales, assortie d’engagements d’investissement et de mécanismes sociaux. Plus qu’un scandale avéré, le dossier apparaît comme un révélateur des défis de pédagogie économique dans un pays engagé dans des réformes et à la recherche de capitaux pour accélérer son développement.
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