Africa-Press – Tchad. LE MATCH DE LA SEMAINE – Cette cérémonie, Mahamat Idriss Déby Itno ne l’aurait pas imaginée voici encore deux ans, alors qu’il dirigeait la sécurité présidentielle et s’assurait, dans l’ombre, que rien ne viendrait entraver le chemin de son père, Idriss Déby Itno, vers un nouveau mandat. Pourtant, en ce 10 octobre, alors qu’il remonte le tapis rouge menant à l’entrée du Palais du 15-Janvier, dans le centre de N’Djamena, le général s’apprête bel et bien à prêter serment, président d’une transition dont il est en réalité déjà à la tête depuis le décès de son père, en avril 2021.
Boubou blanc, mocassins et couvre-chef assortis, il a chaussé ses fines lunettes noires et s’avance à la tribune, entouré de ses gardes du corps à cravate rouge. Quelques minutes plus tard, revêtu des insignes de chef d’État, le voilà qui prophétise : « Le temps est venu, pour l’Afrique et pour le monde, de mieux découvrir le talent des jeunes Tchadiens ». À 38 ans, Mahamat Idriss Déby Itno parle-t-il pour lui-même ? Pense-t-il déjà à l’après-transition ? Le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) lui a en tout cas ouvert la porte, en autorisant les responsables de la transition à se porter candidats à l’élection présidentielle de 2024.
Lui a pris goût au pouvoir, chaque jour un peu plus à l’aise dans son costume civil et délaissant le treillis. À l’étranger, il s’est habitué à ces apartés entre chefs d’État, notamment avec le Congolais Denis Sassou Nguesso ou avec le Nigérian Muhammadu Buhari, présent à N’Djamena le 10 octobre. Il pense à la présidentielle de 2024 comme à son prochain défi et nul ne doute qu’il sera candidat, si les circonstances le lui permettent. « Il s’est découvert un attrait pour la fonction de président au fur et à mesure de la première phase de la transition », explique un proche du gouvernement tchadien.
Un poil à gratter
Au Palais du 15-Janvier, cependant, un homme brille par son absence. Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), n’a pas fait le déplacement. Ancien Premier ministre, puis ministre des Affaires étrangères du défunt Idriss Déby Itno, il a été l’un des piliers du régime du Mouvement patriotique du salut (MPS, ex-parti au pouvoir) avant de s’établir à Addis-Abeba en 2017. Mais il a progressivement pris ses distances, et, depuis avril 2021, fait figure de discret poil à gratter du nouveau régime. Son absence, ce 10 octobre 2022, agace d’ailleurs au plus haut point l’entourage de Mahamat Idriss Déby Itno, qui y voit une opposition à l’investiture du chef de l’État.
MOUSSA FAKI MAHAMAT SE SERT DE L’UA POUR DÉGUISER SON AMBITION PERSONNELLE
En coulisses, Moussa Faki Mahamat affirme, lui, respecter la position de l’UA. Dès le 9 septembre, alors que le DNIS n’était pas encore achevé, l’organisation panafricaine avait en effet réaffirmé son opposition à une prolongation de deux ans de la transition et à ce que ses chefs soient candidats à la future élection présidentielle. « Nos préconisations allaient à rebours de ce qui a finalement été adopté à N’Djamena. C’est le choix des Tchadiens et du Dialogue, qui est souverain, mais il nous aurait été difficile de venir a posteriori au Tchad donner en quelque sorte un blanc-seing à ces décisions », explique une source à l’UA.
« Depuis le début de la transition, Moussa Faki Mahamat se sert de l’UA pour déguiser son ambition personnelle, qui est évidemment liée à la présidentielle. Il fait de la politique au Tchad, mais depuis Addis-Abeba et sans le dire clairement », rétorque un membre du cercle de Mahamat Idriss Déby Itno. Interrogé en juin par Jeune Afrique, le président de la Commission de l’UA avait en effet botté en touche : « À la fin de mon mandat, j’aurai 65 ans. […] C’est l’âge de la retraite. On verra le moment venu si j’ai encore la force de faire quelque chose pour mon village, le Tchad, et pour mon pays, l’Afrique. Si c’est le cas, je n’hésiterai pas. »
Manœuvres à N’Djamena
Dès avril 2021, les mieux informés à N’Djamena disaient avoir cerné les intentions de Moussa Faki Mahamat. Au lendemain de la mort d’Idriss Déby Itno sur le front du Kanem, il avait discrètement plaidé en faveur d’une transition civile, qui aurait eu pour effet d’éloigner du pouvoir l’aréopage des hauts gradés, fidèles du maréchal. Soutenue à l’époque par Daoussa Déby, le frère du défunt, la solution avait évidemment été très peu appréciée par les hommes en treillis, les généraux Idriss Youssouf Boy et Abdelkerim Mahamat Charfadine en tête. La solution militaire s’était finalement imposée, avec, à sa tête, Mahamat Idriss Déby Itno.
Le bras de fer s’est ensuite déplacé au sein du MPS, orphelin d’Idriss Déby Itno et dont la reconstruction était nécessaire. Sous l’impulsion du président du Conseil militaire de transition et de son directeur de cabinet de l’époque, Aziz Mahamat Saleh, le secrétaire général du parti Mahamat Zen Bada a été progressivement écarté. En juin 2021, à l’issue d’un rocambolesque congrès, organisé en l’absence de ce dernier, une nouvelle direction a été mise en place, fédérée par le président de l’Assemblée nationale Haroun Kabadi, plus proche des cercles de Mahamat Idriss Déby Itno.
« On a voulu empêcher la formation, autour du MPS, d’un axe reliant Moussa Faki Mahamat, Daoussa Déby et Mahamat Zen Bada », explique un proche de la présidence. Longtemps à l’étranger, officiellement pour des raisons de santé, Zen Bada s’est ainsi retrouvé sous surveillance en raison de sa proximité supposée avec Moussa Faki Mahamat. D’autres personnalités subissent (ou ont subi) le même sort, notamment Abbas Mahamat Tolli, le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale, Adoum Younousmi, l’ancien Premier ministre, Abdoulaye Sabre Fadoul, l’ex-directeur de cabinet d’Idriss Déby Itno, ou encore Ahmat Mahamat Bachir, qui fut ministre de l’Intérieur.
La bataille de 2024 aura-t-elle lieu ?
« Certains sont rentrés dans le rang, explique-t-on dans l’entourage de Mahamat Idriss Déby Itno. Mais l’activisme de Moussa Faki Mahamat ne fait pas de doute ». S’achemine-t-on vers un duel entre les deux hommes, en 2024 ? L’ancien ministre des Affaires étrangères dispose d’un solide réseau sur le plan international et peut s’appuyer sur sa position de dirigeant de l’UA pour se forger l’image d’un diplomate intraitable face aux dérives des pouvoirs locaux. Le 20 octobre, il a d’ailleurs rapidement et publiquement condamné « la répression des manifestants ayant entraîné des morts au Tchad ».
Depuis, la compétition entre les deux hommes s’est intensifiée sur le front diplomatique. Mahamat Idriss Déby Itno a réussi à empêcher que son aîné soit invité à la réunion extraordinaire des chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) du 25 octobre à Kinshasa. De son côté, le président de la commission de l’UA a soumis au Conseil de paix et de sécurité (CPS), le 11 novembre, un rapport au vitriol sur la transition en cours à N’Djamena. S’il n’est pour le moment pas parvenu à faire adopter par le CPS des sanctions contre le pouvoir tchadien, Moussa Faki Mahamat ne désarme pas.
« Il a tout intérêt à pousser Mahamat Idriss Déby Itno à se marginaliser. Plus ce dernier commettra d’erreurs, notamment en écrasant l’opposition, plus Faki apparaîtra comme une solution aux yeux des partenaires étrangers », analyse un diplomate à N’Djamena. Mais cela suffira-t-il, alors que le patron de l’UA souffre d’un déficit de popularité au Tchad, où il ne vit plus depuis des années ?
« Déby Itno a prouvé qu’il savait manœuvrer diplomatiquement, d’autant que la communauté internationale n’est pas franchement intransigeante avec lui. Il a placé les siens au MPS et tient l’armée, les deux piliers du pouvoir. S’il parvient à faire accepter sa candidature et décide de concourir, je ne vois pas comment Faki pourrait le contrer », explique un ancien ministre.
PLUS DÉBY ITNO COMMETTRA DES ERREURS, PLUS FAKI APPARAÎTRA COMME UNE SOLUTION
« L’option Faki n’est crédible que si le président décide de ne pas se présenter en 2024. Tout va se jouer dans les prochains mois », ajoute un autre « ex » du gouvernement. Soucieux de donner des gages d’ouverture, Mahamat Idriss Déby Itno a nommé les opposants Saleh Kebzabo et Gali Ngothé Gatta, respectivement à la primature et au secrétariat général de la présidence. L’expérimenté Mahamat Saleh Annadif s’est, lui, vu confier le ministre des Affaires étrangères, d’où il sera chargé de limiter le potentiel pouvoir de nuisance de Moussa Faki Mamahat. Les troupes sont en place. Reste à savoir si l’affrontement final aura lieu.
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