Mahamat Idriss Déby Itno face au dialogue, faux-semblant ou nouvelle ère ?

39
Mahamat Idriss Déby Itno face au dialogue, faux-semblant ou nouvelle ère ?
Mahamat Idriss Déby Itno face au dialogue, faux-semblant ou nouvelle ère ?

Africa-Press – Tchad. Sur le tarmac de l’aéroport de N’Djamena, en cet après-midi du 5 août, Mahamat Idriss Déby Itno s’avance vers l’avion qui doit l’emmener à quelques heures de vol de sa capitale, au Qatar. Entouré de ses plus proches collaborateurs, le chef de l’État tchadien sait qu’il s’avance vers la validation d’une étape décisive pour la transition qu’il préside depuis le décès de son père, le maréchal Idriss Déby Itno, en avril 2021. Son ministre des Affaires étrangères, Mahamat Zene Chérif, et surtout Ahmed Kogri, le patron de l’Agence nationale de sécurité (ANS, renseignements), l’ont tenu informé des derniers rebondissements du pré-dialogue de Doha. Après cinq mois de négociations – sans compter ceux de préparation – de menaces de retrait, de coups de poing sur la table et d’impasses, la signature d’un accord avec une majorité des groupes politico-militaires présents en terres qataries est enfin en vue.

Trois jours plus tard, le 8 août, le texte est officiellement signé. Les dernières soixante-douze heures ont été intenses, les médiateurs de Doha tentant jusqu’à la dernière minute de convaincre le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact), l’une des principales composantes de l’opposition armée contre N’Djamena, de ratifier le texte. En vain. Déçus par la non-libération d’une partie de leurs combattants emprisonnés au Tchad, les hommes de Mahamat Mahdi Ali ont finalement refusé de signer, à l’instar d’Abakar Tollimi ou de Mahamat Hissein, mais contrairement à une quarantaine d’autres groupes (sur cinquante-deux initialement présents dans le processus). Parmi les signataires figurent en particulier Mahamat Nouri, chef de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), et Timan Erdimi, cousin de Mahamat Idriss Déby Itno, à la tête de l’Union des forces de la résistance (UFR).

Pax N’Djamena

Désormais invités à participer au grand dialogue national inclusif (DNI) qui s’ouve à N’Djamena ce 20 août, Nouri et Erdimi ont atterri au Tchad le 18 août et affirment désormais avancer « vers la paix ». « C’est une victoire importante pour Mahamat Idriss Déby Itno, s’enthousiasme un proche de la présidence tchadienne. Cela a pris plus de temps que prévu mais il a convaincu des personnalités symboliques de la rébellion de jouer le jeu de la transition. » Reste désormais à transformer l’essai : « Le mois d’août était décisif pour le chef de l’État, car il valide le travail de sa première année au pouvoir. Mais ce n’est qu’une étape », ajoute une autre source au palais. Avec l’ouverture, le 20 août, du grand dialogue national, rassemblant une partie de l’opposition politique, la société civile ainsi que les signataires de Doha, Mahamat Idriss Déby Itno va en effet entrer dans une nouvelle phase de « sa » transition.

« Il a montré qu’il savait faire des concessions, rassurer diplomatiquement, négocier avec les rebelles et les amener à la table des négociations. Mais ce n’était que des travaux préparatoires. La vraie politique commence maintenant », sourit un diplomate à N’Djamena. Une question est bien évidemment dans tous les esprits : quel est l’avenir de Mahamat Idriss Déby Itno lui-même ? Depuis plus d’un an, une partie des opposants tchadiens menée par les Transformateurs de Succès Masra et les leaders de la plateforme Wakit-Tama, réclame à cor et à cri au chef de l’État de préciser ses ambitions de manière officielle. Cherchera-t-il à être candidat à l’élection présidentielle qui devra être organisée après la fin des travaux du dialogue national ? L’intéressé n’a jamais dévoilé cette ambition mais n’a pas formellement rejeté l’hypothèse, alimentant les suspicions. « S’il ne veut pas être candidat, pourquoi ne pas l’indiquer clairement ? » interroge Succès Masra.

TOUT LE MONDE S’INTERROGE SUR LES AMBITIONS DU PRÉSIDENT

L’opposant réclame, comme Wakit-Tama, que soit entérinée une disposition interdisant aux acteurs politiques de la transition, y compris, donc, au chef de l’État mais aussi à l’ambitieux Premier ministre Albert Pahimi Padacké, de se porter candidat aux futures élections. « Ce sera au dialogue national de décider de la mise en place ou non de cette mesure », estime notre source proche de la présidence.

Un dialogue « biaisé » ?

« Le dialogue est biaisé en amont, puisque nous estimons que 80 % des participants sont des gens de l’ancien système, du pouvoir », dénonçait toutefois le président des Transformateurs quelques jours avant l’ouverture du DNI. « Nous craignons que le pouvoir utilise le dialogue comme une chambre d’enregistrement de ses ambitions, en se servant d’une opposition factice ralliée à lui », explique un autre opposant, visant sans le nommer Saleh Kebzabo, le président de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR), dont deux proches occupent des postes au sein de l’actuel gouvernement de transition.

« À Doha, le Conseil militaire de transition (CMT) a fait venir des dizaines de groupes factices pour “noyer” les rebelles dans la masse. Cela ne doit pas se répéter à N’Djamena », ajoute cette source. L’inquiétude est de mise y compris chez les anciens tenants du pouvoir, au sein d’un Mouvement patriotique du salut (MPS) naguère tout puissant, mais qui s’estime marginalisé depuis le décès de son fondateur Idriss Déby Itno. « L’opposition dite radicale craint la mascarade et redoute de ne pas pouvoir faire entendre sa voix. Les ralliés, tels que Kebzabo, veulent faire fructifier leur position centrale et leur statut de “modérés”. Le MPS tente de survivre à la nouvelle ère, de se renouveler et de prouver qu’il n’est pas mort avec le maréchal. Et tout ce petit monde s’interroge sur les ambitions du président de la transition », résume un observateur politique tchadien.


Exercice d’équilibriste

Mahamat Idriss Déby Itno se sait scruté. Imagine-t-il – et souhaite-t-il – se servir du dialogue comme tremplin personnel ? La plupart des observateurs diplomatiques en doutent aujourd’hui. Décidés à empêcher ce scénario, les Transformateurs, très visibles sur les réseaux sociaux et mobilisateurs efficaces de la diaspora, ont quant à eux appelé le président français Emmanuel Macron à se souvenir des paroles prononcées peu après le décès d’Idriss Déby Itno en 2021 : « Je suis pour une transition démocratique et inclusive, pas pour un plan de succession. La France ne sera jamais aux côtés de ceux ou celles qui forment un tel projet ». « Mahamat Idriss Déby Itno n’a jamais montré une telle ambition. Il avait promis un pré-dialogue et un dialogue. Il a tenu ses promesses. Pourquoi le soupçonner désormais de vouloir confisquer un pouvoir qu’il n’a jamais cherché ? » assure un collaborateur de la présidence.

Conscient des suspicions autour d’un hypothétique “plan de succession”, Mahamat Idriss Déby Itno a mis fin en juillet aux fonctions de directeur de cabinet à la présidence de son demi-frère, Abdelkerim. Nommé patron du conseil d’administration de l’Agence nationale des investissements et des exportations, celui-ci reste étroitement associé à l’exercice du pouvoir mais a quitté la lumière du palais, où l’attelage fraternel pouvait renvoyer une mauvaise image. Un exercice d’équilibriste. « Mahamat Idriss Déby Itno sait que la stabilité du Tchad est indispensable aux Occidentaux, en raison des situations au Sahel et en Centrafrique. Mais il ne peut pas non plus trop prêter le flanc aux accusations d’accaparement du pouvoir par sa famille », résume notre diplomate à N’Djamena.

Le fédéralisme en débat

Le dialogue national, dont on ne connaît pas encore la durée, devrait aborder la difficile question de la forme de l’État et de ses textes fondateurs. Il s’annonce donc houleux et – potentiellement – risqué pour le chef de l’État. « Le débat sur un éventuel fédéralisme et sur la représentativité des communautés du nord et du sud du pays – sud est aujourd’hui en grande minorité dans certaines institutions, notamment l’armée – risque notamment d’être mouvementé », prévient un participant. Le défi, selon les termes d’un autre invité : travailler dans une logique « inclusive », sans pour autant « exclure en réaction les cadres de l’ancien régime ».

Succès Masra, lui-même né dans le sud du pays, y va de sa proposition : « Pourquoi ne pas imaginer un ticket présidentiel, comme aux États-Unis ? On élirait un président et un vice-président, qui pourraient représenter deux communautés à la fois ou qui pourraient être un civil et un militaire par exemple. » Et d’ajouter : « Je crois également qu’il faut rassurer les cadres actuels du Conseil militaire de transition, dont le président lui-même. Il n’est pas question que le nouveau pouvoir les marginalise. Ils doivent pouvoir apporter toute leur expérience et tout leur savoir, de la chose militaire en particulier. »

Une élection en avril 2023 ?

Autre débat d’importance à venir : celui sur la Constitution. Selon nos informations, l’hypothèse d’un retour au texte fondamental adopté en 1996 – et modifié à l’initiative d’Idriss Déby Itno en 2018 -, aurait le vent en poupe, ce qui ouvrirait la porte à la réapparition officielle du poste de Premier ministre. Du MPS à l’opposition, en passant par les principaux groupes rebelles signataires à Doha, la classe politique semble avoir trouvé un consensus sur ce point. « Le dialogue national viendrait ainsi réparer les méfaits du dernier forum organisé par Idriss Déby Itno en 2018 et qui n’était qu’un trompe-l’œil destiné à lui offrir un nouveau mandat », explique un opposant.

Un Déby en cachera-t-il un autre, comme le craignent les détracteurs du “clan” ? Ou le fils réparera-t-il les erreurs du père, comme l’espèrent les optimistes ? « Toute la question est là en réalité : est-ce que nous allons assister à une vraie conférence nationale, pour remettre le pays sur les bons rails ? Ou est-ce que nous aurons droit à un faux-semblant destiné à lancer Mahamat Idriss Déby Itno ou son clan vers une élection taillée pour eux ? » poursuit ce cadre de l’opposition. Selon nos informations, l’ambition du président de la transition est de tenir le futur scrutin présidentiel au plus tard en avril 2023, soit vingt-quatre mois après le décès de son père, contre dix-huit initialement promis. Un calendrier jugé acceptable à N’Djamena et dans les chancelleries amies, en Afrique centrale ou en Europe, si tant est que l’organisation en soit jugée suffisamment crédible. Le défi est lancé. Et avec lui, le compte à rebours.

Pour plus d’informations et d’analyses sur la Tchad, suivez Africa-Press

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here