Nadoun Coulibaly
et Manon Laplace
Africa-Press – Tchad. L’annonce de la sortie de l’organisation régionale par les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey constitue une crise politique et économique sans précédent en Afrique de l’Ouest. Décryptage.
Ce que nombre d’observateurs redoutaient a donc fini par devenir réalité. Dimanche 28 janvier, Maliens, Burkinabè et Nigériens ont appris en simultané, sur leurs télévisions publiques respectives, l’annonce du retrait de leur pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
Cette décision, qui intervient dans un contexte de défiance vis-à-vis de l’organisation, notamment autour du respect du retour à l’ordre constitutionnel dans ces trois pays dirigés par des juntes, est un saut dans l’inconnu. Elle n’est pas non plus sans conséquences et met à mal des décennies de construction d’une organisation régionale qui était, jusqu’à cette crise sans précédent, considérée comme un modèle d’intégration économique.
• Libre circulation: business en péril…
Cette intégration se traduit en premier lieu par la libre circulation des personnes et des biens, sanctuarisée par l’entrée en vigueur du passeport unique de la Cedeao. Ce document permet en effet aux citoyens de l’espace communautaire de circuler d’un pays à l’autre sans formalité de visas d’entrée et de sortie des territoires nationaux.
La décision conjointe du Burkina Faso, du Mali et du Niger de se retirer dudit espace communautaire est ainsi perçue comme un mauvais signal pour les citoyens. « Et surtout pour les hommes d’affaires que nous sommes. Allons-nous continuer à voyager au-delà des frontières nationales sans subir des tracasseries ? s’interroge l’entrepreneur malien Mamadou Sinsy Coulibaly. À coup sûr, cette sortie va compliquer la pratique des affaires pour nous. »
•… Et le spectre des embargos
Comme l’ex-patron des patrons maliens, beaucoup d’entrepreneurs sont inquiets et redoutent un retour des sanctions financières. La fermeture des frontières qui devrait découler du retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger va mettre à mal l’accord historique de libre échange signé par les quinze pays membres, initiative alors saluée comme une avancée cruciale vers la suppression des barrières commerciales.
« Si l’embargo revient, qu’il soit de la Cedeao ou pas, nous n’aurons plus accès à des produits de grande consommation, en particulier le carburant, indispensable au fonctionnement de nos industries. En cas de nouvelles sanctions financières, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest [BCEAO] va les appliquer immédiatement. Nous attendons la réponse de la Cedeao afin de mesurer complètement l’ampleur des répercussions », redoute un interlocuteur qui a requis l’anonymat.
• Retour des droits de douane
Créée en 1975, la Cedeao a accompli des progrès en matière d’harmonisation des politiques, règlementations et stratégies sectorielles de développement. Elle a aussi réalisé d’importants projets d’infrastructures, notamment différents corridors régionaux, et instauré un marché ouest-africain de l’énergie.
La libre circulation des biens et des personnes, mesure phare de l’intégration économique, a permis la mise en place d’une union douanière avec l’entrée en vigueur du Tarif extérieur commun (TEC) le 1er janvier 2015 et l’accélération du programme de coopération monétaire dans la perspective de la création de la monnaie unique.
Ces cinq dernières années, l’organisation a également œuvré à l’adoption d’un visa unique ou encore à un ambitieux projet d’autoroute entre Abidjan et Lagos, pour lequel des investisseurs se sont engagés, en mars 2022, à hauteur de 15 milliards de dollars.
D’après la base de données de la Commission de la Cedeao, le total des échanges intracommunautaires atteint en moyenne 22 milliards de dollars par an sur la période allant de 2013 à 2017, soit à peine 11% du commerce total de la Communauté. En 2019, le commerce intra-régional était estimé à 12%, alors que les exportations et les importations intra-communautaires représentaient respectivement 15% et 9% – sans tenir compte du commerce transfrontalier à petite échelle non enregistré.
• Sortie de l’Uemoa et du franc CFA ?
Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) vont devoir renégocier les tarifs douaniers et commerciaux: le Tarif extérieur commun donc, mais aussi les droits d’entrée dans les États côtiers membres de l’organisation régionale.
« Le Mali, le Burkina et le Niger vont-ils franchir le Rubicon en sortant de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui regroupe huit pays ayant le franc CFA en commun ? s’interroge une source au sein de l’Uemoa. S’ils venaient à partir, les cinq autres continueront leur marche. »
Même son de cloche chez cet universitaire ouest-africain critique à l’égard des juntes: « L’Union africaine [UA], rappelle-t-il, reconnait huit Communautés économiques régionales [CER], dont la Cedeao et, par principe de subsidiarité, délègue certaines questions à ces communautés. Par exemple, pour la création de la monnaie unique africaine, il est prévu que chaque CER s’organise de manière à aller vers une monnaie régionale et, à terme, les huit monnaies régionales vont être fusionnées pour donner la monnaie unique africaine. À ce titre, quitter la Cedeao est un acte anti-panafricaniste. »
En attendant, la sortie des pays sahéliens de la Cedeao jette un froid sur le projet de monnaie unique. « La monnaie envisagée avec l’Eco est remise en question par cette décision. Il faut s’attendre à tout, ce qui est tout de même dommage pour l’intégration économique », explique notre interlocuteur. Si les transactions financières sont épargnées, ces pays continuant à lever des fonds sur le marché financier régional, l’AES plonge le projet de monnaie unique attendu à l’horizon 2027 dans une nouvelle impasse.
• Modalités de sortie
Dans leur communiqué conjoint, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait part de leur décision de se retirer « sans délai » de l’organisation sous-régionale qu’ils ont contribué à créer en 1975. Réagissant aux annonces télévisées de l’AES, la Cedeao a quant à elle assuré n’avoir « pas encore reçu directement une notification formelle des trois États membres » et s’est dite « déterminée à trouver une solution négociée à l’impasse politique ».
« On ne quitte pas une organisation de ce type en claquant des doigts. Les statuts de la Cedeao prévoient un long processus de négociation », commente Moussa Mara, ancien Premier ministre malien. Pour celui qui fut le chef de gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le retrait pourrait encore être évité. « Je crois au maintien de discussions, formelles et informelles, qui pourraient permettre d’échapper à un retrait pur et simple. »
La trinité kaki au pouvoir au Sahel ne peut en effet pas quitter l’institution ouest-africaine sur-le-champ. L’article 91 des textes qui régissent la Cedeao prévoit que « tout État membre désireux de se retirer de la Communauté notifie par écrit, dans un délai d’un an, sa décision au secrétaire exécutif, qui en informe les États membres. À l’expiration de ce délai, si sa notification n’est pas retirée, cet État cesse d’être membre de la Communauté ».
Une année de négociation – que certains comparent déjà à la (longue) phase de tractations conduites entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE) lors du Brexit – au cours de laquelle les États sur le départ sont tenus « de se conformer aux dispositions […] et de s’acquitter des obligations » prévues par les statuts de la Cedeao.
Depuis sa création, l’organisation n’a connu qu’un seul précédent en la matière, avec le départ de la Mauritanie, en 2000. Désireux de se consacrer à la construction de l’Union du Maghreb arabe (UMA), Nouakchott avait finalement demandé à réintégrer la zone de libre-échange de la Cedeao en 2017.
• La fin des engagements électoraux ?
Au-delà des innombrables répercussions économiques attendues pour le trio sahélien, ce retrait aura à n’en pas douter des conséquences politiques importantes. Après les putschs successifs, et après avoir suspendu les trois pays de l’AES, la Cedeao a bien tenté de négocier un chronogramme de transition « acceptable » et un retour « rapide » à l’ordre constitutionnel dans les trois pays. Afin de faire fléchir les juntes au pouvoir, elle a imposé de lourdes sanctions économiques au Mali – levées depuis – et au Niger, sans grand succès.
En sortant de l’organisation, les juntes sahéliennes mettront logiquement fin à tout processus de négociation engagé dans ce cadre. Débarrassés de leurs engagements régionaux en matière d’échéance électorale, les putschistes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey en profiteront-ils pour y rester ?
Au Mali, où la présidentielle de février 2024 a été repoussée sine die, les prorogations successives de la période de transition laissent peu de doutes sur la volonté d’Assimi Goïta de garder la main.
Il en est de même au Burkina Faso, où le calendrier électoral initialement fixé à trois ans risque d’être remis en question par les récentes déclarations d’Ibrahim Traoré, qui estime que la lutte contre les groupes jihadistes est prioritaire sur l’organisation d’élections.
De la même manière, les négociations – déjà sclérosées – avec la junte du général Abdourahamane Tiani, lesquelles visent à une levée des sanctions au Niger, devraient être purement et simplement abandonnées.
Pour autant, la jeune Alliance des États du Sahel n’est pas affranchie de tous ses engagements multilatéraux, le Mali, le Burkina Faso et le Niger étant toujours membres de l’Union africaine. « Ils ont surtout une responsabilité auprès de leur population, rappelle Moussa Mara. Régime de transition ou non, le soutien populaire est capital. Nous devons discuter et trouver une date d’élection qui fasse consensus au sein des forces vives de la nation, qu’il s’agisse ou non de celle déterminée avec la Cedeao. »
• Un coup fatal pour la Cedeao ?
S’il est trop tôt pour avoir une idée précise des incidences de ce triple départ, celui-ci ne sera pas sans conséquences pour la Cedeao. Ainsi amputée d’un marché de quelque 70 millions de consommateurs, le retrait du trio sahélien devrait fragiliser un peu plus une organisation à la dérive.
La série de coups d’État qui secoue l’Afrique de l’Ouest depuis 2020 – six en trois ans – a profondément décrédibilisé la Cedeao. Incapable de négocier un retour à l’ordre constitutionnel avec les juntes au pouvoir, elle apparaît plus que jamais affaiblie.
Les mesures de rétorsion employées ont même joué contre elle au sein des opinions publiques sahéliennes, celles-ci ayant été largement perçues comme « illégales, illégitimes et inhumaines », selon le vocable des putschistes désormais largement repris dans les rues de Bamako, Ouagadougou et Niamey.
Jugée trop complaisante sur la question des troisièmes mandats pour ses pays membres et trop interventionniste face aux régimes putschistes, la Cedeao est accusée par l’AES d’être « sous l’influence de puissances étrangères, [de trahir] ses principes fondateurs, [et d’être] devenue une menace pour ses États membres et ses populations ».
Des accusations à peine masquées envers la France, accusée d’avoir inféodé et de manipuler les membres les plus influents de la Cedeao. Cette politique de rupture en faveur d’une « souveraineté retrouvée », d’après les juntes sahéliennes, s’est accompagnée d’un changement radical d’alliés et partenaires extérieurs. Exit la France, dont les soldats ont été invités à faire leurs paquetages: Bamako, Ouagadougou et, probablement, bientôt Niamey composent désormais avec Moscou.
Dernière junte à avoir pris le pouvoir, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) nigérien cherche également des soutiens du côté de Téhéran, avec qui le Niger a signé des partenariats dans les domaines de l’énergie, de la santé et des finances, au nom de l’entraide entre pays « victimes du système de domination ».
Source: JeuneAfrique
Pour plus d’informations et d’analyses sur la Tchad, suivez Africa-Press





