Un an après le « jeudi noir », N’Djamena entre craintes et quête de vérité

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Un an après le « jeudi noir », N’Djamena entre craintes et quête de vérité
Un an après le « jeudi noir », N’Djamena entre craintes et quête de vérité

Flore Monteau

Africa-Press – Tchad. Un an après les manifestations et leur répression, qui auraient fait des centaines de morts au Tchad, aucun rapport d’enquête indépendant n’a encore été publié. Et les souvenirs de ce sanglant 20 octobre 2022 sont loin d’être effacés.

Depuis 4 heures du matin ce 20 octobre, les visages des manifestants tués il y a un an défilent sur les réseaux sociaux tchadiens. De jeunes hommes pour la plupart. Le jeudi 20 octobre 2022, des dizaines d’entre eux – des centaines selon les pires estimations – ont péri sous les balles des forces de l’ordre. Défilant dans les rues de N’Djamena et des grandes villes du sud du pays, ils s’opposaient à la prolongation de la transition de Mahamat Idriss Déby Itno.

En ce triste anniversaire de ce qui a été rapidement baptisé le « jeudi noir », les commémorations sont donc de vigueur. Outre les réseaux sociaux pris d’assaut par les partis de l’opposition avant l’aube, leurs sympathisants ont prévu d’observer un jeûne de douze heures, une journée de prière et de porter une tenue noire, « en guise de protestation pour que justice soit faite », indique un membre du parti des Transformateurs de Succès Masra.

Des centaines de morts

Un an après le drame, où en est la justice ? Si plusieurs rapports de différentes organisations des droits humains ont bien été publiés, le nombre de victimes reste incertain et les responsabilités inavouées. Plusieurs plaintes déposées à la Cour pénale internationale (CPI) sont toujours en cours de traitement. Alors que le gouvernement du Premier ministre Saleh Kebzabo fait état de 73 morts et de 262 prévenus en attente d’un jugement, la Ligue tchadienne des droits de l’homme compte 218 victimes.

L’opposition, elle, en a enregistré plus de 300, ainsi que quelque 200 disparus. Certains vont même jusqu’à annoncer un chiffre de 600 morts. « La violence à l’encontre des manifestants a été extrême et disproportionnée, faisant des dizaines de morts et de blessés, et des centaines de détenus », déclarait trois mois après les manifestations sanglantes Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique Centrale de Human Rights Watch. Il exhortait déjà les autorités à « inviter les experts des Nations unies » pour mener une enquête indépendante.

Mais c’est la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) qui s’est emparée du dossier. En vertu du principe de subsidiarité, selon lequel l’institution est maîtresse chez elle, ni l’Union africaine – présidée par le Tchadien Moussa Faki Mahamat, qui avait condamné la répression des manifestations –, ni l’ONU ne se sont donc réellement impliqués. Félix Tshisekedi, président de la RDC et de la CEEAC, a donc été désigné facilitateur de la transition tchadienne lors d’un sommet à Kinshasa le 25 octobre 2022.

Le rapport d’enquête toujours attendu

C’est deux semaines après qu’une délégation de la CEEAC, composée entre autres du ministre congolais Mazenga Mukanzu, s’est rendue à N’Djamena. Le Tchad accepte alors une mission d’enquête internationale sur son territoire. Mais si la commission promet de rencontrer tous les acteurs du drame, notamment les familles de victimes ou prisonniers relâchés, la crédibilité de la CEEAC pâtit de ses relations réputées proches du pouvoir. Les espoirs de faire la lumière sur les événements du 20 octobre s’amenuisent.

Aujourd’hui encore, Félix Tshisekedi est sous les feux des critiques. Le 15 octobre, un groupe de partis d’opposition et des organisations de la société civile tchadienne a lancé une pétition pour dénoncer le manque d’indépendance et le rapport tendancieux qu’entretient le chef de l’État congolais avec le pouvoir tchadien. Quant au rapport d’enquête de la CEEAC, « les rumeurs disent qu’il est finalisé, mais qu’il sera transmis au gouvernement qui aura la charge de le rendre public », explique Max LoalnGar, figure de l’opposition en exil.

Pour l’avocat, le gouvernement de Mahamat Idriss Déby Itno n’acceptera pas de publier un rapport qui contredit la version officielle. Trois semaines après les manifestations sanglantes, la transition avait fait état de 50 morts et affirmé que le 20 octobre était une insurrection préparée pour diviser le Tchad. Un récit qui n’a que peu évolué ces derniers mois, même si, entre mars et juillet, plus de 400 manifestants condamnés à la prison ont été graciés par le président Déby Itno.

Retour différé pour Succès Masra

En revanche, en ce qui concerne l’opposant Succès Masra, les autorités de la transition se sont montrées inflexibles. Pointé comme premier responsable aux côtés du Parti sans frontières, du Parti Atakhadoum et de Wakit Tama, le président des Transformateurs est en exil depuis les évènements du 20 octobre. Alors qu’il avait annoncé son retour le 18 octobre de cette année et se préparait à prendre un vol pour N’Djamena depuis Yaoundé au Cameroun, il l’a finalement reporté.

« Je ne souhaitais pas que mon retour soit instrumentalisé par ceux qui veulent créer des dégâts”, explique-t-il à Jeune Afrique. Crainte d’un deuxième jeudi noir ou intimidation du gouvernement ? Après avoir émis un mandat d’arrêt international contre l’opposant, la junte a procédé à l’arrestation de près de 200 militants du parti les Transformateurs le 8 octobre, dont plus de 70 se trouvent encore en détention à l’heure actuelle.

Le gouvernement « panique »-t-il à l’idée d’une mobilisation monstre, comme une partie de la presse tchadienne l’a supposé ? Si des milliers de Tchadiens ont exprimé sur les réseaux sociaux leur souhait de venir l’accueillir, Succès Masra affirme ne pas avoir de « problème à rentrer tranquillement, sans manifestations, comme un citoyen ordinaire », dans une volonté de « rassurer tout le monde ». « Le facilitateur Tshisekedi m’a demandé de différer mon retour. Il m’a semblé utile de le faire pour laisser le temps aux échanges », ajoute celui qui espère pouvoir rejoindre son pays d’origine à la fin du mois ou au début de novembre.

Échéances électorales

Dans l’accord de réconciliation proposé par l’opposant, toujours entre les mains du président congolais, figure notamment la mise en place d’une enquête indépendante sur les évènements du 20 octobre.

Le porte-parole du gouvernement, contacté par Jeune Afrique, n’a pas souhaité commenter. Dans un dossier partagé à la presse ce 19 octobre, les autorités de la transition soulignent les pertes humaines du côté des forces de l’ordre et positionne l’État comme « une victime ignorée » du 20 octobre 2022. Elles rappellent leur volonté d’« apaiser les tensions » pour une « transition apaisée et inclusive », en prévision des élections à venir – le référendum constitutionnel à la fin de 2023 et les élections présidentielles d’ici à un an.

Source: JeuneAfrique

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