Africa-Press – Tchad. En 1990, lorsqu’il est arrêté par les sbires du président Hissène Habré, Gali Gatta Ngothé ne donne pas cher de sa peau. Conduit dans une prison de la terrifiante Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), il sait que peu sont parvenus à sortir indemnes, voire vivants, de cet enfer. Le pouvoir est aux abois, fragilisé par la rébellion qui l’attaque depuis le nord du pays. Alors, aux ordres d’un Hissène Habré qui sombre dans la surenchère, les geôliers se déchaînent.
Entre les interrogatoires, leur prisonnier est témoin des pires horreurs : de la nourriture pleine de vers, un corps pourrissant, le meurtre d’un enfant sous les yeux de sa mère… Gali Gatta Ngothé raconte même en avoir été réduit un jour à tenter de boire son urine. Mais l’ancien gamin de Kyadé (Sud) survit, tant bien que mal. Et, le 1er décembre 1990, alors qu’Idrss Déby Itno chasse Hissène Habré de N’Djamena, il découvre que la porte de sa cellule est ouverte. Ses tortionnaires ont disparu. Le voilà de nouveau libre.
Du cabinet de Habré…
Mais qui est donc cet homme, conseiller puis prisonnier de Habré, ministre d’Idriss Déby Itno, qui vient d’être nommé à la tête du dialogue national tchadien ? Gali Gatta Ngothé, né en 1949 dans la province du lac Iro, dans le sud du pays, fait ses études à N’Djamena, au lycée commercial de la capitale, dont il sort avec le baccalauréat en poche en 1970. Boursier, il part poursuivre ses études en France, jusqu’à devenir docteur en économie mathématique. Puis c’est le retour au Tchad.
Engagé dans l’opposition à François Tombalbaye, il assiste en tant que fonctionnaire du ministère des Finances à la chute de ce dernier en 1975 puis aux courts mandats de Félix Malloum et de Goukouni Weddeye. Mais c’est sous Hissène Habré qu’il fait réellement ses premiers pas dans la politique. En 1985, à la faveur des accords de Libreville, signés notamment avec le Front démocratique du Tchad de Negue Djogo, il devient conseiller spécial du chef de l’État. Ce dernier, qui veut bâtir son pouvoir sur une administration forte (et dévouée), apprécie de s’entourer de technocrates, dont fait alors partie Gali Gatta Ngothé.
Mais l’aventure tourne mal. Opposé à la hausse des impôts – il fera plus tard de la vie chère l’un de ses thèmes favoris – et, surtout, aux répressions dans le sud du pays, l’économiste, qui occupe quelques années un poste à la direction de la CotonTchad, bascule peu à peu dans l’opposition. Avec quelques partisans, il parvient à faire circuler des tracts hostiles à Hissène Habré dans les lycées ainsi que sur les marchés de N’Djamena. La DDS finit sans surprise par s’intéresser à son réseau. Ses complices tombent les uns après les autres. Puis vient son tour de connaître les geôles de la police secrète, dont il sortira à la chute d’Hissène Habré.
… au gouvernement d’Idriss Déby Itno
Figure de la conférence nationale de 1993, il est nommé en avril de cette même année dans le gouvernement d’union de Félix Moungar, à l’Éducation nationale. Il est ensuite reconduit en novembre, alors que Delwa Kassiré Coumakoye prend la primature. Il devient surtout au fil des années un cadre de l’opposition à Idriss Déby Itno, grâce à ses mandats successifs de député à l’Assemblée nationale. Un temps en retrait – il est notamment parti apprendre l’arabe littéraire en Égypte –, il s’illustre de nouveau au début des années 2010 dans son combat contre le régime.
Opposant au Mouvement patriotique du salut (MPS, alors au pouvoir), il est arrêté à deux reprises, dont une fois en 2012 pour tentative de corruption, détention illégale d’armes et complicité de braconnage de phacochères. Condamné à un an de prison en première instance, il est relâché après un mois de détention par la Cour d’appel de Moundou, faute de preuves. Gali Gatta Ngothé et l’opposition dénoncent alors une affaire politique, pointant du doigt le président de l’Assemblée nationale, Haroun Kabadi, ex-secrétaire général du MPS.
Nouveau défi
Désigné porte-parole de la Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution en 2015, il se prend plus tard à rêver à un destin plus national. Candidat pour la première fois à la présidentielle en 2016, pour le compte de son parti, l’Union des forces démocratiques-Parti républicain (UFD-PR), il n’obtient que 1,2 % des votes au premier tour. Père de sept enfants, il était plus en retrait depuis, ne s’étant pas présenté à l’élection de 2021, mais restant une voix écoutée – et respectée – de l’opposition.
Il lui arrivait cependant de ne pas la ménager. Après la mort d’Idriss Déby Itno, en avril 2021, il avait ouvertement critiqué le choix de Saleh Kebzabo de rejoindre le gouvernement de transition mené par Albert Pahimi Padacké. Il avait aussi plaidé, dans un souci de recomposition de l’espace politique tchadien, pour une plus grande reconnaissance du mouvement politique du jeune Succès Masra.
À 73 ans, le voilà désormais à la tête du dialogue national inclusif, version modernisée de la conférence nationale dont il avait été l’une des figures en 1993. Alors que nombre d’opposants ont fait part de leur crainte d’assister à « une mascarade » orchestrée par le pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno, il a pour mission de leur donner tort. « Nous devons écrire ensemble cette histoire pour un Tchad nouveau », a-t-il déclaré le 30 août, peu après sa désignation. Son plus grand défi ?
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