La souveraineté ne se sous-traite pas: elle se conquiert.

4
La souveraineté ne se sous-traite pas: elle se conquiert.
La souveraineté ne se sous-traite pas: elle se conquiert.

Africa-Press – Togo. Nous vivons dans un monde qui a changé de nature, de rythme et de brutalité, mais que les peuples africains continuent de lire avec des grilles d’analyse périmées, comme si l’histoire s’était arrêtée à la guerre froide et comme si la fin de ce face-à-face idéologique avait mis fin aux rapports de prédation, alors qu’en réalité ceuc-ci e sont simplement sophistiqués, rendus plus feutrés, plus silencieux, et donc plus dangereux.

La guerre froide n’a jamais été ce duel héroïque entre blocs que l’on continue d’enseigner. Elle fut une entreprise méthodique de délocalisation de la violence, un pacte tacite entre puissances traumatisées par l’hécatombe de la Deuxième Guerre mondiale pour éviter de s’affronter directement, tout en transformant d’autres territoires en laboratoires de guerre, d’ingénierie politique et de domination indirecte. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine ont servi de champs d’essai à cette course à l’influence, pendant que les centres impériaux protégeaient jalousement leurs populations et leurs infrastructures.

Soixante ans après des indépendances formelles, après l’élimination systématique de dirigeants africains accusés d’être trop autonomes, trop alignés ou mal alignés, nous continuons pourtant à penser notre survie collective en termes de parrainage, comme si changer de protecteur suffisait à garantir la liberté, alors même que l’histoire nous a déjà appris, à un prix exorbitant, que toute protection conditionnelle est une menace différée.

Il faut donc regarder la réalité en face, sans faux-semblants. Des dirigeants comme Faure Gnassingbé ou Paul Biya ne s’opposeront jamais aux puissances occidentales lorsqu’il sera question de ressources stratégiques, de sous-sol, de minerais critiques ou d’intérêts géopolitiques majeurs. JamaisI! ls ne résisteront pas. Ils ne négocieront pas au nom des peuples. Ils signeront et ceci très rapidement et sans débat.

Quand j’ai dénoncé la manière dont les États-Unis ont capturé Nicolás Maduro, un dictateur que je reconnais comme l’un des plus brutaux de sa génération, qui a vidé de sa substance la révolution bolivarienne et plongé son peuple dans la misère, certains m’ont répondu avec une légèreté confondante: « Si c’était Faure Gnassingbé qu’on capturait, tu serais contente. »

Ce type de raisonnement me répugne, parce qu’il repose sur une lecture enfantine du monde, comme si la politique internationale était un jeu de ping-pong où l’on échange des dirigeants comme des balles, sans contexte, sans structure, sans rapports de force. Nous ne sommes pas dans une cour de récréation. Nous sommes dans un système de relations internationales, hiérarchisé, cynique, asymétrique, où chaque État agit en fonction de ce qu’il peut imposer ou concéder. Refuser de le comprendre, c’est s’exposer volontairement à l’humiliation politique.

Comparer Maduro à Faure Gnassingbé revient à comparer un coffre-fort verrouillé à une porte grande ouverte, puis à s’étonner que l’un soit forcé et que l’autre ne le soit pas. Maduro a résisté, il a défié, il a opposé un refus frontal aux exigences américaines, ce qui explique l’acharnement contre lui. Faure Gnassingbé, lui, n’a rien à refuser. Il signera avant même qu’on ne le lui demande. Il ne sera pas capturé, parce qu’il est déjà disponible.

S’ imaginer qu’un homme comme lui puisse dire non à Donald Trump relève de la fantaisie politique. Là où Maduro a été attaqué parce qu’il bloquait l’accès, Gnassingbé livrerait le sous-sol, l’air, la terre et l’avenir sans résistance. Mettre ces deux situations sur le même plan, c’est confondre des oranges et des pierres, puis prétendre qu’elles ont le même goût. Ce n’est pas seulement faux. C’est intellectuellement indigent.

L’exemple récent su Nigéria est venu le rappeler de manière humiliante. Quelques semaines après des menaces explicites de la part de Donald Trump évoquant des frappes au nord du Nigeria sous prétexte de protection des chrétiens, des bombardements ont été menés sans que l’état nigérian ne bronche, sans protestation et sans affirmation de souveraineté. Bola Tinubu n’a opposé ni résistance politique ni ligne rouge claire.

Arrêtons donc de rêver. Les dirigeants incompétents et serviles qui nous gouvernent n’iront nulle part si on attend notre libérarion d’un Trump. Ils seront les premiers à se coucher, les premiers à livrer territoires, ressources et décisions stratégiques pour préserver leur survie personnelle. Penser qu’ils nous libéreront de la dictature relève d’une incompréhension totale du problème. La question n’est pas de savoir si une dictature tombe, mais quel type de régime lui succède et au bénéfice de qui.

Une dictature ouvre certes la porte aux interventions extérieures, car elle fournit un alibi moral commode. Aucun peuple ne se lèvera pour défendre un dirigeant qui l’écrase, l’affame et l’humilie. Ces régimes deviennent donc des proies faciles. Mais la vérité, plus inquiétante encore, est que nos dictatures africaines ne sont pas idéologiques: elles sont alimentaires. Elles ne reposent sur aucun projet politique structurant, aucune vision du monde, aucune colonne doctrinale. Elles reposent sur la prédation, la survie personnelle et l’accumulation de la richesse.

C’est précisément pour cette raison qu’elles ne fâcheront jamais Trump. Elles ne défendront jamais les peuples. Elles nous vendront et nous ont déjà vendus. Et c’est ce qui rend la période actuelle plus dangereuse que jamais. Nous ne sommes pas menacés parce que nos régimes sont contestés. Nous sommes menacés parce qu’ils sont faibles, vides, prêts à tout céder pour se maintenir.

Le débat autour du Venezuela illustre cette confusion entretenue. On discute sans fin de la nature du régime de Nicolás Maduro, pendant que l’état est vidé de sa substance économique et politique. Mais la question fondamentale reste évitée. Que devient un état après sa capture? Qui en fixe les règles, qui en exploite les ressources, qui décide de ce qui est acceptable pour son peuple?

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas une rupture historique mais une répétition tragique. Et le plus grave n’est pas l’action des puissances extérieures, car elles agissent selon leur logique propre. Le plus grave est notre refus collectif d’admettre que tant que nous laisserons des dirigeants sans dignité parler en notre nom, toute chute de régime ne produira qu’un nouveau protectorat: plus technocratique et plus sournois.

Il est temps de cesser de nous mentir. Il est temps que les peuples africains comprennent que la souveraineté ne se délègue pas, que toute dépendance stratégique est une défaite annoncée, et que sans une reprise en main populaire, politique et consciente de nos états, nous sommes aujourd’hui, plus que jamais, en danger. L’urgence n’est pas discursive. Nous ne pouvons pas déléguer notre libération à d’autres. Nous ne pouvons pas la sous-traiter, la confier à des puissances dont les intérêts ne coïncident jamais durablement avec ceux des peuples.

Il est temps de cesser d’être ces proies naïves, toujours surprises d’être dévorées après s’être livrées d’elles-mêmes. La naïveté, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, n’est plus une erreur morale mais une faute historique. Un peuple qui refuse de regarder les rapports de force en face, qui s’abandonne à des sauveurs extérieurs, prépare lui-même les conditions de sa propre dépossession.

La vraie question n’est donc pas ce qui se passe aujourd’hui, ni même ce qui se passera demain. La vraie question est celle de l’Afrique dans 25, 40, 50 ans. Quelle Afrique sommes-nous en train de construire par nos renoncements actuels, par notre passivité organisée et notre refus d’assumer le coût politique de la liberté? Serons-nous encore cette Afrique figée dans l’échec prolongé des années 60, 70 et 80, incapable de rompre avec les logiques héritées, recyclant sans cesse les mêmes élites, les mêmes dépendances et les mêmes désillusions?

Ou aurons-nous enfin compris que la libération n’est ni un événement, ni un changement de protecteur, mais un processus long, exigeant, conflictuel, porté par des peuples conscients, organisés et déterminés à ne plus céder leur avenir à des dirigeants sans vision ni courage?

L’histoire ne nous jugera pas sur nos discours, mais sur notre capacité à rompre avec la facilité, à penser le long terme, et à refuser, une fois pour toutes, d’être gouvernés par procuration.

Farida Bemba Nabourema

Citoyenne Africaine Désabusée!

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here