Togo/Notre pain quotidien: Repenser notre mode de consommation et de production

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Togo/Notre pain quotidien: Repenser notre mode de consommation et de production
Togo/Notre pain quotidien: Repenser notre mode de consommation et de production

Africa-Press – Togo. En 1973-1974, une sécheresse exceptionnelle a frappé l’Afrique de l’Ouest, et donc le Togo aussi, à tel point que dans certaines localités, on devait aller puiser l’eau boueuse des flaques qui restaient dans les lits des rivières, la laisser décanter, avant de l’utiliser et même de la boire en y ajoutant de l’alun. Le prix du maïs atteignit des sommets tels que pour les ménages les plus pauvres surtout les ménages urbains, il devint extrêmement difficile d’en consommer. C’est alors qu’à Lomé augmenta la consommation de la baguette à la française (même si ce qu’on vend sous ce nom en ce moment n’en a guère la qualité) à qui on donna le nom de l’entreprise qui la fabriquait et surtout la commercialisait à l’époque dans l’agglomération urbaine de Lomé, SACOMI. Cela fait un demi-siècle que ces faits ont secoué notre pays et peu de gens en parlent encore aujourd’hui, si ce n’est que cela a contribué à changer certaines habitudes alimentaires avec la consommation habituelle du pain et qu’un nouveau mot est entré dans notre lexique.

Aujourd’hui, après les difficultés économiques liées à la crise sanitaire du COVID-19, alors que depuis plusieurs mois le prix du bol de maïs est tellement élevé que les ménages ne s’en sortent pas, le citoyen togolais est confronté à de nouveaux problèmes à cause de la guerre en Ukraine : augmentation drastique du prix de l’essence, de certains produits importés, et spécifiquement difficultés d’approvisionnement en farine de blé.

Du coup, non seulement la taille des baguettes a diminué mais leur prix a augmenté ; ce qui signifie, que la baguette la plus petite n’est pas passée de 100 à 125f CFA mais bien plus que cela. De plus il y a des jours où on ne trouve pas de pain. Cela signifie que sont en difficulté certaines boulangeries mais aussi les vendeuses de pain qui s’approvisionnent quotidiennement dans ces boulangeries et également les vendeurs de sandwiches et autres.

Ces derniers jours, on a appelé, certainement avec raison, à l’union sacrée, après l’attaque terroriste de Kpékpakandi. Cet appel à l’union sacrée est une bonne chose. Mais faudra-t-il que les gens commencent à mourir de faim avant que l’union sacrée se fasse autour du risque de famine qui occupe les conversations de beaucoup de citoyens ?

Il est vrai que le terme famine n’est guère aimé des politiques car, comme le précise Pierre JANIN (Faim et politique : mobilisations et instrumentations, in Politique africaine, numéro 119, 2010) :

« Disette » et « famine », très marquées historiquement, sont de plus en plus bannies des discours. Au Niger et au Mali, lors de la crise alimentaire sous-régionale de 2005, l’usage du terme « famine » a été vigoureusement combattu par les gouvernants qui ont préféré parler de « soudure alimentaire aggravée ». Inversement, les médias en font parfois un usage hâtif tandis que les humanitaires ont logiquement intérêt à forcer le trait. Plus prosaïquement, si la famine est bien « la résultante de chocs sur des systèmes alimentaires et des populations vulnérables (…) qui n’ont pu être anticipés ou circonscrits par les décideurs », le terme n’est pas à proscrire pour caractériser certaines crises alimentaires africaines.

Il faut donc se demander, dans un effort d’anticipation, si nous risquons la famine au Togo. Mais là aussi on a des difficultés car le même Pierre JANIN précise que :

Les estimations macroalimentaires ne correspondent souvent pas avec le manque ressenti par les individus. (…). De même, les termes utilisés pour rendre compte de la faim sont très divers : en nutrition, on parle tantôt de sous-alimentation (ration calorique insuffisante), de malnutrition protéino-énergétique, de carences en micronutriments ; en sciences humaines, on évoque les disettes (pénuries aggravées), les famines (occasionnant des décès massifs et des épidémies), les soudures alimentaires. Il est, de ce fait, souvent difficile de comparer les situations surtout si les données chiffrées se contredisent.

Ainsi on aura du mal à prendre en charge officiellement les souffrances des citoyens, dans la mesure où il y a même des personnes qui ont douté de la cherté de la vie au Togo.

Alors, de même que les Togolais ont dû changer leurs habitudes alimentaires en 1973-1974 pour faire face à la difficulté à se nourrir convenablement en ne gardant que le maïs comme base de leurs repas, il faudra faire preuve d’imagination et surtout de renoncement pour trouver des solutions pratiques pour trouver le pain quotidien.

Pour autant, il nous semble que ces solutions, si elles permettent de faire face à la faim, ne sont pas toujours ce qu’il faut en matière d’identité culturelle. En effet, imaginons ce que serait devenu notre patrimoine culinaire si le Sacomi avait complètement remplacé le maïs ? Non seulement la pâte et les différentes spécialités réalisées à partir du maïs (ablo, akpan, egblen etc.) auraient peut-être disparu mais aussi certaines sauces difficiles à manger avec du pain.

Déjà dans une ville comme Lomé, il revient moins cher de se nourrir de pâtes alimentaires (à base de blé !) spaghetti et autres, renommés “Maca” par les Togolais, et de sauce tomate (à base de concentré de tomate avec des compléments tels que glutamate et autres), que de manger de la pâte de maïs accompagnée d’une sauce à base de légumes traditionnels (gombo, adémè, etc.)…

Après tout, la pénurie de blé ne nous fera peut-être pas autant de mal que cela. Mais ce sera à condition que nous trouvions en nous-mêmes la force de chercher des solutions qui ne détruisent pas des choses plus importantes.

Pour cela, il faut que les citoyens apprennent à faire face à ce qui se passe en vérité.

En effet, il nous appartient d’aller au-delà des lamentations quotidiennes sur le coût de la vie pour aller à la recherche de la vérité en posant les vraies questions :

On le voit bien, il ne s’agit pas d’une simple pénurie conjoncturelle mais de problèmes bien plus profonds qu’il nous faudra bien traiter sur la place publique un jour ou l’autre avec l’aide de tous nos spécialistes : agronomes, agroéconomistes, économistes, nutritionnistes, sociologues, philosophes, juristes, anthropologues et psychologues, etc.

Allons-nous, nous contenter de prier pour demander notre pain quotidien ou prier et agir en reconnaissant qu’au-delà de la question de la cherté de la vie ou de la pénurie alimentaire nous vivons une situation de crise de civilisation ?

Écoutons alors Edgar Morin, ce centenaire à l’esprit si jeune :

Il faut apprendre que dans l’histoire, l’inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l’idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. (…).

La crise nous rend plus fous et plus sages. (…) La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin…qui s’imposent, même si elles sont encore très dispersées et très faibles. A la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité.

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