Africa-Press – Cameroun. Le contrat de 21,4 milliards accordé à SUNNA DESIGN pour 21 500 lampadaires n’est pas qu’une affaire de chiffres. Il révèle les défaillances structurelles d’un modèle de gestion publique où l’opacité règne et où les procédures de contrôle sont systématiquement contournées.
Le 28 janvier 2026, Ferdinand Ngoh Ngoh, Ministre d’État et Secrétaire Général de la Présidence, notifiait le « Très Haut Accord » présidentiel autorisant Célestine Ketcha Courtès à passer un marché de gré à gré avec l’entreprise SUNNA DESIGN. Un document administratif banal en apparence, mais symptomatique d’une dérive qui s’est normalisée au fil des années: le recours systématique au gré à gré pour des projets de plusieurs dizaines de milliards. En droit des marchés publics, le gré à gré devrait être réservé aux situations exceptionnelles comme l’urgence impérieuse menaçant l’intérêt général, le monopole technique avéré, ou la défaillance des procédures concurrentielles. Rien de tel ici. Il s’agit d’un projet d’équipement en lampadaires solaires, un secteur où l’offre est abondante tant au niveau international que local.
À 995 348 FCFA l’unité, soit près d’un million par lampadaire, ce contrat bat tous les records. Pour situer l’ampleur du problème, rappelons qu’en 2021, la même entreprise SUNNA DESIGN a équipé le Togo à 524 000 FCFA le lampadaire, maintenance de 12 ans incluse. Un écart de 90% pour un matériel similaire provenant du même fournisseur. Mais au-delà des chiffres, c’est tout un système qui est mis à nu, où l’absence de mise en concurrence prive l’État d’économies d’échelle massives, où les entreprises locales sont écartées sans même avoir eu l’occasion de présenter leurs offres, où le soupçon de rétro-commissions plane sur chaque marché de gré à gré, et où la concentration des décisions à la Présidence court-circuite les mécanismes de contrôle démocratique.
Cette affaire a plusieurs victimes. Les contribuables camerounais qui, sans le savoir, financent des équipements à des prix largement supérieurs aux tarifs du marché: avec les 10 milliards de surcoût estimé par rapport au tarif togolais, le Cameroun aurait pu construire plusieurs hôpitaux, équiper des dizaines d’écoles, ou bitumer des centaines de kilomètres de routes. Les entreprises locales qui ne peuvent même pas concourir, privées de l’opportunité de développer leurs capacités et de créer des emplois. Et la crédibilité des institutions qui se trouvent affaiblies par ces pratiques. Comment convaincre les citoyens de payer leurs impôts quand ceux-ci sont gérés avec si peu de rigueur? Comment prétendre lutter contre la corruption quand les plus hautes autorités contournent les procédures destinées à la prévenir?
L’intervention directe du Secrétaire Général de la Présidence dans un marché qui devrait relever du ministère de l’Habitat illustre une tendance lourde: l’hyper-centralisation du pouvoir financier au sommet de l’État. Cette pratique, loin de garantir une meilleure supervision, crée au contraire des zones d’ombre où les décisions se prennent loin du regard des organes de contrôle classiques. Le document précise qu’il s’agit d’une « phase 1 », ce qui signifie que des milliards supplémentaires seront engagés prochainement, probablement selon les mêmes modalités opaques. En attendant des réponses sur qui a recommandé SUNNA DESIGN, pourquoi le coût camerounais est presque le double du coût togolais pour le même prestataire, et combien d’autres marchés de cette ampleur sont passés selon les mêmes modalités, les lampadaires à un million de FCFA continueront d’éclairer les communes camerounaises, mais ils projetteront surtout une ombre immense sur la gouvernance du pays et sur l’utilisation des deniers publics.





