par
Sophie Eyegue
Africa-Press – CentrAfricaine. En gelant les visas pour 26 pays africains, l’administration Trump durcit encore sa politique migratoire. Une décision aux conséquences majeures, et qui pourrait éloigner durablement la jeunesse africaine de l’Amérique.
l était déjà difficile d’obtenir un visa pour les États-Unis, c’est devenu mission impossible pour les habitants de 26 pays africains. En janvier, l’administration américaine a annoncé un gel partiel ou total des visas pour plusieurs nations africaines, provoquant une onde de choc à travers le continent. Cette mesure, qui frappe les ressortissants de pays comme le Nigeria, le Ghana, l’Égypte, et d’autres nations à fort potentiel économique, est justifiée par Washington par des préoccupations de sécurité nationale et de migration illégale. Elle soulève surtout des questions sur l’évolution de la politique migratoire des États-Unis et reflète la xénophobie non voilée du président Donald Trump qui se voulait faiseur de paix.
« Cet arrêté est la suite logique et coïncide avec l’approche très raciste de sa politique extérieure », témoigne un chercheur américain spécialiste de la question africaine. Il a explicitement demandé de préserver son identité au vu du contexte tendu aux États-Unis. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette décision s’attaque aux personnes noires et arabes. Les étudiants, réfugiés et touristes blancs sont toujours les bienvenus », souligne-t-il, donnant pour exemple les familles sud-africaines accueillies bras ouverts car victimes, « selon Trump, d’un génocide perpétré par les Noirs ». « L’objectif de notre président est d’enlever tous les privilèges des ressortissants des pays en voie de développement, poursuit le chercheur. Il a commencé par supprimer 83 % des programmes de l’USAID, aujourd’hui le regroupement familial des Américains d’origine africaine, demain la souveraineté des États ; il a déjà commencé au Venezuela. »
Au-delà de l’image que renvoie la mesure, « elle est contre-productive », selon Jeff Hawkins, ancien diplomate américain en Afrique et chercheur associé à l’IRIS. « Cette politique mine notre diplomatie sur le continent. Si on veut être un acteur majeur et faire face à la Chine et à la Russie, notre principal atout est notre soft power », explique-t-il.
Pas de poids pour répondre
Ce gel des visas s’inscrit dans un contexte plus large de durcissement de la politique migratoire américaine. Après les décisions controversées de l’administration Trump concernant l’immigration en provenance du Moyen-Orient et de certaines régions d’Asie, les restrictions frappant l’Afrique apparaissent comme un nouvel épisode anecdotique dans la guerre commerciale et diplomatique que les États-Unis mènent contre certains partenaires internationaux.
Si l’impact diplomatique de cette décision ne se fait pas attendre, elle est loin d’être à la hauteur des États-Unis. L’Alliance des pays du Sahel (le Mali, le Niger et le Burkina Faso) a annoncé rendre la pareille en interdisant les visas aux ressortissants américains. « C’est une sorte de blague. Qui voudrait se rendre dans ces pays? », questionne rhétoriquement Jeff Hawkins. « Hormis quelques économies qui détiennent des minerais ou du pétrole, la plupart n’a pas de réel poids pour répondre à cette décision », explique le diplomate. « Ce qui va se passer, c’est que les enfants iront désormais étudier en Chine ou à Dubaï. Ils n’oublieront pas ce manque de confiance éhonté. »
Un défi supplémentaire pour l’Afrique
Les étudiants sont effectivement de loin les plus touchés par cette mesure. D’après Campus France, les États-Unis sont la deuxième destination la plus prisée par les jeunes Africains, avec des destinations phares comme Harvard, Stanford, et le MIT. Ces universités, symboles d’un accès à des opportunités de formation de classe mondiale, deviennent désormais inaccessibles pour une part importante de la jeunesse africaine. Cette décision porte donc un coup dur à l’industrie technologique du continent, alors que des milliers de start-up africaines, notamment dans le secteur de la fintech et de la santé numérique, dépendent de la circulation des talents et des investissements étrangers.
Pour certains gouvernements africains, cela représente aussi un défi supplémentaire à surmonter alors même qu’ils cherchent à diversifier leurs relations diplomatiques et à réduire leur dépendance vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.
« Mais cela aura aussi un impact aux États-Unis, ajoute anonymement le chercheur américain. Certains intellectuels étrangers s’exilent déjà vers le Canada, ne voulant pas prendre part à ce manège. On le ressent déjà ici à Washington. » D’après lui, le gel des visas pourrait donc aussi avoir des répercussions sur la compétitivité des États-Unis. Il touche directement des milliers de chercheurs, professionnels et hommes d’affaires africains qui, jusqu’à présent, avaient recours à l’obtention d’un visa pour assister à des conférences, signer des partenariats ou échanger avec des entreprises américaines.
Développer les partenariats Sud-sud
Aussi, ce gel des visas vient aggraver une situation déjà compliquée en termes de mobilité. Selon le Henley Passport Index de 2026, les passeports africains continuent de se classer parmi les moins puissants. Seuls quelques pays comme les Seychelles et Maurice se distinguent, offrant à leurs citoyens un accès sans visa à plus de 150 destinations dans le monde. En revanche, la majorité figurent en bas du classement, avec des passeports donnant accès à moins de 40 pays sans visa. Cette situation « limite la liberté de circulation des citoyens africains et nuit à leur potentiel économique », analyse Jeff Hawkins.
Mais ce nouvel affront de la part des États-Unis vient remettre sur la table les initiatives africaines. Notamment les accords de coopération Sud-Sud qui gagnent en popularité sur le continent, telle que la ZLECAf. Cette Zone de libre-échange continentale africaine tente depuis 2012 de promouvoir le commerce intra-africain entre 55 nations. Elle pourrait se renforcer en réponse au contexte mondial.
Cependant, même si ces partenariats offrent des alternatives, l’accès aux marchés américains reste un objectif stratégique pour de nombreux pays africains.
Source: lepoint
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