En Centrafrique, la fierté nationale se joue au Scrabble

En Centrafrique, la fierté nationale se joue au Scrabble
En Centrafrique, la fierté nationale se joue au Scrabble

Africa-PressCentrAfricaine. « I comme Israël, B comme Belgique, A comme Albanie… »

Une voix monocorde égrène les sept lettres du premier tirage. Dans la salle, ils sont huit, concentrés sur leur plateau vert cartonné dont ils connaissent chaque case ; celles qui comptent double, triple et celles qui risquent de bloquer leur jeu.

Ce 21 novembre, à Bangui, les amateurs de beaux mots retiennent leur souffle. Dans une salle de l’Alliance française se joue une « simultanée panafricaine ». Une partie de Scrabble qui se déroule en temps réel dans toute l’Afrique francophone et où la Centrafrique à l’ambition de tenir son rang.

Classé très bas en matière de développement humain, de scolarisation ou d’accès à la santé, le pays, qui peine à se relever de la crise politico-militaire de 2013, reprend des couleurs quand il s’agit de combiner les lettres. Cette année, Bangui, la capitale, s’est hissée jusqu’en quart de finale de la Coupe des nations de Scrabble. Finalement battus par le Congo-Brazzaville, « par maladresse », admet Mamadou Zarambaud, le président de la Fédération centrafricaine, pas peu fier cependant d’avoir au passage écarté la Grèce. Et ce n’était pas un coup d’essai pour la structure née en 2009, puisque, en 2012 déjà, le pays avait terminé 36e de la Coupe du monde sur une soixantaine de pays engagés. Un souvenir qu’on se raconte encore à la Fédération. D’autant que la finale s’était déroulée en France, à Montauban.

Dans ce jeu, dit « en duplicate » tous les pays partent à égalité. Chaque joueur, à Bangui, Dakar, Abidjan ou Libreville, dispose des mêmes lettres, des 2 minutes et 30 secondes de réflexion, puis des 30 secondes pour poser ses pions avant d’inscrire son score sur un feuillet, et de le remettre à celui qui les collecte. Et pas question de frauder. Les mots sont examinés de près, et ceux qui sont faux récolteront un « zéro » fatidique qui entachera lourdement son score final comme celui de son pays.

Cette compétition ne laisse « pas de place au hasard », assure Clotaire Douba, compétiteur chevronné, « puisque chacun joue avec le même tirage ». Cet ingénieur informaticien, rentré de France il y a une dizaine d’années, et membre de la Fédération centrafricaine depuis deux ans, vit ce jeu comme « une passion », un lieu qui montre combien « la langue française est élastique », se réjouit-il, toujours en quête du « top ». Dans le jargon du milieu, ce « “top” signifie que vous avez trouvé le bon mot avec un placement qui vous rapporte le score maximal. Et une vraie satisfaction », plaide le magicien des lettres.

« E comme Egypte, V comme Venezuela… »

, les scores à peine notés, l’assesseur est déjà lancé dans un autre tirage, et les joueurs sont déjà en train de convoquer leur lexique. « Cela fait plus de quatre décennies que l’on joue au Scrabble en Centrafrique », résume Mamadou Zarambaud, ravi de compter de grands amateurs parmi les élites. Comme le président David Dacko, « qui a été un vrai amoureux du jeu », précise-t-il.

Même si la Fédération nationale n’existe que depuis 2009, elle compte déjà une centaine de licenciés. Mamadou, lui, s’est laissé happer tout petit et se souvient volontiers d’avoir « longtemps observé comment les grands jouaient avec les mots, sans comprendre d’où sortaient leurs points, ces lettres qui se transformaient en chiffres… Puis lors d’une partie où j’aidais un ami, il m’a proposé de jouer. Et là, j’ai eu le déclic ! »

A 35 ans, Mamadou tient la fédération. Un autre défi, car même si le jeu ne requiert pas des équipements sophistiqués, il doit faire appel à l’aide internationale. Les locaux sont prêtés par l’Alliance française, et les plateaux de jeu ont été offerts. Mais pas de quoi le freiner dans son élan et son souhait de sensibiliser de nouveaux joueurs. Des joueuses, surtout, car elles sont encore trop peu nombreuses, estime-t-il. Féminiser les adhérents de la fédération est d’ailleurs son objectif pour 2021.

« B comme Belgique, L comme Lituanie… »

Les tirages continuent de s’enchaîner, les scores s’additionnent. Il y en aura une vingtaine dans le silence quasi religieux de la salle, seulement troublé par les cliquetis des lettres qu’on fait tourner pour trouver de nouveaux mots, qui viennent enrichir les connaissances des joueurs. Bien placé, « HYOIDES »*, par exemple, est le mot qui permet de marquer le plus de points (94 points), selon la Fédération internationale. Un score, qui fait rêver les « scrabbleurs » de Bangui.

Cette année, la Coupe des nations s’est déroulée en ligne, à domicile, en raison de la crise du Covid-19. Ce qui permet au président de savourer plus longtemps le joli score de l’an dernier, et l’idée que le monde sache bien « qu’il y a des jeunes scrabbleurs talentueux en Centrafrique ». D’autant que, pour les simultanées panafricaines, la Coupe des nations et la Coupe du monde, la RCA est déjà dans les starting-blocks. *L’hyoïde est un os en forme de fer à cheval situé dans la partie antérieure du cou (définition du Petit Robert).

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