Médicaments, vaccins : ces défis que l’Afrique doit relever

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Médicaments, vaccins : ces défis que l'Afrique doit relever
Médicaments, vaccins : ces défis que l'Afrique doit relever

Africa-PressComores. L’Afrique est au pied du mur. Même si le continent est relativement épargné jusque-là par le Covid-19, avec 52 253 décès enregistrés au 2 décembre 2020, il est à la veille de lancer la plus grande campagne de vaccination jamais organisée en Afrique. Grâce à la mobilisation et à la solidarité internationale, des millions de doses de vaccins devraient permettre de protéger les Africains. Mais comme le souligne Matshidiso Moeti, la directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique : « Développer un vaccin sûr et efficace n’est que la première étape d’un déploiement réussi. » Il faut dire qu’aujourd’hui le continent ne dispose pas d’une chaîne du froid performante capable de transporter, entreposer et distribuer des vaccins contre le Covid-19 conservés à des températures de – 20, – 30, voire de -80 °C. Structurer une filière industrielle performante était pourtant la mission de l’Agence africaine du médicament (AMA) et du Plan de fabrication de produits pharmaceutiques pour l’Afrique (PMPA). Imaginés dans les années 2000, ces deux mécanismes n’ont toujours pas vu le jour. Alors que les rares fabricants africains de médicaments réclament davantage de soutien, le lancement de la Zone africaine de libre-échange (Zleca) est une nouvelle opportunité pour promouvoir le développement de chaînes de valeur africaines dans le médicament.

« La plus grande campagne de vaccination dans l’histoire de l’Afrique est sur le point d’être lancée et les gouvernements africains doivent urgemment intensifier leur préparation et la planification », a prévenu Matshidiso Moeti, la directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique, lors d’une conférence vidéo le 26 novembre. La barre paraît très haute. Trop haute, même. « La production locale de médicaments reste limitée, car la base industrielle de l’Afrique est faible. Elle ne suffit pas pour répondre à la demande croissante de fournitures médicales dans le sillage de l’épidémie de Covid-19 », alertait, quelques semaines plus tôt, Babatunde Omilola, responsable de la division santé publique, sécurité et nutrition à la Banque africaine de développement (BAD).

Difficile de faire pire constat à la veille d’une course contre la montre pour vacciner 1,3 milliard d’Africains ! Mais comment faire autrement ? L’Afrique ne fabrique que 3 % de la production mondiale de médicaments. Et alors que le continent est frappé régulièrement par des pandémies (sida, Sras, Ebola, rougeole, tuberculose, grippe aviaire, etc.) et que les maladies chroniques (cancer, diabète, infections pulmonaires, maladies cardiovasculaires, etc.) sont en plein essor, le Covid-19 souligne l’anémie, les retards et les carences d’une industrie pharmaceutique africaine, une activité pourtant stratégique mais peu soutenue, déjà, par la faiblesse des dépenses de santé, en moyenne 30 dollars par habitant, contre une moyenne mondiale de 610 dollars.

Pourtant, selon la BAD, le chiffre d’affaires de cette industrie s’est envolé, passant de 5,5 milliards de dollars en 2007 à 28,56 milliards en 2017. D’après McKinsey, il devrait grimper entre 56 et 70 milliards de dollars d’ici à 2030. Mais le marché profite d’abord aux « big pharma », les multinationales pharmaceutiques (Sanofi Aventis, Pfizer, AstraZeneca, Novartis, etc.) et aux génériqueurs asiatiques. Ainsi, près de 80 % des médicaments consommés sur le continent sont importés. Ce taux grimpe même à 99 % dans certains pays d’Afrique centrale. Seuls l’Afrique du Sud, le Maroc, le Kenya et l’Égypte couvrent de 70 % à 80 % de leurs besoins produisant à la fois des molécules sous licence et leurs propres génériques. Ils totalisent, avec l’Algérie, la Côte d’Ivoire, la Libye, le Nigeria, le Soudan et la Tunisie, 70 % de la production africaine de médicaments.

Comme si cela ne suffisait pas, le continent est également confronté aux difficultés d’accès aux matières premières, notamment les principes actifs aux mains de la Chine et de l’Inde. Affaiblie par le manque d’harmonisation réglementaire, l’Afrique doit aussi faire face à la complexité des opérations de dédouanement, aux délais de livraison aléatoires et à des contraintes logistiques majeures, comme le respect de la chaîne du froid, les médicaments étant généralement transportés et stockés entre 2 °C et 8 °C. À quoi s’ajoute une distribution fragmentée et gangrenée par de trop nombreux intermédiaires.

Au Ghana, par exemple, plus de 500 entreprises distribuent les produits pharmaceutiques et plus de 700 détaillants les commercialisent, sans compter les acteurs de l’informel encore plus importants. Et au Kenya, 50 % du prix final d’un médicament est constitué par les marges des intermédiaires. Résultat : malgré des coûts de production bas, les médicaments vendus en Afrique subsaharienne sont souvent parmi les plus chers au monde.

C’est dans ce contexte que l’Afrique doit faire face au coronavirus. Heureusement, pour la production des vaccins, la solidarité internationale se mobilise. Aujourd’hui, il y a 49 candidats-vaccins, qui seront disponibles dans les jours, les semaines et les mois à venir, et un total de 246 projets de vaccins sont annoncés dans le monde.

Covax, un système de financement lancé en avril dernier et piloté par l’Alliance pour les vaccins (Gavi) et l’OMS, a récolté 2 milliards de dollars auprès de 187 pays. Ces fonds permettront à des agences onusiennes de passer une première commande d’un milliard de doses de vaccins pour 92 pays à revenu faible et intermédiaire. Dans un premier temps, l’objectif de Covax est de fournir une protection à 20 % de la population africaine. Toutefois, insiste Seth Berkley, PDG de Gavi, « nous devons de toute urgence réunir au moins 5 milliards de dollars supplémentaires d’ici à la fin 2021 pour assurer une distribution équitable de ces vaccins à ceux qui en ont besoin ».

Au total, l’OMS évalue le coût du déploiement du vaccin contre le Covid-19 à l’intention des populations prioritaires à environ 5,7 milliards de dollars pour le continent. Ceci n’inclut pas « des coûts supplémentaires de 15 % à 20 % pour le matériel d’injection et la livraison des vaccins qui nécessitent du personnel de santé formé, une chaîne d’approvisionnement et la mobilisation des communautés », souligne l’organisme onusien.

C’est là que le bât blesse. « Développer un vaccin sûr et efficace n’est que la première étape d’un déploiement réussi », insiste Matshidiso Moeti. L’OMS a fourni aux pays d’Afrique subsaharienne un « outil d’évaluation de l’état de préparation à l’introduction du vaccin contre le Covid-19 (Virat). » Et en moyenne, les États affichent un score de préparation de 33 % pour le déploiement du vaccin pour un niveau de référence attendu de 80 %.

Car sur le continent, le transport, l’entreposage et la distribution des doses demeurent une équation à plusieurs inconnues. Il ne suffit pas qu’un pays ait accès aux vaccins, l’efficacité de ces derniers dépend du respect de la chaîne du froid. Or, dans ce domaine, les solutions empiriques dominent. En 2017, la Tanzanie, le Ghana, le Mozambique, l’Afrique du Sud, le Swaziland, le Liberia et le Nigeria ont profité du programme « Project Last Mile » (la logistique du dernier kilomètre) qui a consisté à utiliser les réfrigérateurs de Coca-Cola pour acheminer des vaccins dans les zones les plus reculées de ces pays !

Quant aux solutions innovantes, la livraison de vaccins par drones est encore trop embryonnaire pour acheminer des millions de doses dans toute l’Afrique. De plus, à ce jour, les seuls vaccins prêts à être utilisés à grande échelle nécessitent d’être transportés et stockés à – 80 °C ou entre – 20 °C et – 30 °C. De toute façon, l’Afrique ne dispose pas d’une chaîne du froid suffisamment efficiente pour respecter ces contraintes et permettre de vacciner en toute sécurité la population par millions. Et le temps presse.

« Les laboratoires qui développent les 49 candidats-vaccins doivent tenir compte de leur capacité à délocaliser leur production en Afrique, car les coûts de la chaîne logistique seront plus élevés que ceux de la recherche pour élaborer ces mêmes vaccins, suggère Assane Coulibaly, le directeur général de l’Autorité ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP). Il faut trouver des génériqueurs locaux et créer avec eux des usines clés en main qui se montent rapidement. Car il est très important de résoudre ce problème logistique. »

De fait, les États se retrouvent plutôt seuls et désarmés face à l’ampleur du défi. Depuis des décennies, l’Afrique peine à se doter de structures continentales à même de financer et de trouver des solutions mutualisées pour répondre aux défis sanitaires, notamment en situation d’urgence. Une lenteur qui contraste avec la rapidité et la constance avec laquelle se diffusent les pandémies.

L’idée de créer une Agence africaine du médicament (AMA) remonte à 2009, elle n’a toujours pas abouti. Une feuille de route a pourtant été élaborée au sein de l’Union africaine, fixant une date de lancement en 2018… Mais à ce jour, seuls six pays (Mali, Burkina Faso, Guinée, Rwanda, Ghana et Seychelles) ont ratifié le traité instaurant l’AMA. Son but est pourtant louable : favoriser l’harmonisation réglementaire, assurer à tous les Africains l’accès aux médicaments à des prix abordables et aux standards requis, ainsi que de créer les conditions favorables au développement d’une industrie pharmaceutique.

Mais si l’AMA n’existe pas encore, son dirigeant est déjà désigné : le Malien Michel Sidibé, directeur exécutif controversé d’Onusida jusqu’en 2019. Lors d’une conférence vidéo, le 1er décembre, Michel Sidibé ne s’est pas montré très rassurant quant au démarrage de l’AMA. « Ce n’est pas un problème technique mais c’est une question politique. Il faut amener les chefs d’État à comprendre que la santé des populations est une question importante pour le continent », a-t-il insisté. La partie est donc loin d’être gagnée et de nombreuses pandémies martyriseront encore les Africains avant que l’AMA ne voie le jour !

La même lenteur à ne pas se hâter mine aussi le Plan de fabrication de produits pharmaceutiques pour l’Afrique (PMPA). Le projet est né en 2005 lors d’un sommet de l’Union africaine. En 2012, la Commission de l’Union africaine (CUA) en détaillait le plan d’action destiné à mettre en place « une industrie pharmaceutique viable en Afrique. » Le document précise que « les vaccins sont la pierre angulaire de tout programme de soins de santé primaire et un outil essentiel de prévention des maladies ». Une étude sur la fabrication et l’achat de vaccins en Afrique (VMPA) a été lancée en 2015 sans déboucher concrètement.

Le PMPA est actuellement entre les mains de l’Agence de développement de l’Union africaine (Auda- Nepad) sans plus de succès. En septembre 2020, Janet Byaruhanga, chargée de programme principale, santé publique, à l’Agence Auda- Nepad, s’interrogeait encore dans une tribune : « Pourquoi l’Afrique ne fabriquerait-elle pas les médicaments dont elle a besoin ? » Au fil du texte, l’experte « encourage », « recommande » ou « souligne l’urgence », de « stimuler la production pharmaceutique locale », de renforcer les « systèmes de gestion des achats et de la chaîne d’approvisionnement » et de pallier le « manque de financement abordable et de technologie moderne, qui entravent l’expansion des entreprises ».

La pandémie de Covid-19 n’a donc pas accéléré le PMPA. S’exprimant dès le mois d’avril au nom de la Fédération des associations de fabricants de produits pharmaceutiques africains (Fapma), Skhumbuzo Ngozwana, le PDG de Kiara Health, un fabricant sud-africain de médicaments, sonnait l’alarme : « La pandémie de Covid-19 est un rappel brutal de l’importance cruciale de notre capacité à fabriquer des médicaments. L’Afrique a besoin de solutions locales là où nous le pouvons, quand nous le pouvons et pendant que nous le pouvons. Autrement, le Covid-19 submergera les systèmes de santé africains. »

Un appel soutenu par Ali Mufuruki, le président et PDG d’Infotech Investment Group et vice-président du Club AfroChampions : « Il est essentiel que l’Afrique développe ses propres capacités de fabrication et de recherche, en d’autres termes, son propre complexe industriel pharmaceutique, avec des sites de production, des instituts de recherche, des sociétés d’assurance maladie et des mécanismes de financement public. »

La solution (miracle ?) pourrait venir de la Zleca, la future zone de libre-échange continentale qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2021. « L’accord créera un environnement propice à l’établissement de chaînes de valeurs régionales et à l’émergence de champions du secteur pharmaceutique et futures multinationales africaines », prédit David Luke, coordonnateur du Centre africain des politiques commerciales à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA).

La création d’une zone de libre-échange continentale de 1,3 milliard d’habitants permettra d’importantes économies d’échelles. « Un mécanisme de mise en commun des marchés publics encouragera les principaux fabricants mondiaux de médicaments génériques à construire des usines en Afrique ou à s’associer à des sociétés pharmaceutiques africaines pour fabriquer des produits génériques. Cette forme de soutien stratégique à la production pharmaceutique locale (PPL) est nécessaire », entrevoit Janet Byaruhanga.

Dans cette perspective, la CEA élabore un plan pour soutenir le commerce intra-africain de produits pharmaceutiques dans le cadre de la Zleca. Il sera lancé dans dix pays africains pilotes (Comores, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Madagascar, Maurice, Rwanda, Seychelles et Soudan). Cette initiative devrait contribuer à réduire le délai de cinq ans nécessaires aujourd’hui à la libéralisation des produits pharmaceutiques, permettant « d’accélérer le développement des chaînes de valeur africaines et d’anticiper les chocs futurs. »

Si la Zleca tient ses promesses et son calendrier, la CEA « estime que les opportunités commerciales dans le secteur de la santé et du bien-être en Afrique atteindront une valeur de 259 milliards de dollars d’ici à 2030, avec un potentiel de création de 16 millions d’emplois ». Une solution très attendue pour ralentir et mettre fin à la fatalité pour l’Afrique d’être obligée d’importer les médicaments nécessaires aux soins des Africains.

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