Effondrement des Puissances Méditerranéennes Bronze

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Effondrement des Puissances Méditerranéennes Bronze
Effondrement des Puissances Méditerranéennes Bronze

Africa-Press – Comores. le jour où la civilisation s’est effondrée ». Est-ce le titre d’un film catastrophe? Non, celui d’un livre d’histoire publié en 2015 par l’universitaire américain Eric Cline, spécialiste de l’Antiquité. L’ouvrage – dont l’auteur s’applique lui-même à discuter le titre – s’inscrit dans une tradition, née au 19e siècle, selon laquelle les grandes puissances de Méditerranée orientale ont simultanément disparu à la fin de l’âge du Bronze, autour de 1200 avant notre ère.

Il est vrai que certains systèmes politiques sont alors mis à mal. Mais peut-on réellement parler d’effondrement global? L’imaginaire convoqué par le terme ne l’emporte-t-il pas sur la réalité des faits? Dans cette vaste région qui comprend la Grèce, la Crète, Chypre, toute l’Anatolie jusqu’à la Mésopotamie, mais aussi la côte proche-orientale et le nord de l’Égypte, l’âge du Bronze a duré presque 2000 ans, entre 3000 et 1200 avant notre ère. Selon les tenants de l’effondrement, avant cette date – et malgré les conflits -, tout n’est que progrès et échanges, culturels et commerciaux, cet essor prenant brutalement fin à l’aube du 12e siècle. Mais que s’est-il réellement passé en 1200?

Bruno Bourgeois

« Rien de particulier, selon Jesse Millek, chercheur à l’université de Leyde. Ce chiffre rond est utilisé par commodité, pour parler d’événements qui se sont en réalité produits entre 1225 et 1175 avant notre ère. Ces dates englobent les principaux épisodes de destruction en Grèce et à Ougarit (dans le nord du Levant), les incursions de ceux que l’on appelle les ‘peuples de la mer’ sous les règnes des pharaons Mérenptah et Ramsès III, ainsi que la dissolution de l’Empire hittite. » C’est l’historien allemand Arnold Heeren (1760-1842) qui aurait choisi cette date pour marquer la chute de Troie et la fin de la 19e dynastie égyptienne. L’historiographie anglo-saxonne lui a emboîté le pas, de même que les égyptologues, tels Emmanuel de Rougé (1811-1872) et Gaston Maspero (1846-1916), qui ont fait entrer en scène un acteur des plus évocateurs, les fameux « peuples de la mer », une formule forgée par de Rougé pour désigner des groupes étrangers venus attaquer l’Égypte.

Ils sont évoqués dans le grand relief du Temple funéraire de Ramsès III à Medinet Habou. On peut y lire que pendant la huitième année de son règne – soit en 1177 pour Eric Cline, qui admet cependant que les dates de l’ancienne Égypte « ne sont pas absolument établies » -, « les pays étrangers firent une conspiration dans leurs îles. Tous les pays furent sur-le-champ frappés et dispersés dans la mêlée. Aucun pays n’avait pu se maintenir devant leurs armes, depuis Khatte, Qode, Karkemish, Arzawa et Alashiya, tous détruits d’un seul coup ». Khatte, c’est Hatti, le royaume hittite, auquel appartient la ville de Karkemish, qui fait jonction avec l’ancien royaume de Mittani, dont Qode ferait partie ; Arzawa se situe dans l’ouest de l’Asie Mineure, tandis qu’Alashiya désignerait Chypre. Le texte nomme également ces peuples semant le chaos. Les historiens se sont basés sur l’étymologie pour tenter de les identifier: les Peleset seraient les Philistins, qui auraient fini par occuper la côte levantine en chassant les Cananéens, les Lukka sont sans doute les Lyciens, les Teresh pourraient être les Étrusques… Ces groupes venus d’horizons différents se seraient alliés pour tout détruire sur leur passage, jusqu’à ce que Ramsès III les stoppe lors d’une gigantesque bataille.

Le pharaon pèche-t-il par excès de vantardise? Pour certains chercheurs, tel Guy Middleton de l’université de Newcastle, « les reliefs de Medinet Habou ne sont pas des textes historiques au sens moderne du terme. Ils consignent et communiquent aux dieux ce qui était approprié, et non des faits exacts ». Sans nier la réalité de groupes d’assaillants, Jesse Millek n’y lit pas non plus des événements strictement réels. Mais ce qui pose le plus problème à ses yeux, c’est l’interprétation qui en est faite: « Car le texte ne dit pas que les peuples de la mer ont ravagé toutes ces régions, mais qu’ils les ont ‘séparées’. De plus, pour Ramsès III, ces événements ne semblaient pas suffisamment importants pour figurer plus tard dans son temple à Karnak. »

Des tablettes d’argile évoquant pillages, famines et destructions

Mais une fois la spirale enclenchée, il se révèle bien difficile de s’en abstraire, et ce, alors même qu’il n’est pas évident de trouver sur le terrain des preuves tangibles corroborant la présence des peuples de la mer, ni même la thèse de l’effondrement. Prenons par exemple la ville d’Ougarit, cité-État vassale de l’Empire hittite, située sur la côte nord du Levant, en actuelle Syrie. Pour expliquer sa destruction, estimée vers 1192 avant notre ère, les historiens citent souvent une tablette trouvée dans les ruines de la maison du marchand Urtenu, qui débute ainsi: « Mon père, à présent, les navires ennemis sont venus. Ils ont incendié mes villes et fait beaucoup de mal dans le pays. » Il s’agirait d’une lettre envoyée par le dernier roi d’Ougarit, Ammurapi III, au souverain d’Alashiya ; il y évoque l’impossibilité de se défendre car « toutes mes troupes et mes chariots sont en pays hittite, et tous mes navires en Lycie ».

Il semblerait qu’au cours des cinquante années précédant la disparition de la cité, les attaques se soient effectivement multipliées, mais comment savoir si les peuples de la mer en étaient responsables? Les chercheurs ont longtemps pensé que cette tablette trouvée dans un four datait du dernier jour de la ville puisqu’elle n’avait pas encore été cuite, mais des travaux récents ont mis en évidence qu’elle se trouvait à l’origine à l’extérieur du four. Il était de toute façon peu probable qu’elle puisse dater de la fin d’Ougarit, car Hattusha, la capitale hittite, était alors déjà abandonnée et le pouvoir désorganisé.

Une autre lettre trouvée dans la maison d’Ur-tenu évoque une famine qui ravageait sans doute la ville d’Emar, à l’intérieur des terres. Les périodes de famine dues à de mauvaises conditions climatiques sont un autre facteur envisagé pour expliquer la fin d’Ougarit, tout comme – sans preuve – un séisme, ou même une éclipse solaire qui se serait produite le 21 janvier 1192 ; interprétée comme un mauvais présage, elle aurait entraîné la fuite de la population.

Des vestiges concrets de la destruction d’Ougarit ont pourtant subsisté, traces d’incendie, tas de cendres, toits et murs effondrés. Des combats s’y seraient déroulés, des pointes de flèches ayant été trouvées dans des maisons et des rues. Les archéologues constatent enfin que la population a mis à l’abri des objets précieux avant de fuir. À part ces biens cachés, tous les artefacts restants sont sans valeur, ce qui laisse entendre que la ville a été pillée. Mais comment savoir ce qui a causé cette destruction et l’abandon définitif d’Ougarit? « La plupart des événements historiques n’ont pas d’explication claire, argumente Jesse Millek, et l’abandon d’Ougarit ne fait pas exception. »

Trois années successives de grande sécheresse en Anatolie

Cet exemple montre combien il est difficile de trouver une explication unique et définitive malgré les découvertes archéologiques. Alors comment envisager qu’un seul événement, voire une conjonction d’événements, puisse s’appliquer à une aire aussi vaste que la Méditerranée orientale? Même en partant des connaissances recueillies sur chaque site, certains chercheurs essaient à tout prix de trouver la ou les causes de « l’effondrement ».

Des travaux récents ont par exemple démontré par la dendrochronologie que l’Anatolie avait subi trois années successives de grande sécheresse, de 1198 à 1196 av. J.-C. ; les missives échangées entre souverains témoignent de l’importance vitale du commerce de grains en provenance d’Égypte, en particulier pour l’Empire hittite. Mais famines et sécheresses suffisent-elles à expliquer la fin de Hattusha? Il est en tout cas certain que les peuples de la mer n’y sont pour rien, la capitale hittite étant située à plusieurs centaines de kilomètres de la côte.

Les preuves archéologiques sont parcimonieuses, la ville ayant semble-t-il été vidée puisque presque aucun objet, à part des tablettes (30.000 en un siècle de fouilles !), n’y a été trouvé. Selon Andreas Schachner de l’Institut archéologique allemand d’Istanbul, Hattusha se serait progressivement dépeuplée sous le règne de Suppiluliuma II (1207-1178), incapable de répondre à une combinaison de facteurs adverses – dissensions internes, disparation de routes commerciales, famines, attaques d’envahisseurs.

Des désordres politiques seraient également à l’origine de la chute des palais mycéniens (Cnossos, Mycènes, Pylos, Tirynthe, Thèbes…) en Grèce et en Crète. « Pour moi, les centres palatiaux ont été détruits par des rivaux: d’autres États palatiaux et des ennemis internes » , estime Guy Middleton, sachant que le monde mycénien était en constante évolution. Il n’y a pas eu un effondrement collectif succédant à une période de stabilité, dans la mesure où les palais les plus célèbres ont été détruits à des dates différentes. Par ailleurs, la Grèce mycénienne n’était pas seulement organisée en royaumes et « là où il n’y avait pas de palais, il n’y a pas eu d’effondrement » , précise le chercheur.

Enfin, bien que touchées, certaines villes n’ont pas été entièrement désertées, et le palais de Mycènes a été en partie reconstruit. L’abandon de l’écriture mycénienne, le linéaire B, explique peut-être à la fois notre ignorance et l’accent mis sur la notion d’effondrement. « L’alphabétisation en linéaire B est considérée comme un indicateur de complexité politique… et les Mycéniens post-palatiaux de la mer Égée ont choisi de ne pas écrire » , indique Guy Middleton.

Au Levant, un mélange de cultures plutôt pacifique

Sans explication écrite, nous voilà condamnés à tenter de tisser des théories, tel l’effet domino esquissé par Eric Cline, qui envisage un « effondrement systémique, dont un réseau international, vivant, mondialisé ne s’est pas remis ». Ce scénario « très cinématographique » ne convainc guère Guy Middleton, « car il y a toujours eu de la mobilité, des raids, de la piraterie. Je préfère me concentrer sur le niveau local, sur des processus qui sont courants dans l’histoire – la guerre et la destruction par des rivaux, les changements politiques et idéologiques internes, les factions, le passage du temps… »

Cette volte-face permet par exemple de constater que le phénomène d’effondrement n’est pas global, puisqu’il n’y a pas de destructions sur l’île de Chypre, mais plutôt un déplacement des centres urbains sur au moins 150 ans, sans doute lié à l’exploitation des mines de cuivre. On comprend alors que l’abandon d’un site n’est pas univoquement catastrophique. Dans le sud du Levant, la culture matérielle cananéenne n’est pas non plus subitement effacée par la culture philistine. « Ni les peuples de la mer ni les Philistins n’ont remplacé la population cananéenne, et rien ne prouve qu’ils aient envahi la région, précise Jesse Millek. Il y a eu plutôt un mélange de cultures qui semble avoir été pacifique. »

Au fil d’un examen minutieux, l’idée d’un effondrement généralisé au Bronze récent se vide de plus en plus de sa substance, cette formule recouvrant tant d’événements différents qu’elle dissimule la particularité de chacun. Et pourtant, dans la littérature scientifique, on continue de considérer des sites comme détruits alors que tout prouve le contraire, on surinterprète des preuves, on rabâche des théories éculées: « Des cendres trouvées à côté d’un four sont encore considérées comme la preuve de la destruction d’une ville , se désole Jesse Millek. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un changement de paradigme. »

Son confrère Guy Middleton préconise que l’on se détourne des sites archiconnus: « J’aimerais que l’on en explore davantage d’autres, comme les villes basses de la Grèce mycénienne et de la Crète minoenne. » Si l’on veut vraiment comprendre les événements qui se sont produits en Méditerranée orientale vers la fin de l’âge du Bronze, il faut donc changer de focale et revenir aux preuves archéologiques.

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