« Les Africains craignent de n’avoir pas leur mot à dire au moment où se réécrivent les règles du jeu d’une mondialisation en crise »

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« Les Africains craignent de n’avoir pas leur mot à dire au moment où se réécrivent les règles du jeu d’une mondialisation en crise »
« Les Africains craignent de n’avoir pas leur mot à dire au moment où se réécrivent les règles du jeu d’une mondialisation en crise »

Marie de Vergès

Africa-Press – Congo Brazzaville. C’était l’expression consacrée pour qualifier les douloureuses années 1980 et 1990 en Afrique subsaharienne : les « décennies perdues ». Façon de résumer le cortège de crises financières et sociales traversées à l’époque par des pays subissant les répercussions de la chute des prix des matières premières et de la hausse des taux d’intérêt aux Etats-Unis. Las, cette formule accablante est de nouveau brandie pour dépeindre les médiocres perspectives économiques au sud du Sahara.

Début octobre, dans son rapport d’automne, la Banque mondiale constatait que le produit intérieur brut par habitant avait stagné depuis 2015 dans la région : « Une décennie perdue en matière de croissance. » « L’Afrique a besoin d’une aide internationale pour éviter une décennie perdue », avertissait pour sa part dès le mois de mai, dans le Financial Times, Hanan Morsy, l’économiste en chef de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (Uneca).

Après les nombreux vents contraires des dernières années (contre-choc pétrolier, pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, dérèglement climatique), le continent doit aujourd’hui composer avec des taux d’intérêt élevés (inflation oblige) et donc des emprunts plus chers à rembourser. La moitié des pays à bas revenu [classification de la Banque mondiale] est désormais au bord du défaut de paiement. S’y ajoute une coopération internationale qui s’affaiblit. Et la crainte, pour les Africains, de n’avoir pas leur mot à dire au moment où se réécrivent les règles du jeu d’une mondialisation en crise. Entre Pékin et Washington

A Marrakech, mi-octobre, lors des réunions annuelles du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, l’Afrique a pourtant semblé plus audible que jamais. A l’occasion de ces assemblées qui se tenaient pour la première fois depuis cinquante ans sur le continent, le FMI a attribué aux pays subsahariens un nouveau siège au sein de son conseil d’administration. Mais cette avancée symbolique leur garantira-t-elle d’être mieux entendus ? Pourront-ils éviter que les pays riches (Chine comprise) se focalisent sur leurs priorités, leurs propres difficultés, leurs rivalités, à leur détriment ?

La guerre en Ukraine a déjà constitué un choc majeur. Les pays africains se désolent d’avoir eu à payer si chèrement les incidences d’un conflit lointain et se trouvent bien négligés en comparaison de l’assistance massive accordée à Kiev. Désormais, ils s’inquiètent de la compétition systémique entre Pékin et Washington. N’allez pas leur demander de se ranger dans un camp si la rupture était consommée : ils risqueraient d’y perdre sur tous les tableaux, des exportations aux flux de capitaux et aux transferts de technologie.

« Nous ne devons pas avoir à choisir des amis ou des ennemis », a insisté Vera Songwe, l’ancienne secrétaire exécutive de l’Uneca, à Marrakech. L’Afrique serait, estime le FMI, la région du monde la plus gravement affectée par une fragmentation géo-économique. Déjà, ces tensions rendent plus ardues les renégociations de dette dont certains pays ont besoin, comme la Zambie aujourd’hui, demain peut-être l’Angola ou le Kenya.

La concurrence mondiale et la transition énergétique vont modifier le visage de la mondialisation. Dans le nouveau paysage commercial qui se dessine, l’avantage comparatif n’est plus tant la faiblesse des coûts de production que l’alignement géopolitique, la proximité des chaînes de valeur et la vertu climatique. C’est le sens, par exemple, de la taxe carbone aux frontières imaginée par les Vingt-Sept. Un mécanisme entré dans sa phase d’essai début octobre et dont certains pays africains redoutent les effets sur leur économie.

L’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, conseiller de plusieurs gouvernements sur le continent, appelle cela la « bataille des juridictions » : de nouvelles règles sont édictées, des méthodes et des normes imposées, des produits interdits. « Mais c’est un jeu qui se fait entre pays puissants », nous rappelle-t-il. Et les autres n’auront pour seule option que de s’aligner, quelles qu’en soient pour eux les répercussions.

Source: Le Monde

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