Cape Coast, Ibadan, Touba-Mbacké… Le futur de l’Afrique se joue là

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Cape Coast, Ibadan, Touba-Mbacké… Le futur de l’Afrique se joue là
Cape Coast, Ibadan, Touba-Mbacké… Le futur de l’Afrique se joue là

Mathieu Galtier

Africa-Press – Congo Brazzaville. Négligées par les pouvoirs publics, les villes secondaires absorberont pourtant une bonne part des transitions démographique et urbaine du continent. Plus agiles que les métropoles, elles changent le visage de l’Afrique.

La ville secondaire est un objet urbanistique non identifié. Elle se définit surtout par ce qu’elle n’est pas : ni une métropole ni une ville rurale. Utiliser leur nombre d’habitants pour les répertorier n’aurait pas de sens à l’échelle de l’Afrique : la ville tunisienne de Gabès et son homologue nigériane Ibadan sont toutes deux considérées comme des villes secondaires alors qu’elles affichent, pour l’une, 176 000 habitants, et pour l’autre, 2,8 millions d’âmes.

Malgré ces difficultés de perception, les villes secondaires sont vitales. Comme les classes moyennes, et tout aussi difficiles à définir, elles sont le signe d’une stabilité démocratique ; les villes secondaires sont le garant d’un développement géographique harmonieux.

Malgré ces difficultés de perception, les villes secondaires sont vitales. Comme les classes moyennes, et tout aussi difficiles à définir, elles sont le signe d’une stabilité démocratique ; les villes secondaires sont le garant d’un développement géographique harmonieux.

Entre 12,5 % et 15 % des Africains vivent dans ces espaces urbains, selon Brian H. Roberts, professeur émérite à l’Université de Canberra, et Godfrey Anyumba, professeur associé à l’Université de Venda, en Afrique du Sud, à qui la Banque africaine de développement (BAD) a commandé un rapport sur le sujet. Baptisé The dynamics of systems of secondary cities in Africa : urbanisation, migration and development (Les dynamiques des villes secondaires en Afrique : urbanisation, migration et développement), il a été publié en mai 2022. D’ici à 2050, 900 millions d’habitants supplémentaires vivront dans des villes, achevant la transition démographique du continent.

La plupart de ces nouveaux urbains logeront dans des villes secondaires. Pourtant, ces dernières restent sous le radar des politiques économiques et politiques, alors que neuf métropoles africaines captent plus de la moitié des investissements directs étrangers (IDE), avec en tête les mastodontes du Caire et de Johannesburg. Dans la métropole sud-africaine, les « corridors de la liberté », immenses artères interconnectées, doivent relier les anciens townships pour créer une mégalopole de 12 millions d’habitants, proche de toucher la capitale Pretoria située pourtant à 65 km.

En première ligne

Le réchauffement climatique a permis au monde rural de se faire – enfin – entendre des décideurs, avec une multiplication des projets et incitations pour parer à l’érosion des sols, à l’avancement du désert, etc. Rien n’est fait, en revanche, pour les villes secondaires, ou si peu.

Elles sont néanmoins en première ligne en cas de catastrophe. Leurs habitants ont, par exemple, été les plus touchés par la pandémie de Covid-19 : les grandes métropoles se sont accaparé les vaccins tandis que les zones de faible densité étaient proportionnellement moins touchées. Les villes secondaires souffrent chroniquement d’un manque d’emplois salariés, notamment dans le secteur tertiaire supérieur. Commercialement, les métropoles ne leur laissent que des services de demi-gros et de détail. À Mombasa (Kenya), considéré par la Banque africaine de développement (BAD) comme l’une des plus importantes villes secondaires du continent, le commerce de gros est huit fois moins important qu’à Nairobi.

« Les villes secondaires en Afrique restent sous-exploitées en raison du sous-investissement dans les infrastructures urbaines (…) Elles se classent en bas dans les priorités des gouvernements centraux concernant le financement des infrastructures et les allocations budgétaires »

« Les villes secondaires en Afrique restent sous-exploitées en raison du sous-investissement dans les infrastructures urbaines (…) Elles se classent en bas dans les priorités des gouvernements centraux concernant le financement des infrastructures et les allocations budgétaires », regrette la BAD dans un rapport publié en 2022. Elles auront du mal à devenir compétitives et efficaces, à moins que les fonds d’investissement et l’argent placé dans les infrastructures n’augmentent considérablement. Si rien ne bouge, l’embrasement social – la disparité régionale est l’une des causes de la Révolution tunisienne de 2011 – et l’explosion de la bombe écologique – avec des métropoles surpolluées comme certaines villes d’Asie – est une quasi-certitude.

Accès direct aux devises

Les villes secondaires n’ont pas les avantages économiques des métropoles, mais la plupart ont la population et le marché suffisants pour devenir compétitives. Les chercheurs ont cartographié trois grands types de schémas de développement possibles. Le premier englobe les zones qui possèdent une attractivité économique destinée à l’exportation, comme Tanger avec son port en eau profonde, Stone Town sur l’île de Zanzibar (Tanzanie), ou Louxor en Égypte, pour leur capacité à attirer les touristes. Ces villes possèdent un potentiel de croissance très rapide car elles ont un accès direct aux devises. Mais elles sont aussi très fragiles. Une nouvelle pandémie, un attentat, une crise mondiale, même passagère, et leur activité peut s’arrêter net.

Leur deuxième possibilité est d’être le centre d’un pôle de groupement régional. Dans ce cas, les villes secondaires attirent une main-d’œuvre venue des zones rurales avoisinantes. Elles deviennent alors un centre d’activité aussi bien pour le marché local que pour le marché national. Elles peuvent même créer un nouvel espace géographique et économique, en agrégeant autour d’elles des villes et villages hors de sa sphère traditionnelle d’influence. « L’intention est de développer quelque chose comme un « Internet des villes » pour maximiser le choix dans l’accès aux biens et services et aux marchés d’exportation », illustre le rapport de la BAD.

La ville nigériane d’Ibadan en est un parfait exemple. De petite cité commerciale, Ibadan est devenue un foyer d’attraction depuis l’arrivée du train la reliant à Lagos. La démographie et les entreprises ont alors grandi de concert. Ibadan affiche 11 % de croissance économique par an, et compte plus d’un million de micro, petites et moyennes entreprises. Comme toutes les villes secondaires, elle est à la fois présente dans l’agriculture (8,6 % de la contribution à l’économie nationale dans le secteur) et le tertiaire (Ibadan participe à hauteur de 11,5 % à l’économie nigériane dans le domaine de l’information et la communication).

Mais son essor s’est réalisé sans plan urbain. À peine plus de la moitié de la population a accès à l’électricité dans les nouveaux quartiers périphériques. L’absence d’anticipation du développement de ces pôles régionaux met aujourd’hui en péril la salubrité des conditions de vie des habitants. À Mombasa, au Kenya, un quart des travailleurs sont dans le secteur informel, et 60 % des 1,3 million d’habitants vivent dans des bidonvilles.

Des efforts aux résultats mitigés

« Les décideurs ne veulent pas aider les villes secondaires à s’émanciper, car cela reviendrait à changer l’équilibre du pays. Ces villes sont dirigées par des clans politiques, ethniques, etc. Le pouvoir n’a pas intérêt à voir ces potentiels rivaux prendre du pouvoir », constate Jérôme Chenal, enseignant-chercheur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. L’urbaniste regrette le manque de volonté de décentralisation, constatée durant des missions d’élaboration de plans directeurs effectuées en Afrique francophone : « Au mieux, c’était de la déconcentration de services publics. Pourtant, il faudrait un rééquilibrage, sinon les macrocéphalies urbaines que sont les capitales vont continuer à grossir jusqu’à ce qu’elles deviennent ingérables »

En 2017, la Côte d’ivoire a fait un pas dans cette direction en se dotant d’un Projet d’infrastructures pour le développement urbain et la compétitivité des agglomérations secondaires (Piducas) pour les villes de Bouaké et San Pedro, cofinancé par la Banque mondiale. Six ans après, le bilan est mitigé. Le projet devait se terminer à l’été 2022, il a été prolongé d’un an, à cause de la pandémie mais également d’une gouvernance jugée « modérément » bonne par l’institution internationale.

Le développement d’une plate-forme numérique et d’une application pour interconnecter les agriculteurs et les coopératives a vu le jour. En revanche, les grands travaux routiers, dont la route A3 devant désenclaver Bouaké, au centre du pays, s’achèvent à peine. Initialement, le Piducas prévoyait également la création de 100 entreprises à Bouaké et San Pedro, le chiffre a été abaissé à 30.

La ville nouvelle, grande tendance actuelle

Le troisième schéma de développement des villes secondaires est de se rattacher à la sphère d’influence de la métropole sans s’y dissoudre. Au regard de la taille de son territoire, le Ghana ne peut pas multiplier les pôles urbains. Située à 150 km de la capitale, Cape Coast n’a pas les moyens de concurrencer Accra, dont le revenu par habitant est 2,8 fois plus important.

Mais la ville côtière a les atouts pour être une ville secondaire viable. Selon le recensement de 2010, 15 % des nouveaux habitants de la ville venaient du grand Accra. Ces migrants préfèrent délaisser la capitale pour un meilleur cadre de vie, sans renoncer aux services des grandes villes. Trois quarts de la main-d’œuvre travaillent dans le secteur des services, essentiellement dans l’éducation, la restauration et la santé. D’un autre côté, Cape Coast attire de nombreux travailleurs journaliers non résidents, qui retournent, le soir venu, dans leurs petites villes ou villages des alentours. La ville est devenue une passerelle entre la campagne et la métropole ghanéenne.

Ces trois catégories n’épuisent pas le sujet. Nombreuses sont les cités à s’être développées en villes secondaires pour des raisons géographiques, historiques ou religieuses spécifiques. On peut ainsi évoquer le cas de Touba-Mbacké, au centre du Sénégal. Aux mains des soufis, la ville de près de un million d’habitants s’est développée grâce à un pèlerinage religieux. La zone de Touba bénéficie même d’un statut d’extra-territorialité, qui permet aux chefs religieux d’interdire certaines pratiques (sport, alcool, cinéma, etc.) que l’on retrouve à Mbacké, la ville sœur. L’engagement des habitants dans la vie locale, à travers les associations religieuses a été un fort atout pour le développement de Touba.

La ville éthiopienne de Dire Dawa tire de son côté sa force et sa faiblesse de sa diversité. Composée des ethnies Oromo et Somali à parts presque égales, la ville a longtemps été l’enjeu d’affrontement politique avant qu’un modus vivendi ne s’instaure. Le pouvoir est partagé selon le poids ethnique : 40 % pour les représentants Oromo, 40 % pour les partis pro Somalis, et 20 % pour les autres. Cet équilibre précaire permet à la ville frontalière de faire commerce avec Djibouti et la Somalie, mais il empêche les investissements massifs.

La grande tendance actuelle est aussi de construire des villes nouvelles à proximité des capitales pour les désengorger : Yennenga, à 15 km au sud de Ouagadougou (Burkina Faso) ; Sèmè City, « ville start-up », à 40 km de Cotonou (Bénin); ou encore Kpomé, à 35 km de Lomé (Togo). « D’un point de vue technique, partir de zéro est sans doute plus simple que de réhabiliter des villes secondaires. Mais cela demande plus de ressources, et dans des contextes où les ressources sont manquantes, ce sont donc des projets quasiment impossible à soutenir », selon Jérôme Chenal.

Tant que les villes secondaires ne seront pas pleinement considérées par les pouvoirs publics à travers des plans d’urbanisme et une décentralisation efficiente, elles resteront à la marge. À ce titre, le Rwanda fait office de bon élève. Soutenu par la Banque mondiale, le pays de la région des Grands Lacs a développé une politique de développement vert de six villes secondaires pilotes (Huye, Musanze, Nyagatare, Rubavu, Rusizi, Muhanga). La clé pour réaliser le potentiel des villes secondaires est d’améliorer les capacités des autorités, locales et nationales, à gérer l’urbanisation, à exploiter les infrastructures, le capital, les ressources humaines et la technologie.

Développer un budget propre

« L’équité est un élément essentiel dans les prises de décision des politiques publiques, explique Sami Yassine Turki, professeur associé à l’Institut supérieur des technologies de l’environnement, de l’urbanisme et du bâtiment (ISTEUB) de Tunis. L’erreur serait d’opposer les grandes villes et les villes secondaires. Si l’État se focalise uniquement sur la capitale comme levier économique, cela ne peut pas marcher. Cela étant, il faut aussi éviter le saupoudrage des rares ressources sur un nombre infini de villes. Il faut raisonner en territoire. » À condition que cela ne soit pas déjà trop tard. À vouloir miser sur l’exploitation du phosphate pour faire rentrer des devises, Tunis a quasiment « tué » Gabès et sa région.

La capitale de l’Arad, qui possède de bonnes infrastructures, avait tout pour devenir un grand pôle régional, mais elle est en déclin à cause de la pollution et d’un secteur minier en panne sèche. La pollution de l’air et les rejets de phosphogypses dans la mer ont eu raison de l’une des rares oasis maritimes dans le monde. Plus personne n’ose fréquenter les plages de Gabès, haut-lieu de villégiature autrefois. Gabès doit donc se réinventer, car les décideurs, à Tunis, avaient décidé qu’elle était vouée à se sacrifier pour le phosphate.

Concernant le financement, les villes secondaires auront toujours besoin de l’aide de l’État, mais les solutions se multiplient pour diversifier ou améliorer leur budget propre. Le recours aux chefs locaux pour percevoir les impôts fonciers a permis à la localité de Kananga, en RD Congo, d’augmenter ses revenus de 43 %. La Tanzanie a mis en place un système de digitalisation basé sur la position géographique pour améliorer la collecte des taxes locales. Bizerte, la sixième ville tunisienne, a, en 2020, emprunté sur le marché des capitaux pour ne plus dépendre de Tunis et de son financement au compte-goutte : en 2021, le financement des municipalités représentait à peine 2,75 % du budget de l’État.

Les solutions existent pour résoudre les problèmes d’urbanisation rapide et de mauvaise gouvernance dans les villes secondaires africaines. Elles sont déjà en partie mises en œuvre : l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (Eamau) à Lomé (Togo) propose un cours sur le développement des villes secondaires dès le Master 1. Cependant, le nouvel âge urbain qui se profile nécessite un changement rapide de cap. Les métropoles des 54 pays africains sont-elles prêtes à mieux partager leur richesse ?

Source: JeuneAfrique

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