Africa-Press – Congo Brazzaville. « Alors que nous quittons la Lune et Taurus-Littrow, nous partons comme nous sommes venus et, si Dieu le veut, comme nous reviendrons: avec la paix et l’espoir pour toute l’humanité ». Tandis qu’il prononçait ces mots au bas de l’échelle du module lunaire qu’il s’apprêtait à remonter, le 14 décembre 1972, le commandant d’Apollo 17, Gene Cernan, aura été le dernier homme à marquer le sol sélène de son empreinte à ce jour. Sa promesse, qui clôturait l’ère Apollo, est demeurée lettre morte pendant plus d’un demi-siècle.
Mais aujourd’hui, la Nasa se prépare à faire atterrir à nouveau un vaisseau habité sur notre satellite dans le cadre du programme Artemis. Et ce, dès la troisième mission, programmée à ce jour pour 2028. Si tout se passe comme prévu, le lanceur lourd américain SLS propulsera le vaisseau Orion et son équipage de quatre astronautes sur une trajectoire de transit vers la Lune. Après quatre ou cinq jours de route, Orion se placera en orbite lunaire, puis s’amarrera au vaisseau Starship HLS (pour « Human Landing System » – système d’atterrissage habité) déjà en place sur la même orbite.
C’est la compagnie SpaceX qui a été mandatée par la Nasa pour fournir ce système d’alunissage, très ambitieux: d’une hauteur d’environ 50 mètres, il devrait présenter un volume pressurisé habitable d’environ 600 m3, particulièrement généreux par rapport aux autres modules lunaires historiques. Cela offrira une grande zone de vie interne pour l’équipage, des espaces de travail scientifique, une zone médicale et des espaces de stockage capables de transporter des rovers, par exemple. Il promet une capacité d’emport allant jusqu’à 100 tonnes de charge utile sur le sol lunaire, ce qui est énorme en comparaison des landers de l’ère Apollo, et peut rester jusqu’à 100 jours en orbite lunaire en attendant l’équipage.
Il en découle une masse importante, qui explique que Starship HLS ne peut rallier directement la Lune après son lancement. Pour disposer de suffisamment d’ergols pour se poser sur la Lune et remonter en orbite, il doit d’abord être ravitaillé en orbite basse terrestre par plusieurs ravitailleurs réutilisables avant de partir vers la Lune – ce transfert de méthane et d’oxygène liquide est une innovation majeure du concept.
L’histoire mouvementée du programme lunaire américain
Lorsque s’achève l’ère Apollo, au début des années 1970, la vision américaine de l’avenir de l’exploration spatiale est ambitieuse. L’objectif est alors d’instaurer une présence humaine permanente en orbite terrestre au sein d’une grande station spatiale, et ce dès les années 1980. Skylab, première station lancée par la Nasa en 1973, est alors pensé comme un premier prototype. La Lune, pense-t-on, va devenir une destination régulière, avec la construction progressive de bases semi-permanentes avant l’an 2000. Le lanceur Saturn V est vu comme le premier d’une famille de fusées géantes, de véhicules réutilisables et de « remorqueurs spatiaux » entre les orbites terrestre et lunaire.
Dès 1969, juste après Apollo 11, la Nasa envisage d’envoyer des missions habitées vers Mars entre 1985 et 2000. La planète Rouge est alors perçue comme la suite naturelle de la conquête spatiale. Cependant, cette vision s’est vite effritée, l’URSS ayant été battue dès Apollo 11 dans la course à l’espace. Sans rival direct, face à un désintérêt du public, et alors que les États-Unis s’enlisent dans la guerre du Vietnam, il devient difficile de justifier de dépenser des milliards de dollars pour refaire la même chose.
Des températures allant jusqu’à -240 °C
Après avoir rempli son réservoir, le Starship rejoindra de manière autonome, en six jours environ, l’orbite lunaire, où il attendra l’équipage d’Artemis III. « Une fois les deux vaisseaux arrivés en orbite lunaire […], Orion s’amarrera au système d’alunissage habité Starship en vue de la première expédition lunaire du 21e siècle « , indique la Nasa. Deux astronautes doivent ensuite descendre à la surface lunaire, tandis que les deux autres demeureront à bord du vaisseau le temps d’une orbite complète autour de la Lune: soit environ 6,5 jours, le temps dédié à cette première expédition du programme Artemis autour du pôle sud de notre satellite naturel.
La Nasa a en effet ciblé cette destination pour l’ère Artemis. Certes, les conditions qui y règnent sont extrêmes, mais cette région encore largement inexplorée présente un grand intérêt scientifique et géopolitique. Le pôle sud abrite en effet des cratères plongés dans une ombre permanente depuis des milliards d’années. Ces zones, dont les températures oscillent entre -170 à -240 °C, ont pu piéger et conserver des matériaux primitifs – poussières et autres molécules issues de comètes ou du vent solaire. Elles constitueraient une archive naturelle permettant d’étudier la formation de la Lune et l’évolution du Système solaire interne.
Le pôle sud recèlerait par ailleurs des gisements de glace d’eau dans certains cratères, susceptibles de fournir de l’eau potable et d’être transformés en oxygène pour soutenir la vie dans une station lunaire, ou d’être décomposée en hydrogène et oxygène pour produire du carburant en vue d’un voyage plus lointain, vers Mars notamment. Le pôle sud présente également des crêtes quasi constamment éclairées – dénommées « pics de lumière éternelle » – qui pourraient assurer une production stable d’énergie solaire. Cette région apparaît donc comme le meilleur candidat pour l’installation d’une base lunaire permanente. Par conséquent, celui qui s’y implantera en premier bénéficiera d’une maîtrise de l’accès aux ressources critiques que sont l’eau et l’énergie. Cela en fait un nouveau terrain de rivalités entre grandes puissances spatiales, américaine et chinoise en particulier, qui poursuivent peu ou prou le même calendrier.
À l’issue de cette première mission de surface du programme Artemis, les astronautes remonteront à bord de Starship et rejoindront le vaisseau Orion et les astronautes demeurés en orbite lunaire. L’équipage au complet reviendra sur Terre à bord du module de service européen couplé avec la capsule Orion, qui assurera seule la rentrée atmosphérique – le Starship ayant été abandonné en orbite lunaire.
Après Artemis III, devrait être lancée l’une des étapes clés du programme Artemis, l’assemblage de la Lunar Gateway, une station spatiale cislunaire destinée à l’accueil d’équipages de quatre personnes pour une durée d’environ un mois. Cette station est conçue comme un avant-poste spatial où l’on pourrait apprendre à vivre loin de l’orbite terrestre et y réaliser des manœuvres et autres expérimentations en vue de se préparer à un futur voyage vers Mars. Dans un premier temps, elle devrait d’abord permettre d’organiser des expéditions sur la surface sélène.
Le lancement des modules PPE (Power and propulsion element) et Halo (Habitation and logistics outpost) constituera l’embryon de la Gateway. Les panneaux solaires du premier doivent fournir l’énergie nécessaire à la propulsion et au maintien en orbite de la station, ainsi que les fonctions de télécommunications avec la Terre et la Lune, tandis que le module Halo offrirait à la fois un quartier d’habitation, le commandement de la station et des ports d’amarrage pour accueillir les vaisseaux en provenance de la Terre et ceux destinés à rejoindre la surface lunaire.
Un nouveau rover lunaire sera testé par Artemis V
La mission Artemis IV doit ensuite permettre d’augmenter le volume habitable de Gateway à 125 m3, en adjoignant le module européen I-Hab (International habitation module) au module Halo. Ce premier équipage à séjourner à bord de Gateway devrait par ailleurs effectuer la première campagne d’exploration lunaire à partir de cette lointaine auberge. La mission suivante, Artemis V, continuera l’assemblage de la station en y ajoutant notamment le module européen Esprit, qui comprend deux éléments: Lunar Link, chargé des communications entre la Gateway et la surface lunaire, et Lunar View, qui assure le ravitaillement de la station en xénon et en ergols chimiques.
Lunar View dispose aussi d’un volume pressurisé doté de six larges fenêtres panoramiques, ainsi que d’un espace logistique pour le fret et les consommables de l’équipage. L’équipage d’Artemis V devrait aussi tester, lors d’une descente sur notre satellite, un nouveau rover lunaire censé allonger la durée des sorties et augmenter le périmètre des explorations.
Au cours de la prochaine décennie, la mission Artemis VI devrait ensuite livrer et intégrer le Crew and science airlock module, un sas destiné aux activités scientifiques proposé par les Émirats arabes unis et fabriqué par Thales Alenia Space, en échange de la promesse d’envoi d’un astronaute émirati à bord d’une future mission lunaire d’Artemis. Tous ces modules devraient demeurer largement inoccupés, à la différence de la Station spatiale internationale, habitée sans discontinuer depuis plus de vingt-cinq ans. Ils sont donc conçus pour fonctionner de manière autonome et effectuer des opérations à distance, grâce des interfaces robotiques et un bras articulé canadien.
À plus long terme, la Nasa prévoit d’établir une présence humaine au long cours sur la Lune, ce qui nécessiterait d’y construire une base lunaire pour des séjours prolongés. Dans cette perspective, plusieurs pistes sont étudiées. Il est ainsi imaginé d’utiliser l’impression 3D à base de régolithe lunaire comme matériau de construction. Une autre option consiste à exploiter les vastes tunnels de lave détectés sous la surface lunaire. Des observations réalisées par la sonde américaine Lunar Reconnaissance Orbiter (LRO) apportent en effet des indices solides de l’existence d’un réseau de tunnels creusés par d’anciennes coulées de lave en fusion.
Ces cavités, situées sous plusieurs dizaines de mètres de basalte, pourraient être bien plus vastes que celles que nous connaissons sur Terre et offriraient de surcroît une protection efficace contre les rayonnements cosmiques, les micrométéorites et les fortes variations de température, de +120 °C le jour à -170 °C la nuit, et jusqu’à -240 °C dans les zones les plus froides.
Si le programme Artemis se présente ainsi sous des dehors enthousiasmants, les nuages s’amoncellent cependant au-dessus de lui. Le 19 décembre dernier, le Comité consultatif sur la sécurité aérospatiale de la Nasa, réuni pour l’élaboration de son rapport annuel, a exprimé ses inquiétudes concernant la troisième mission du programme: selon ces experts, nombre d' »éléments critiques de la mission présentent encore des risques majeurs « . Ils recommandent donc de revoir son architecture et celle des missions suivantes. La présidente du comité, Susan Helms, a souligné que l’approche de la Nasa concernant les missions Artemis s’accompagne d’une « accumulation des risques « . Dont celui pris par le président des États-Unis Donald Trump en 2019, qui avait voulu avancer l’alunissage de 2025 à 2024. Une échéance politique qui s’est avérée irréaliste, compte tenu des aléas technologiques du programme.
Le plus important d’entre eux concerne le vaisseau Starship HLS de SpaceX. Depuis avril 2023, les neuf premiers essais se sont soldés par des échecs répétés et des explosions spectaculaires. Le dixième essai, en août 2025, a marqué cependant un grand tournant puisqu’il a été le premier à remplir tous les objectifs de vol. Le succès s’est confirmé en octobre 2025, avec cette fois un test de manœuvre simulant l’approche pour un rendez-vous orbital, soit une démonstration clé pour les futures rencontres avec Orion.
Si les échecs sont utiles pour l’ingénierie itérative de SpaceX, qui consiste à tester rapidement des prototypes et à analyser leur comportement pour les corriger, ils ont conduit à un sérieux retard de planning. En outre, le transfert de carburant cryogénique en orbite, inédit à ce jour, pénalise le Starship auprès des experts.
Le programme lunaire chinois progresse à grands pas
Ce qui a conduit l’agence spatiale américaine à revoir plusieurs fois sa copie. Ainsi, alors qu’en avril 2021 la Nasa avait attribué à SpaceX le contrat exclusif pour l’alunisseur d’Artemis III, au détriment de la société Blue Origin de Jeff Bezos, cette dernière était revenue dans le jeu dès mai 2023, en obtenant le contrat de développement d’un atterrisseur pour Artemis V, notamment grâce à son recours juridique contre la décision initiale de la Nasa.
Nouveau coup de théâtre en octobre dernier, lorsque l’administrateur intérimaire de la Nasa Sean Duffy a annoncé ouvrir à nouveau la compétition pour l’atterrisseur lunaire d’Artemis III, rompant ainsi l’exclusivité de SpaceX. Blue Origin était alors explicitement mentionnée comme candidate potentielle. La décision, qui doit être prise dans les prochaines semaines, pourrait reporter à 2029 la date de lancement de la mission habitée.
Or, dans le même temps, le programme lunaire habité chinois progresse à grands pas, comme l’a confirmé son porte-parole Zhang Jingbo lors d’une conférence de presse: plusieurs tests clés pour la mission ayant été menés à bien cette année, l’objectif de faire atterrir un équipage sur la Lune d’ici à 2030 devrait être tenu. « Il existe un risque réel et croissant que la mission américaine Artemis III ne retourne pas sur la Lune avant que la Chine n’y arrive, commente sur le réseau X Malcolm Davis, analyste australien des politiques spatiales internationales. Compte tenu de la complexité et du risque élevé de l’architecture actuelle de la mission, il est temps d’envisager un plan B pour réduire ce risque, soit que les États-Unis perdent cette course – avec des conséquences géopolitiques et sécuritaires catastrophiques – soit que la mission Artemis échoue. » Avec un test de transport de fret réussi en 2025, l’atterrisseur de Blue Origin – plus léger et moins complexe – pourrait rebattre les cartes. Mais à ce stade, cela pourrait aussi entraîner de nouveaux surcoûts et retards.
Autre difficulté pour le programme Artemis dans son ensemble, et la station Gateway en particulier: l’assurance d’un budget au long cours. Pour l’année fiscale 2026, l’administration Trump a en effet proposé des changements de cap majeurs, comme l’abandon du coûteux lanceur SLS (Space Launch System) et du vaisseau spatial Orion après la mission Artemis III, ou encore la fin du financement de la Lunar Gateway à partir de l’exercice 2026 et l’arrêt progressif de ce programme. Ce revirement s’appuyait sur la conviction que des lanceurs commerciaux coûteraient moins cher à la Nasa, qui pourrait ainsi disposer de plus de moyens pour diversifier ses activités à la surface de la Lune, dont l’établissement d’une base lunaire.
Mais le Congrès s’y est opposé: un amendement porté par le sénateur républicain Ted Cruz a alloué 6,7 milliards de dollars au financement de vols supplémentaires pour la fusée SLS et le vaisseau spatial Orion, ainsi qu’à la poursuite de la construction de la station spatiale Lunar Gateway. Le programme Artemis demeure donc sur ses rails. Pour l’instant.
INTERVIEW. « Des points de friction avec les partenaires des Américains »
Alban Guyomarc’h est chercheur en droit spatial au Collège de France.
Sciences et Avenir: Que sont les « accords Artemis »?
Alban Guyomarc’h: Il s’agit d’une initiative juridique lancée par les États-Unis, en octobre 2020. Ils visent à fédérer les partenaires des Américains autour d’une interprétation commune du droit applicable à l’exploration de la Lune et potentiellement des autres corps célestes. En apparence juridique, cette initiative serait en réalité géopolitique selon certains partenaires. Car au lieu du traditionnel dialogue multilatéral où chacun des États participant est réputé égal à l’ensemble des autres États, on est là sur une distribution en étoile, avec au centre les États-Unis auxquels s’associent des états partenaires – une cinquantaine actuellement.
Sciences et Avenir: Quels sont les points de friction de ces accords?
Il y a deux points particulièrement contentieux. Le premier concerne les « safety zones », (zones de non-interférence ou zones de sécurité) autour des installations lunaires: certains s’interrogent en effet sur leur conformité au principe de non-appropriation du traité de l’espace [1967]. Le second point: il est écrit que l’appropriation de ressources spatiales ne constitue pas une appropriation nationale telle qu’évoquée par le traité de l’espace. Cette interprétation n’est pas nécessairement partagée par l’ensemble de la communauté juridique.
Sciences et Avenir: Quel est le rôle des zones de non-interférence?
Un État peut légitimement revendiquer une zone de sécurité autour de son installation, du fait de sa fragilité, de son coût, de sa complexité technique ou pour la protéger d’interférences avec d’autres programmes. Pour autant, ces zones posent un problème dès lors que l’on sait que c’est le pôle sud de la Lune qui est visé. Car toutes les positions n’y sont pas équivalentes. Certaines ont une exposition au soleil plus longue, sont plus proches de poches de glace d’eau, d’autres sont plus intéressantes pour l’atterrissage. Pour s’accorder au principe de non-appropriation, il faut respecter une limitation de ces zones dans le temps.





