Africa-Press – Congo Brazzaville. Pendant des décennies, la psychiatrie a dû composer avec le manque d’innovations thérapeutiques. Mais ce temps pourrait toucher à sa fin. Plusieurs indices sont là. Sur le plan politique d’abord: la grande cause nationale 2026 sera la même que celle de 2025, la santé mentale. Mais aussi sur le plan de la recherche: tandis que les psychédéliques font un retour en force, une autre piste, plus discrète mais prometteuse, suscite un intérêt croissant: celle des psychobiotiques.
Introduit en 2013 par deux chercheurs irlandais, le neurobiologiste John Cryan et le psychiatre Ted Dinan, ce terme désigne des bactéries – le plus souvent des probiotiques, mais parfois aussi des prébiotiques ou des postbiotiques – capables d’influencer la santé mentale via l’axe intestin-microbiote-cerveau. Contrairement aux probiotiques classiques, omniprésents en pharmacie et surtout destinés au confort digestif ou au bien-être général, les psychobiotiques ont été testés pour leurs effets sur des symptômes psychiatriques précis. Un article paru en août 2025 dans Nature montre qu’ils ont fait leur entrée dans le champ de la recherche de premier plan.
À travers des expériences de transplantation du microbiote, mais aussi des données mécanistiques solides, les auteurs prouvent que le lien entre microbiote et santé mentale ne relève plus de l’hypothèse. Et que « les psychobiotiques vont devenir un outil supplémentaire de notre arsenal thérapeutique « , prévient le psychiatre Guillaume Fond, enseignant-chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille*. Toutes les données accumulées ne peuvent pas relever du placebo.
Si les psychobiotiques font une percée aujourd’hui, c’est parce que la psychiatrie reste confrontée à des impasses thérapeutiques. Dans 15 à 30 % des cas, les personnes souffrant de dépression ne sont pas soulagées par les traitements classiques. Mais aussi parce que les psycho-biotiques empruntent une voie encore sous-exploitée par les médicaments traditionnels: l’axe intestin-cerveau. « Les premières études montrant un lien de causalité entre l’ingestion d’une souche probiotique et des modifications comportementales chez l’animal datent de 2011 « , indique Quentin Leyrolle, chercheur en nutrition et neurosciences à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et spécialiste des relations microbiote-cerveau. Dans un essai fondateur paru dans Pnas, l’administration de Lactobacillus rhamnosus réduisait chez la souris les comportements anxio-dépressifs. Et l’effet était aboli lorsque le nerf vague était sectionné.
Le nerf vague n’est toutefois qu’un des canaux de communication en jeu. À ce stade, la recherche décrit trois autres grandes voies par lesquelles le microbiote intestinal peut influencer le cerveau. La mieux documentée implique le système immunitaire: le microbiote régule en profondeur les réponses inflammatoires. Des taux élevés de marqueurs inflammatoires – comme la CRP ou certaines cytokines – ont été associés à des formes de dépression plus résistantes aux traitements. « Environ 40 % des personnes souffrant de dépression présentent une inflammation de bas grade « , indique Guillaume Fond.
Déséquilibre du microbiote et stress
Une autre voie passe par la réponse au stress. Le microbiote peut moduler l’activité du principal système de régulation du stress, l’axe hypothalamo-hypo-physo-surrénalien, qui commande notamment la sécrétion de cortisol. Cette modulation hormonale s’inscrit dans une voie dite endocrinienne, qui repose sur des signaux produits par l’intestin – notamment hormonaux – capables d’agir à distance sur le cerveau via la circulation sanguine. Des déséquilibres du microbiote ont ainsi été associés à une réponse au stress exagérée ou prolongée, fréquemment observée dans la dépression et l’anxiété.
Enfin, le microbiote agit aussi par des mécanismes métaboliques. Certaines bactéries transforment des nutriments en métabolites capables d’influencer des fonctions cérébrales. Une étude publiée en 2024 dans Cell Reports Medicine a ainsi montré qu’une souche de Bifidobacterium pouvait réduire des comportements anxio-dépressifs chez la souris.
L’effet passe par un métabolite dérivé du tryptophane (un précurseur de la sérotonine) et s’accompagne d’une baisse de l’inflammation cérébrale. « En fait, les bactéries intestinales n’agissent pas directement sur les neurones, mais modulent des systèmes biologiques qui, eux, dialoguent avec le cerveau « , précise Jane Foster, neuroscientifique à l’université Southwestern du Texas (États-Unis).
Associer les psychobiotiques aux antidépresseurs
Cependant, entre la preuve en laboratoire et l’efficacité au lit du patient, le fossé est souvent large. Concernant les psychobiotiques, il commence à se combler. Certaines équipes ont testé des approches expérimentales visant à modifier profondément le microbiote. Dans des essais pilotes, la transplantation de microbiote fécal chez des patients souffrant de dépression résistante s’est accompagnée de modifications des symptômes psychiatriques. Des résultats encore exploratoires, mais qui renforcent l’idée d’un lien de causalité.
Des stratégies plus ciblées ont ensuite été évaluées, en particulier avec des probiotiques. Aujourd’hui, les preuves d’efficacité les plus incontestables concernent la dépression. En 2023, l’équipe de la psychiatre Viktoriya Nikolova a publié dans le Jama Psychiatry un essai randomisé et contrôlé mené auprès de 49 adultes souffrant de dépression majeure persistante malgré un traitement antidépresseur. Pendant huit semaines, la moitié des participants a reçu un probiotique multisouches en complément de son traitement, l’autre un placebo.
À l’issue de l’étude, le score de dépression avait diminué d’environ 8 points dans le groupe psychobiotique, contre 3 à 4 dans le groupe placebo. Des résultats jugés suffisamment robustes pour que les psychobiotiques soient recommandés en complément des antidépresseurs par des organisations internationales comme le Réseau canadien pour le traitement de l’humeur et de l’anxiété, ou encore la World Federation of Societies of Biological Psychiatry. Et cette étude n’est pas un cas isolé. En 2021, une méta-analyse de sept essais cliniques randomisés concluait déjà que les probiotiques font la différence lorsqu’ils s’ajoutent aux antidépresseurs, mais échouent à démontrer un effet lorsqu’ils sont utilisés seuls. À ce stade, les preuves cliniques concernent surtout les probiotiques.
Leur efficacité dépend de conditions précises: des doses élevées (de l’ordre d’au moins 10 milliards d’unités par jour) et des interventions suffisamment longues (généralement au-delà de huit semaines). Quant aux prébiotiques, ils sont dégradés par le microbiote et favorisent la production d’acides gras à chaîne courte, des métabolites impliqués dans l’immunité et la communication entre l’intestin et le cerveau. En revanche, utilisés seuls, ils n’ont pas démontré de bénéfice clinique robuste sur les symptômes psychiatriques. Leur intérêt semble surtout émerger lorsqu’ils sont associés à des probiotiques. Les post-biotiques requièrent, eux, plus de travaux chez l’humain.
Mais ce n’est pas la seule zone d’incertitude. La question des cibles est majeure. « L’efficacité des psychobiotiques concerne des sous-groupes. Les patients avec un trouble de santé mentale associé à une inflammation de bas grade, un surpoids ou des comorbidités digestives semblent mieux répondre « , souligne Guillaume Fond. Le syndrome de l’intestin irritable illustre bien ce lien: il est associé à un risque de dépression 4 à 8 fois plus élevé que la population générale. Certains profils – personnes âgées, femmes en péri-ménopause, sujets exposés au stress ou à des perturbations du microbiote – pourraient aussi être concernés. Bref, la liste est potentiellement longue mais « nous avons aujourd’hui besoin de biomarqueurs prédictifs pour faire progresser la psychiatrie de précision « , lance Jane Foster.
Identifier les bonnes souches bactériennes
Un autre défi, tout aussi crucial, reste à relever: identifier les bons psychobiotiques. Même si une méta-analyse de 2024 suggère que les souches de Lactobacillus et de Bifidobacterium, et surtout leur combinaison, sont les plus prometteuses pour les symptômes dépressifs, « le psychobiotique miracle n’existe pas « , prévient Quentin Leyrolle. « Deux souches appartenant à la même espèce bactérienne peuvent présenter jusqu’à 70 % de variation génétique « , explique Guillaume Fond.
Une différence loin d’être anodine: elle conditionne son fonctionnement biologique, notamment sa capacité à influencer l’inflammation, la réponse au stress ou certaines fonctions cérébrales. Parmi les probiotiques sur le marché, « il n’y a aucun rationnel dans le choix des sources « , regrette Guillaume Fond. C’est pourquoi le psychiatre a composé son psychobiotique en sélectionnant huit souches bien précises à partir des données de la science.
Reste un troisième chantier: l’extension des indications. Jusqu’où ces approches peuvent-elles aller au-delà de la dépression? Dans le trouble bipolaire, un essai contrôlé, paru en 2018 dans Bipolar disorders, a montré qu’une combinaison de probiotiques, administrée en complément du traitement standard après un épisode maniaque, réduisait significativement le risque de ré-hospitalisation. Dans l’anxiété, le trouble du déficit de l’attention ou l’autisme, les données demeurent hétérogènes. Dans la schizophrénie, deux méta-analyses publiées en 2025 vont dans le même sens: les paramètres métaboliques et inflammatoires s’améliorent significativement ; les symptômes aussi, mais moins nettement.
Reste donc à passer d’approches encore empiriques à une véritable psychiatrie de précision. « Dans cinq à dix ans, nous saurons beaucoup mieux identifier les patients susceptibles de répondre aux psychobiotiques « , anticipe Quentin Leyrolle. Et la carte d’identité d’un microbiote sain sera dessinée, ouvrant la voie à des interventions toujours plus ciblées.
* Auteur du livre « Bien nourrir son cerveau » (Odile Jacob, 2025).
Entre promesses commerciales et cadre réglementaire
Les progrès rapides de la recherche sur les psychobiotiques commencent à susciter l’intérêt des industriels. Pas celui des laboratoires pharmaceutiques pour qui le champ reste trop immature, mais celui des fabricants de compléments alimentaires qui anticipent l’émergence d’un nouveau marché. En Europe, la réglementation sur les allégations de santé interdit toute promesse suggérant un effet sur une maladie ou un trouble, y compris la dépression, l’anxiété ou le stress. Depuis 2023, le terme « probiotiques » peut figurer sur les emballages, à condition de rester associé à des bénéfices digestifs généraux, comme l’équilibre de la flore intestinale, sans suggérer aucun effet thérapeutique.
Le mot « psychobiotique », mentionné régulièrement par les marques, n’a, lui, aucune existence réglementaire. Et certains acteurs exploitent une zone grise. Ils associent les probiotiques à des vitamines, minéraux ou plantes autorisés pour suggérer un effet sur le stress ou l’humeur. En outre, les produits commercialisés s’éloignent largement des protocoles testés dans les essais cliniques, regrette l’International scientific association for probiotics and prebiotics (Isapp). Les cures proposées sont souvent limitées à 14, 21 ou 30 jours, alors que les études montrent un bénéfice si les prises dépassent les deux mois. Quant à la concentration de 10 milliards de bactéries, elle n’est pas non plus toujours atteinte. Ce niveau d’approximation ne serait pas possible avec le statut de médicament, qui exige des preuves cliniques robustes établissant efficacité, dose, sécurité et mécanisme d’action.





