Africa-Press – Congo Brazzaville. « Comme on n’espérait rien, on ne cherchait pas, et on ne trouvait… rien ». C’est ainsi que Stéphen Rostain, directeur de recherche au laboratoire Archéologie des Amériques (CNRS-Université Paris I Panthéon-Sorbonne), résume la naissance de l’archéologie amazonienne, façonnée au départ par l’idée d’un déterminisme environnemental postulant que la géographie décide de la culture.
Une conception portée par l’anthropologue américain Julian Haynes Steward, dont le Manuel des Indiens d’Amérique du Sud, en sept volumes, qu’il a dirigé dans les années 1940, a longtemps servi de référence. L’archéologue français résume le propos avec une ironie non dissimulée. « En haut, dans les Andes, il y avait les Incas, une vraie civilisation, impérialiste, inégalitaire et bien vêtue, un peu comparable à la nôtre. Quelques centaines de mètres plus bas, on arrivait par exemple sur les collines colombiennes. On enlevait des vêtements, puisqu’il y faisait plus chaud. Les gens arboraient de très beaux objets en or. Mais on ne pouvait plus parler d’État, seulement de chefferies. Et à encore plus basse altitude, on arrivait en Amazonie, où l’on vivait en tribus, vêtu d’un simple pagne. Enfin, sur les côtes, les pêcheurs étaient nus, considérés quasiment comme des bêtes. » L’Amazonie précolombienne n’aurait donc pu héberger la moindre culture: l’environnement y était trop pauvre.
Après l’avion léger et l’ULM, le drone monte en puissance pour les observations aériennes
Ce postulat a longtemps été d’autant plus difficile à invalider que cette région est un enfer pour les archéologues. Outre un environnement difficile, la chaleur, l’humidité et l’acidité naturelle du sol ont vite fait de dissoudre tout vestige organique. Si constructions il y a eu, il s’agissait, faute de pierre disponible, d’édifices en bois prompts au pourrissement, ou de terrassements. « Les autochtones d’Amazonie ne naissaient pas avec une cuiller en argent dans la bouche, mais avec une pelle à la main… et ils s’en servaient », sourit Stéphen Rostain.
Dans les années 1970, le regard sur les peuples amazoniens commence à changer. « Dans un premier temps, des anthropologues qui ont vécu avec eux, comme Philippe Descola, Darrell Posey et William Balée, ont montré que ces populations autochtones transforment leur environnement, notamment la végétation, et ne vivent pas dans une pseudo-pauvreté fantasmée. Ensuite, des archéologues ont cherché des voies méthodologiques alternatives, notamment ceux que j’appelle les ‘Trois Mousquetaires’: le Nord-Américain Michael Heckenberger, le Brésilien Eduardo Góes Neves et moi-même. »
Stéphen Rostain travaille d’abord en Guyane française, le confetti amazonien français, où il reste dix ans. « Quand j’étudiais les Mayas, il y avait 3.000 archéologues pour un site. En Amazonie, dans les années 1980, c’était plutôt un archéologue pour plusieurs milliers de sites ! En Guyane, j’analysais systématiquement tout ce que l’on trouvait. Je travaillais avec les autochtones et j’étudiais les paysages. » D’où son idée, à l’époque, de s’élever en ULM pour survoler les plaines côtières et inondables, où la présence de petites buttes était alors attribuée à l’activité de rongeurs, de termites, ou encore au mode de croissance de certaines plantes herbacées. Des milliers de ces terrassements sont alors mis en évidence sur le littoral de la Guyane, du Suriname et du Guyana. Les travaux dirigés par Stéphen Rostain montreront qu’ils ont été façonnés par des humains de l’époque précolombienne afin de protéger leurs cultures des caprices de l’eau.
En 2010, les premiers usages archéologiques du Lidar (acronyme anglais de Détection et évaluation des distances par laser) sont décrits dans les revues scientifiques. « C’est un coup de baguette magique, puisque cet outil efface visuellement la forêt qu’il survole et révèle ce qu’elle cache ! » Il diffuse en effet des milliards de flashes laser vers le sol, dont l’écho permet de reconstituer la topographie des lieux. Comme une partie de la lumière se faufile dans les interstices du feuillage, parvient au sol et rebondit vers le ciel, « on peut reconstruire numériquement le modelé du sol, et donc détecter des structures géométriques, non naturelles, créées par des humains ».
Dans un premier temps, le Lidar est réservé aux archéologues les mieux financés, en particulier ceux qui travaillent sur les sites mayas. « Ils ont trouvé peu de lieux nouveaux et importants, mais ont surtout pu révéler l’extension réelle de cités déjà connues. » En Amazonie, en revanche, le Lidar est une véritable révélation. D’autant que les avions sont progressivement épaulés par des drones-Lidar, bien moins onéreux.
Une ville dessinée comme New York, avec des rues orthogonales, des quartiers
Deux travaux très récents confirment la révolution en cours dans l’archéologie de cette région. Un groupe basé en Allemagne et en Grande-Bretagne annonce en 2022 dans la revue Nature la découverte de deux sites précolombiens dans les Llanos de Moxos (Bolivie), occupés dans les années 600 à 1400. Des complexes de 147 et 315 hectares, dont le plus grand irrigue une région de 500 kilomètres carrés via un réseau de routes. On y observe aussi moult tertres, plateformes, canaux, réservoirs…
Un second article, paru en janvier 2024 dans Science, révèle un complexe urbain plus riche qui s’étend sur 600 kilomètres carrés dans la vallée de l’Upano (Équateur), au pied des Andes. Avec une occupation dont la durée estimée s’étend de 500 avant notre ère à 400-600 de notre ère, c’est le plus ancien site amazonien d’ampleur connu à ce jour. Premier auteur de ces travaux, Stéphen Rostain fouillait la région depuis 1996 quand il a pu avoir accès au Lidar. « Je n’avais pas de vue d’ensemble. Avec le Lidar, tout est devenu lumineux: une ville dessinée comme New York, avec des rues orthogonales, des quartiers. » Le seul exemple connu de complexe en damier d’Amazonie – les autres rayonnent depuis un point central.
Ce paysage forestier mais urbain regroupe cinq sites principaux et une dizaine de plus petits. Tous sont reliés par un vaste réseau de routes d’une largeur pouvant atteindre 15 mètres pour 5 mètres de profondeur, qui semble se poursuivre au-delà de la zone survolée. Certaines font 25 kilomètres. « Il n’y a aucune raison de creuser de telles artères pour marcher ! Et leur rectitude n’a en apparence aucun sens utilitaire, puisqu’elle oblige à traverser les obstacles au lieu de les contourner. Il s’agissait sans doute de manifester une relation privilégiée avec ses voisins, une forme de solennité. »
Controverse sur le nombre de sites archéologiques estimés en Amazonie
Le Lidar révèle aussi un réseau de terrains drainés, de canaux d’évacuation des eaux pluviales, des étangs – peut-être pour entretenir des poissons. Mais aussi des puits, des talus de culture et des plateformes, parfois immenses – de 20 à 150 mètres de long, atteignant parfois 10 mètres de hauteur. Ces dernières ont-elles été érigées pour se préserver des fortes crues? « On peut donner une telle explication si l’on considère, comme c’est souvent le cas dans nos sociétés, que rien ne se fait gratuitement, répond, facétieux, Stéphen Rostain. Mais tout n’est pas utilitaire. Ces cités abritent des plateformes organisées en carré autour d’un patio. Une configuration que l’on retrouve en pays maya ou aztèque, sans doute motivée par une pensée religieuse. Les monumentales plateformes de l’Upano ne servaient probablement pas à rester les pieds au sec. Elles étaient plutôt vouées à des activités collectives, des rituels… »
Les Llanos de Moxos et la vallée de l’Upano ne sont certainement pas des cas isolés. Selon une étude publiée en 2023 dans Science, dirigée par Vinicius Peripato, chercheur associé à l’Institut national de recherche spatiale (État de São Paulo, Brésil), il existerait entre 10.000 et 23.600 sites archéologiques en Amazonie. Une estimation que les chercheurs ont extrapolée à partir de 24 vestiges détectés par Lidar sur les 5.400 kilomètres carrés survolés au Brésil. Deux seulement ont été confirmés sur le terrain. « Cela m’interroge un peu qu’un calcul aussi simpliste puisse servir d’étalon », regrette l’archéologue français.
Rien ne dit en effet que certaines régions moins étudiées, car moins déforestées ou loin des grandes artères tracées au Brésil, n’abritent pas des densités importantes de vestiges anciens. Depuis ses débuts, en effet, l’archéologie a emprunté les voies utilisées pour la colonisation du territoire. Vinicius Peripato accepte la critique et défend son modèle: « Nous avons tenu compte de la densité des sites connus dans les différentes régions de la forêt. » Une concentration beaucoup plus élevée dans le Sud-Ouest – où l’on trouve les Llanos de Moxos – qu’ailleurs. « Le minimum de 10.000 me semble raisonnable « , conclut-il.
Imagerie à très haute résolution et techniques multispectrales
Le second volet de l’étude publiée dans Science combine le modèle statistique et l’analyse de 1.676 parcelles forestières de l’Amazonie brésilienne. Les chercheurs constatent l’abondance d’une cinquantaine d’espèces végétales (sur les 80 étudiées) dans les régions susceptibles d’abriter des sites d’occupation anciens. Des variétés domestiquées parce qu’elles produisent des noix, des fruits, ou des plantes pour la pharmacopée. « En Amazonie, on peut observer jusqu’à 0 % d’arbres utilitaires dans une forêt intouchée et 60 % près d’un site archéologique », confirme Stéphen Rostain.
Pourrait-on s’appuyer sur ce constat pour déterminer, par satellite, les zones où ces espèces abondent, et ainsi cibler les opérations de Lidar? « On commence à l’envisager, grâce à l’imagerie à très haute résolution et aux techniques multispectrales qui combinent les observations de plusieurs couleurs dans le visible ou l’infrarouge, répond Vinicius Peripato. Mais il ne sera peut-être pas nécessaire d’en passer par là. Car on parle désormais de ce qui semblait impossible il y a seulement deux ans: étudier au Lidar l’ensemble de l’Amazonie. Cela pourrait se faire avec un ballon dirigeable alimenté par des panneaux solaires. »
Une immense fourmilière peuplée de dix millions de personnes
Le Lidar n’est pas la seule innovation permettant de remodeler la perception de l’Amazonie préhispanique. Les progrès des analyses physico-chimiques renseignent également sur le mode de vie, notamment l’alimentation. « Les plantes abritent des phytolithes – des concrétions de silice, explique Stéphen Rostain. Comme chaque plante présente des phytolithes différents, on peut identifier la végétation en carottant le sol pour savoir s’il correspond à une plante domestiquée ou non. En Guyane, on a pu découvrir que les anciens consommaient de la courge, des patates douces et beaucoup de maïs. » Des travaux laissent d’ailleurs penser que ce dernier, qu’on pensait originaire de Mésoamérique, a pu aussi être domestiqué en Amazonie avant de s’établir plus au nord.
Bien plus, il est d’ores et déjà avéré que le cacao aurait tout d’abord été domestiqué dans le sud de l’Équateur il y a environ 5.300 ans, avant d’être ainsi nommé, près de 2.000 ans plus tard, par les Aztèques. « On comprend désormais qu’il y avait beaucoup d’échanges sur le continent. Dans l’Upano, nous avons retrouvé des obsidiennes qui proviennent des Andes, illustre Stéphen Rostain. De même, des poteries en argile de l’Upano, décorées dans un style propre à la région, ont été retrouvées dans des sites andins. »
Avant la colonisation européenne, au 16e siècle, la forêt amazonienne n’avait donc rien d’inhumain, puisqu’on estime qu’elle abritait une population de 10 millions de personnes – rapidement décimée, à 85 %, par les maladies venues d’Europe. « Il faut voir l’Amazonie précolombienne comme une immense fourmilière, avec des gens qui circulaient, partout et tout le temps, pour mille raisons, conclut Stéphen Rostain. Pour guerroyer, chasser, trouver des ressources… Il y avait sans doute des voies de communication partout. C’étaient les sédentaires les plus nomades qui soient ! »
13.000 ans de présence humaine
Les premiers humains semblent être arrivés dans la forêt amazonienne il y a environ 13.000 ans. Leurs ancêtres étaient venus d’Asie par le détroit de Béring et avaient progressivement colonisé l’ensemble du continent américain. « Les vestiges d’occupation les plus anciens en Amazonie sont les peintures rupestres extraordinaires de Cerro Azul, en Colombie, datées de 12.600 ans, explique Stéphen Rostain. On est donc sûr qu’il y avait du monde dans cette région il y a entre 13.000 et 10.000 ans. J’appelle cette époque ‘l’âge de l’exploration’. L ‘occupation a débuté, à proprement parler, il y a 8.000 ans, et les autochtones ont alors entrepris de manipuler et domestiquer les plantes. La datation de sols agricoles et de phytolithes de plantes domestiquées a permis de déterminer l’âge de leur culture. Et puis, il y a environ 3.000 ans, débute la monumentalité, révélée par le site de la vallée de l’Upano. »





