Congo Hold-up: comment sont financées les plus belles tours de Kinshasa?

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Congo Hold-up: comment sont financées les plus belles tours de Kinshasa?
Congo Hold-up: comment sont financées les plus belles tours de Kinshasa?

Africa-Press – Congo Kinshasa. La fuite de millions de documents bancaires et transactions à la BGFI Bank révèle plus d’un secret sur le fonctionnement interne de certaines entreprises. Pendant quatre ans, Modern Construction et plusieurs de ses sociétés sœurs avaient leurs comptes logés dans cette banque. On doit à ces entreprises deux des plus belles tours de Kinshasa : Kiyo Ya Sita ou le Congo Trade Center.

De nuit, impossible de rater Kiyo Ya Sita. Plantée sur le bouillonnant boulevard du 30 juin, en plein cœur de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), cette tour de 16 étages devient multicolore et s’affiche à tout point de vue : son nom, 364, son numéro sur le boulevard, les numéros de ses promoteurs…

À l’origine, c’est un projet du banquier congolais Pascal Kinduelo, qui est aussi le président du conseil d’administration de la BGFI Bank et d’autres sociétés liées au clan de l’ancien président Joseph Kabila. En pleine année électorale, en 2011, M. Kinduelo s’associe à un jeune entrepreneur indien, Harish Jagtani, pour créer Industrie financière et immobilière (IFI). Cet homme d’affaires, à l’époque implanté depuis moins d’une quinzaine d’années au Congo, était surtout connu pour sa société de fret aérien Services Air et pour ses liens d’amitié avec l’ancienne première dame Olive Lembe di Sita. Plusieurs de leurs proches assurent que cette tour, littéralement appelée le « reflet de Sita », est dédiée à l’ancienne première dame. De la rue à Kinshasa aux milieux huppés de la capitale congolaise, on attribue même volontiers à « Maman Olive » tout ou partie de la propriété de ce luxueux immeuble. M. Jagtani dément.

Règle #1 : Trouver une banque favorable à votre projet

Toutes ces sociétés liées à M. Jagtani ont établi leur compte à la BGFI Bank en 2011 et ce n’est sans doute pas un hasard. À l’époque, Services Air décroche pour plus de quatre millions de commande de fret aérien dans le cadre de l’organisation de la présidentielle et des législatives de 2011.

L’enquête Congo Hold-up a établi qu’une partie des fonds alloués aux élections de 2011 avait directement ou indirectement bénéficié non seulement à IFI, mais aussi à sa grande sœur Modern Construction, dont Harish Jagtani est l’un des actionnaires. Créée en 2009 avec trois autres hommes d’affaires indien, cette société de construction a ses propres projets, Modern Paradise et l’imposant Congo Trade Center (CTC), idéalement situé sur les rives du fleuve Congo.

Sur le compte de Modern Construction en dollars, un total de 32 millions sont crédités entre janvier 2011 et avril 2015. Plus de 2 millions sont des erreurs d’écriture. 1,9 million y est versé en liquide. On y retrouve aussi les virements de Services Air et de Serve Air Limited, qui proviennent indirectement de la centrale électorale congolaise. Il y a enfin des fonds virés depuis des comptes logés à la Clariden Leu. Cette banque reprise depuis 2012 par le Crédit suisse avait été épinglée par Public Eye, l’une des ONG partenaires de Congo Hold-up, dans une sombre affaire de commissions versées au Congo-Brazzaville voisin.

Depuis cette banque suisse, un compte intitulé « KAMAL NANDLAL RAWTANI AND RHEA » vire à Modern Construction près de 840 000 dollars. Kamal Nandlal Rawtani est le véritable nom de « Kenny » Rawtani, le beau-frère de Harish Jagtani. Entre mars et juin 2017, avant l’arrivée des fonds de la centrale électorale, cet apport familial est la principale source de financement du compte en dollars de Modern Construction. M. Harish Jagtani, lui, explique la provenance de cet argent par la vente d’un terrain.

Le reste des sommes créditées sur ce compte de Modern Construction en dollars est le fruit de prêts et lignes de crédit de la BGFI Bank et du remboursement d’une caution de 10 millions de dollars dont nous avons pu tracer la provenance.

Comment ces prêts ont-ils été obtenus ? Modern Construction commence l’année 2011 en demandant une ligne de crédit de 2,5 millions de dollars à la BGFI Bank RDC. Sept mois plus tard, elle en décroche une autre, dix fois plus importante du groupe BGFI. Le siège au Gabon et différentes filiales lui accordent 25 millions de dollars de ligne de crédit. Entre les deux, la relation entre M. Jagtani, co-actionnaire de Modern Construction, et M. Kinduelo, président du conseil d’administration de la banque à Kinshasa, s’est formalisée au sein de la société Industrie financière et immobilière (IFI). Services Air a commencé, sans même un contrat, à recevoir des centaines de milliers de dollars de la centrale électorale. M. Jagtani a le vent en poupe à la BGFI.

Cette importante ligne de crédit n’est pas accordée sans garanties. Elles sont mêmes multiples. Modern Construction doit déposer sur un compte bloqué à la BGFI 10 millions de dollars. Mais il y a aussi l’hypothèque d’un immeuble d’une « valeur expertisée de 19,88 millions de dollars », un « compte séquestre équivalent à un mois de cash-flow prévisionnel », une « domiciliation irrévocable des recettes mensuelles à hauteur de 4 millions ». C’est ce qui était prévu sur le document officialisant le 21 septembre 2011 l’obtention de cette ligne de crédit de 25 millions de dollars et ce, pour un an, de la part du groupe BGFI. Il est signé de la main du PDG du groupe BGFI Bank, Henri-Claude Oyima, et de Harish Jagtani lui-même.

Règle #2 : Identifier les bons associés

Trois mois plus tard, le 13 décembre 2011, un dépôt de 10 millions de dollars de caution est bien effectué sur un compte créé pour cette opération : « BGFIBANK OPERATIONS MC ». Serve Air Limited, une société de M. Jagtani basée en Suisse, y verse 5 millions de dollars alors qu’elle n’a pas de lien officiel avec Modern Construction. Ces cinq millions représentent l’apport de deux de ses associés, Harish Jagtani et Gidwani Sachin Mohanlal, qui ont chacun, à titre personnel, 25% des parts de cette société. Ils sont également associés dans le groupe Services Air.

Une mystérieuse société domiciliée sur l’île Maurice, Overseas Juline Ltd, verse les 5 millions restants. C’est au début des années 2000 que cette petite île située dans l’océan Indien est devenue une destination prisée pour la création de sociétés offshore. Et les associés de M. Jagtani en semblent friands. Overseas Juline Ltd y a été enregistrée en 2003. Celui qui est devenu son directeur en 2009, Nazim Charania, est un inconnu au Congo. C’est pourtant à Kinshasa qu’il fonde avec des amis l’une des associations les plus florissantes de l’Afrique centrale, bien qu’inconnue: le Sanzi Group. Depuis 2012, Nazim Charania a créé Noble Group, avec sa chaîne de magasins, Angola Mart. Il s’est imposé comme l’un des principaux importateurs du pays.

Comme Harish Jagtani, M. Charania a immigré à Kinshasa dans la deuxième moitié des années 90. Il a d’abord travaillé dans le secteur de l’informel sur les marchés et dans les entrepôts de la capitale. C’est là qu’il rencontre Harish Jagtani, de même que ceux qui deviendront ses associés au sein de Group SNS: Sajid Dhrolia et Salim Kamani. Le nom de Group SNS vient d’ailleurs de l’initiale de leurs prénoms : Nazim, Sajid, Salim. Mais seul Sajid Dhrolia est officiellement associé à Modern Construction avec 25% des parts. Le quatrième associé, Aziz Answar Kamani, le frère de Salim, possède le dernier quart.

Quand on évoque avec M. Jagtani le rôle de Group SNS dans le financement de Modern Construction et de ses tours, il nie tout lien : « Le partenariat était personnel avec M. Sajid Dhrolia qui était un partenaire minoritaire. Ce partenariat s’est terminé en 2015 ». Interrogé sur le fait que la BGFI Bank le présente en 2011 comme un associé du Sanzi group, devenu Group SNS, M. Harish Jagtani dément.

Son ancien associé Sajid Dhrolia explique, lui, sans détour avoir prêté le montant de la caution à Modern Construction et que Overseas Juline Ltd est une société qu’il partage avec ses amis du Sanzi Group, mais que leur association n’était pas à cette époque-là formalisée. « Le Sanzi Group est une dénomination informelle qui n’a pas fait l’objet d’un enregistrement en tant que tel », explique M. Dhrolia. « Il existait plutôt des sociétés contenant le nom de Sanzi ».

Comme l’avait révélé une enquête de Radio France Internationale (RFI) en 2020, Messieurs Jagtani et Dhrolia n’ont rien à envier aux succès de Nazim Charania en Angola. Depuis 2011, comme lui, ils ont fait du chemin et sont devenus des acteurs incontournables dans le secteur du bâtiment en construisant des dizaines de tours et résidences de luxe non seulement à Kinshasa, mais aussi à Lubumbashi et Kolwezi, les deux principales villes minières congolaises. Les associés de Modern Construction ont décidé de se séparer, mais leur trajectoire est similaire. Quand en 2019, « Harry » signe un contrat avec la chaîne hôtelière américaine Hilton pour un hôtel à Kinshasa, le second surnommé « Saju » décroche un contrat pour construire trois hôtels pour la marque française Accor et construit le premier parc aquatique du Congo.

Règle #3 : Ne jamais manquer de liquidité

Avant même le dépôt de la caution de 10 millions de dollars, le crédit de la BGFI commence à être débloqué. Sur les 25 millions initialement promis par le groupe BGFI, Modern Construction en reçoit à peine plus de 11 millions. Les décaissements s’arrêtent même très vite, le 15 juin 2012. À en croire les courriers internes échangés au sein de la BGFI à ce propos, seule la BGFI Brazzaville aurait fourni sa part sur les 25 millions promis à Modern Construction. Les autres antennes du groupe n’ont pas tenu leurs engagements pour une raison jusqu’ici inconnue, la BGFI ayant décidé de ne pas commenter l’enquête Congo Hold-up, malgré nos nombreuses questions.

Malgré cela, le montant de la caution est maintenu et Modern Construction a accepté de bloquer en caution 10 millions pour s’en voir prêter 11 seulement. Quand un an plus tard, une réunion interne à la BGFI se tient pour étudier la pertinence du renouvellement de ce prêt, plusieurs services, dont celui de la conformité, s’y opposent. « Au niveau local, les confrères de la Conformité BCDC et Standard Bank indiquent que les demandes d’ouverture de compte introduites auprès de leur institution par l’associé Jagtani Harish ont été rejetées par leurs directions générales respectives pour absence de fiabilité quant à l’origine des fonds et à la moralité de ce dernier », peut-on lire dans un rapport daté du 5 décembre 2012 et adopté à l’issue de cette réunion.

À l’époque, Jean-Jacques Lumumba, premier lanceur d’alerte à la BGFI Bank et petit-neveu du héros de l’indépendance, Patrice Lumumba, est numéro 2 du crédit et il participe à cette réunion. « On commençait déjà à voir qu’il y avait de mauvaises pratiques à la BGFI et on essayait de le dénoncer en interne », raconte-t-il. Pour le cas de l’homme d’affaires indien Harish Jagtani, M. Lumumba dit se souvenir que « des banques correspondantes (nous) avaient fait part de leurs soupçons sur ses activités de blanchiment d’argent ». Plusieurs problèmes avaient été soulevés au cours de cette rencontre. Mais l’ancien banquier de la BGFI pointe surtout que les garanties fournies par Modern Construction vont bien au-delà du montant de ces lignes de crédit et qu’il investit beaucoup de fonds propres dont on ne connaît pas la provenance.

Interrogé sur l’origine de ces fonds, Harish Jagtani assure tirer son argent de prêts en banque. Au Congo, il dit avoir travaillé avec la Rawbank, Ecobank, FNB Bank et Access Bank. Il affirme par ailleurs avoir reçu 13,65 millions de la BGFI dans le cadre de cette ligne de crédit de 25 millions de dollars et avoir financé sa part de la caution avec des prêts contractés auprès d’autres « banques extérieures ».

Harish Jagtani assure faire des opérations de financement « tout à fait classiques ». L’homme d’affaires indien estime que « parler de blanchiment relève de la diffamation ». Pour ce qui est de l’interruption de la ligne de crédit, M. Jagtani déclare que la BGFI l’aurait informé que « du fait de restrictions prudentielles de la Banque centrale du Congo », elle « ne pouvait plus décaisser d’autres montants ».

Cette interruption pourrait aussi s’expliquer par la dégradation des relations entre M. Kinduelo et son associé indien qui aboutira à leur rupture. C’est aussi à cette période que le vieux banquier congolais commence à se plaindre des factures présentées par son jeune associé. Il ira jusqu’à expertiser le montant des travaux réalisés sur la construction de Kiyo Ya Sita. L’analyse des comptes de leur société commune Industrie financière et immobilière (IFI) montre que M. Kinduelo investit dans ce projet près de 3 millions de dollars. Son associé indien, lui, n’y verse que 350 000 dollars par virement. M. Jagtani confirme que son associé a « demandé un audit de la valeur de ces matériels par un cabinet mandaté par ses soins » et assure qu’il y avait le compte.

Il y a plus d’un témoin pour raconter cette histoire car les deux protagonistes se sont plaints l’un de l’autre auprès des plus hautes autorités du pays. Dans ce différend, le président du conseil d’administration de la BGFI perd la bataille. Pourtant lui aussi est réputé proche de Joseph Kabila. Il finit par tout revendre à Harish Jagtani et ses jeunes associés de Modern Construction à l’époque pour la plupart inconnus. Son terrain et sa tour Kiyo Ya Sita.

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