L’Émir Du Qatar Chez Kagame Et Tshisekedi

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L'Émir Du Qatar Chez Kagame Et Tshisekedi
L'Émir Du Qatar Chez Kagame Et Tshisekedi

Africa-Press – Congo Kinshasa. Dans une volonté d’intervention accrue sur la scène africaine, le Qatar s’engage désormais de façon résolue dans la recherche d’une issue pacifique au conflit qui embrase l’est de la République démocratique du Congo. Soucieux d’affermir son statut de médiateur crédible tout en étendant ses partenariats stratégiques avec Kigali et Kinshasa, Doha a multiplié les initiatives diplomatiques ces dernières semaines.

Dans le souci d’aplanir les dernières divergences, l’émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, a effectué, ce jeudi 20 novembre 2025, une visite symbolique à Kigali, première étape d’une tournée qui va l’emmener, dès ce vendredi, à Kinshasa. Cette séquence traduit l’ambition qatarie: finaliser le désamorçage de la crise de l’est congolais en rapprochant directement les deux capitales parties prenantes du dossier.

Doha, Kigali, Kinshasa, une diplomatie en accéléré

Le 15 novembre dernier à Doha, sous la médiation qatarie, les délégués du gouvernement congolais et ceux de l’AFC/M23 ont signé un accord-cadre destiné à organiser la poursuite des négociations vers un accord de paix global. Ce document, s’il n’est pas contraignant juridiquement, fixe une méthodologie, un calendrier et identifie huit protocoles à négocier: du cessez-le-feu à l’accès humanitaire, du DDR à la restauration de l’autorité de l’État, en passant par la justice transitionnelle.

La signature de ce texte s’inscrit dans la dynamique ouverte par la Déclaration de principes de Doha du 19 juillet 2025. À l’échelle internationale, l’initiative qatari-américano-africaine a reçu des marques d’encouragement. Paris, Union européenne, Union africaine et Washington ont salué l’étape franchie. Mais tous les acteurs insistent: il s’agit d’un point de départ, non d’un aboutissement.

L’accord revisite cinq piliers fondamentaux. Il s’agit de l’arrêt des hostilités et la confirmation d’un cessez-le-feu permanent ; le respect de la Constitution, de l’intégrité territoriale et du droit international humanitaire ; la restauration progressive de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire ; l’ouverture de négociations sur l’accès humanitaire, la sécurité transitoire, le DDR et la relance économique ; la résolution des causes profondes du conflit, la lutte contre la discrimination et la mise en place d’une gouvernance inclusive.

Formellement, l’accord-cadre engage les parties à poursuivre le dialogue et à négocier les protocoles restants dans un calendrier serré, plusieurs textes devant être négociés dans les deux semaines suivant la signature mais ils ne comportent pas de clause contraignante qui ordonnerait l’exécution immédiate et unilatérale des mesures.

Un cessez-le-feu fragile et des mécanismes encore inopérants

Le contraste entre l’affichage diplomatique et la réalité sur le terrain est saisissant. Le M23 s’obstine et joue au malin. Les engagements signés dont la surveillance du cessez-le-feu peinent à produire des effets palpables. Le mécanisme de vérification n’a tenu qu’une seule réunion d’établissement. Sur le front, des affrontements ont été signalés au Nord et au Sud-Kivu le week-end dernier mais également mercredi dernier attestant que la fin des hostilités reste pour l’heure essentiellement théorique.

Points de blocage majeurs — détails et implications

L’aéroport de Goma: symbole et pomme de discorde. L’ouverture partielle de l’aéroport de Goma cristallise les tensions. Kinshasa veut encadrer la réouverture et en a confié la négociation à plusieurs vice-ministres. L’AFC/M23 rejette cette approche, qualifiant d’ « illusoire » toute initiative unilatérale. Pour le mouvement, la réouverture dépendra de son accord. Le Rwanda, de son côté, s’oppose également à une réouverture non concertée, évoquant des « attaques aériennes », ayant visé les zones contrôlées par l’AFC/M23. L’enjeu dépasse l’usage civil, il porte une valeur stratégique forte pour le contrôle territorial.

Restauration de l’autorité de l’État: deux lectures incompatibles. Le texte proclame le « rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national », mais l’interprétation de cette formule diverge profondément. Kinshasa y voit une reprise sans condition de sa souveraineté ; L’AFC/M23 y lit une formulation plus ouverte, compatible, selon lui, avec des formes d’autonomie locale ou des arrangements transitoires. Le mouvement renforce parallèlement ses structures administratives et organise des évaluations pour des candidats magistrats dans les zones sous son contrôle, posant la question du statut futur de ces fonctionnaires.

DDR et arrangements sécuritaires: un dossier explosif. L’AFC/M23 continue de recruter et de former ses forces. Le mouvement évoque la possibilité d’intégrer une partie de sa branche armée l’ARC aux FARDC, et affirme même que l’ARC « sera la nouvelle armée ». Les mesures transitoires de sécurité ont été convenues pour cinq mois, prorogeables, mais aucune architecture opérationnelle (responsables, modalités, garanties) n’a été arrêtée. Sans clarifications concrètes, le risque d’une militarisation durable ou d’une recomposition des forces armées demeure élevé.

Retour des réfugiés et identité: un terrain miné. Le protocole sur l’identité, la citoyenneté, le retour et la réinstallation des réfugiés renvoie à des revendications historiques du M23. Des retours ont déjà eu lieu hors cadre formel, ce que Kinshasa juge suspect, Patrick Muyaya, ministre de la Communication et médias, indiquant que certaines personnes rapatriées « ne sont pas identifiées comme Congolaises ». Ce flou risque de menacer la cohésion sociale et peut raviver des tensions identitaires.

Pourquoi le Qatar multiplie-t-il les initiatives?

Sur la base des éléments fournis, plusieurs motivations et leviers d’action du Qatar apparaissent clairement:

A. Accélérer un processus devenu fragile. L’Accord-Cadre doit déboucher sur huit protocoles ; or, seuls deux libérations de prisonniers et mécanismes de vérification du cessez-le-feu avaient été paraphés antérieurement et n’ont pas produit d’effets tangibles. Le déplacement de l’Émir vise à ranimer et à cadrer le processus avant l’échéance des négociations.

B. Préserver la crédibilité internationale de la médiation qatarie. Doha tient à démontrer son efficacité comme facilitateur reconnu par Washington, Paris et l’Union africaine. L’implication personnelle de l’émir vise à montrer que Doha assume pleinement son rôle de garant.

C. Créer les conditions d’un terrain propice aux partenariats. Le texte souligne qu’une partie des ressources du sous-sol congolais se trouve dans les zones concernées par le conflit. Le Qatar a donc un intérêt stratégique à stabiliser l’est congolais pour envisager d’éventuels partenariats économiques sans se trouver accusé d’ingérence ou de partialité.

D. Mettre la pression politique sur les protagonistes. La visite bilatérale à Kigali puis à Kinshasa place Kagame et Tshisekedi face à des choix concrets et les invite à fournir des garanties politiques et procédurales pour la mise en œuvre des protocoles.

Que peut offrir le Qatar et qu’en attendent Kigali et Kinshasa?

À partir des éléments fournis, quatre apports potentiels du Qatar se dégagent: Un cadre méthodologique et un calendrier: Doha fournit la table d’orientation pour négocier les protocoles et structurer la suite des dialogues; Un espace neutre et internationalisé pour la signature et le suivi des engagements: la légitimation par la présence d’acteurs internationaux renforce la pression pour que les engagements soient respectés ; Un arbitrage diplomatique direct: l’intervention personnelle de l’émir sert à rapprocher les positions et à faire jouer la « force de persuasion » qatarie auprès des décideurs ; Une promesse implicite de portes ouvertes économiques: stabiliser la zone permettrait, à terme, de débloquer des opportunités économiques, un argument susceptible d’intéresser des interlocuteurs pragmatiques.

Kinshasa, de son côté, attend essentiellement des garanties de respect de sa souveraineté, et des garanties pratiques sur l’exécution des mesures (pour les deux parties).

La tournée de l’émir du Qatar, de Kigali à Kinshasa, intervient à un moment critique: l’accord-cadre arraché à Doha marque une étape politique, mais le chemin vers un accord de paix global reste semé d’obstacles. Le cessez-le-feu demeure fragile. Les mécanismes de contrôle insuffisants et les protocoles les plus sensibles à savoir l’autorité de l’État, le DDR, les retours des réfugiés, la gestion des infrastructures stratégiques comme l’aéroport de Goma, sont loin d’être résolus.

Pour que la diplomatie qatarie ne reste pas un coup de com’ diplomatique, il faudra transformer les paroles en garanties opérationnelles: réunions régulières et complètes du mécanisme de vérification, calendrier précis pour le déploiement de l’autorité publique, retrait sans condition des troupes rwandaises et règles claires encadrant le DDR. Doha peut offrir le cadre et la pression politique mais sans une mise en œuvre tangible, l’accord demeurera un texte de principes, incapable de changer la vie quotidienne des populations de l’est.

La responsabilité incombe aujourd’hui aux parties en conflit et aux garants internationaux de traduire l’Accord-Cadre en actes concrets. Le Qatar a engagé sa diplomatie. Il appartient désormais à Kagame de respecter les engagements et aux autres signataires de faire en sorte que cette fenêtre d’opportunité n’échappe pas à la région.

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