Mamadou Sangafowa Coulibaly Sur Le Climato-Réalisme Africain

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Mamadou Sangafowa Coulibaly Sur Le Climato-Réalisme Africain
Mamadou Sangafowa Coulibaly Sur Le Climato-Réalisme Africain

Par Maher Hajbi

Africa-Press – Côte d’Ivoire. À la tête de l’Organisation des producteurs africains de pétrole (Appo), le ministre ivoirien mise sur la réouverture des vannes de financement pour relancer l’exploration et la production d’or noir sur le continent.

En début d’année, le ministre ivoirien des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa Coulibaly, a pris, pour un an, la tête de l’Organisation des producteurs africains de pétrole (Appo), succédant à son homologue congolais, Bruno Jean Richard Itoua.

Pour son mandat à la tête de l’un des principaux lobbys pétroliers du continent, qui rassemble 18 membres de l’Algérie à l’Afrique du Sud en passant par la Côte d’Ivoire, la RDC et l’Angola, le « Monsieur pétrole » d’Alassane Ouattara se veut optimiste. Malgré une production pétrolière africaine en déclin et une pénurie de financements pour les développements de gisements déjà découverts, il parie sur la reprise des flux de financement en 2026.

En parallèle, il entend donner un coup d’accélérateur à deux chantiers clés: la modernisation de l’Appo, via la restructuration de son secrétariat général et de son bras financier, la Société africaine d’investissement en énergie (AEICorp), et l’installation de la Banque africaine de l’énergie (BAE), dont le siège provisoire, à Abuja, a été inauguré le 2 février.

Alors que l’industrie pétrolière doit composer avec un environnement marqué par les tensions et la volatilité, la BAE est présentée comme un moyen de redynamiser le secteur, de relancer l’exploration et la production et d’assurer la sécurité énergétique du continent. Mais, comme le reconnaît le ministre ivoirien, les défis restent nombreux.

Question: Jeune Afrique: Quelles sont les priorités des producteurs pétroliers africains cette année?

Qu’il s’agisse des majors, des juniors ou même des États, tous les acteurs sont tous touchés par la baisse du financement international dédié à l’amont pétrolier. La première priorité est de lever cet obstacle afin de faciliter à la fois l’exploration et l’exploitation pétrolières. Sur ce plan, l’heure est à l’optimisme car les institutions de financement internationales semblent vouloir assouplir les conditions d’accès aux financements.

Le second impératif tient à la sécurisation du cadre des investissements. Certes, les majors vont là où se trouvent les ressources et le continent en regorge. Mais, les opérateurs recherchent aussi une réglementation transparente, stable et prévisible, garante d’un retour sur investissement. Si la plupart des pays ont progressé sur ce plan, il faut continuer à avancer et c’est ce travail que l’Appo va continuer à mener auprès de ses États membres.

Question: Certains pays restent confrontés à des défis logistiques et sécuritaires. Comment les soutenir pour sécuriser les niveaux actuels de production et attirer de nouveaux investisseurs?

Cette question sécuritaire est exacerbée par la multiplication des conflits au niveau international, souvent dans des zones de production majeures. Cela met sous pression l’offre mondiale d’hydrocarbures. À titre d’exemple, la guerre Russie-Ukraine a secoué l’Europe mais aussi nos capitales africaines, où les prix à la consommation ont flambé provoquant par endroits des tensions sociales. Nous avons tiré les leçons de cette expérience. Il faut, d’une part, investir dans les infrastructures de réception, de stockage et de transport pour maintenir des réserves suffisantes dans nos États, et, d’autre part, renforcer l’exploration et la production pour améliorer l’offre locale.

En ce qui concerne les conflits sur le continent, l’Union africaine et les organisations régionales travaillent à les prévenir, les résoudre ou à en limiter l’impact tant sur les populations que sur l’écosystème économique. Aucun pays ne peut amorcer son développement dans un environnement conflictuel.

Question: L’Appo visait initialement 5 milliards de dollars pour démarrer ses activités, avant de baisser le montant de son fonds d’amorçage à 500 millions. Où en êtes-vous sur le plan financier?

Ce sera à la prochaine Assemblée générale, de rendre les chiffres publics. Ce que je peux dire, c’est que de nombreuses institutions frappent à la porte et que nous sommes confiants dans notre capacité à mobiliser des fonds. L’enjeu n’est pas tant le capital initial que la propension à lever des financements de façon continue pour mener des projets structurants sur le long terme.

Question: Avec les exigences de la transition énergétique, les États africains ont-ils encore le temps d’exploiter leurs ressources?

Contrairement au narratif répandu, la réponse est oui. Les pays africains, comme les autres, ont besoin d’énergie pour soutenir leur développement. Et les nouvelles orientations internationales vont d’ailleurs dans le sens d’un réalisme énergétique, selon lequel chaque pays peut utiliser l’énergie dont il dispose pour soutenir son essor. Par exemple, l’essentiel de l’énergie utilisée en Chine provient du charbon quand, en Russie, elle provient du gaz naturel et, aux États-Unis et en Europe, du pétrole et du gaz naturel.

En Afrique, ce sont les hydrocarbures, et notamment le gaz, qui constituent la ressource disponible. Dans ce cadre, nous ne sommes pas des climatosceptiques mais plutôt des climato-réalistes. Exploiter les ressources fossiles n’empêche pas de s’inscrire dans une transition énergétique juste et équitable. Surtout que nous avons la possibilité de développer des projets neutres en émission de gaz à effet de serre comme le projet Baleine en Côte d’Ivoire.

Question: Sur le plan géopolitique, quel rôle l’Appo entend-elle jouer au niveau international?

Le moment est venu pour que notre voix porte davantage, en Afrique comme à l’étranger. Nous allons donc participer à toutes les grandes conférences afin de défendre notre position, qui est aussi celle de l’Union africaine: le continent doit pouvoir définir sa propre trajectoire énergétique.

Question: Initialement annoncé pour 2024 puis repoussé à 2025, le lancement de la Banque africaine de l’énergie (BAE) vient juste de se concrétiser avec l’installation de son siège début février au Nigeria. Faisons-nous face à un serpent de mer?

Cette perception, erronée, vient du fait que nous avons consacré trop de temps à discuter du pays devant abriter le siège de la banque. In fine, il faut saluer le consensus auquel sont parvenus les États membres sur une installation au Nigeria, qui a offert un siège flambant neuf à Abuja.

Aujourd’hui, il reste une seule ratification à obtenir pour l’entrée en vigueur de l’accord constituant la banque et ainsi convoquer une assemblée générale qui mettra en place le conseil d’administration chargé de sélectionner le président de la BAE. Ce dernier, sous la supervision du conseil d’administration, lancera le processus de recrutement des cadres de l’institution.

Ce contexte explique que la priorité est la mise en place effective de la BAE avant la fin de cette année. Dans ce cadre, nous souhaitons que le premier sommet des chefs d’État de l’Appo puisse se tenir à Brazzaville avant fin 2026 afin d’entériner officiellement le lancement de la BAE.

Question: Comment comptez-vous attirer les investisseurs internationaux tout en gardant la main sur la banque?

L’Appo et Afreximbank détiennent ensemble 60 % du capital, ce qui garantit le contrôle africain. Les 40 % restants seront répartis entre les États non-membres de l’Appo (20 %) et des institutions non souveraines (20 %). Pour nous, cette institution est africaine et le restera avec une vision commune et claire, celle de recourir à des financements propres à l’Afrique pour répondre à ses besoins d’investissement dans le secteur des hydrocarbures.

Question: Quels types de projets la BAE doit-elle porter?

Il est paradoxal que l’Afrique, riche en ressources énergétiques, compte encore parmi les régions ayant le plus faible taux d’accès à l’électricité. Pourtant, la technologie est accessible et le marché local est là. Il ne manque que les financements pour faire décoller les projets, tant sur l’exploitation des champs déjà découverts, que sur l’exploration en vue de trouver de nouveaux gisements mais aussi sur les infrastructures de transport, stockage et raffinage. La Banque africaine de l’énergie doit venir combler ce manque. Nous avons l’opportunité de maîtriser toute la chaîne de valeur et nous entendons bien la saisir.

On a longtemps reproché à l’Afrique d’exporter ses matières premières à l’état brut et de ne pas consommer ce qu’elle produit. Pour une fois, avec le gaz naturel, reconnu comme énergie de transition plus propre que le pétrole, lui-même plus propre que le charbon, nous avons une ressource que nous pouvons produire et consommer pour satisfaire nos besoins en électricité domestique et en énergie industrielle.

Question: La BAE pourra-t-elle aussi jouer un rôle dans le financement de projets d’énergie renouvelable?

Absolument. L’une de ses orientations est de préparer le continent à la transition énergétique. Sachant que les ressources fossiles sont limitées, nous devons explorer des ressources alternatives et illimitées, dont l’énergie solaire. En Afrique, le potentiel est immense et de nombreux projets dans ce domaine sont déjà engagés. La Côte d’Ivoire, par exemple, vise à l’horizon 2030 un mix énergétique composé à 45 % d’énergies renouvelables et à 55 % de ressources thermiques. La BAE soutiendra donc également ce type d’investissements.

Source: JeuneAfrique

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