Les rastas d’Abidjan, 9 ans sur les ruines de leur “espoir en un avenir meilleur’’ (REPORTAGE)

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Les rastas d’Abidjan, 9 ans sur les ruines de leur “espoir en un avenir meilleur’’ (REPORTAGE)
Les rastas d’Abidjan, 9 ans sur les ruines de leur “espoir en un avenir meilleur’’ (REPORTAGE)

Africa-PressCôte d’Ivoire. Serge Alain KOFFI

“On avait tout misé sur cet endroit qui était notre espoir en un avenir meilleur. On y vivait avec nos familles et nos enfants. C’était notre havre de paix et on se projetait vers quelque chose de plus expansif’’, se désole Constant Bah-Bi, en évoquant ce que représentait pour lui, le rasta, et sa communauté, le célèbre village rasta d’Abidjan, rasé en 2012.

“Ici, on avait la paix du cœur et de l’esprit. On avait commencé à ouvrir des écoles à notre façon pour compléter la formation classique de nos enfants’’, poursuit, amer, celui qui était à la tête du comité de gestion de ce site, considéré comme le principal point de ralliement des férus de la musique Reggae à Abidjan.

Pour Constant Bah-Bi dit “Kokoshenko’’, et ses compagnons, tout a basculé un jour de juillet 2012 lorsqu’au grand dam de ses habitants, le village, d’une superficie d’environ 600 mètres carrés et créé en 1996, a été complètement rasé sur instruction d’un opérateur économique libanais. Ce dernier, propriétaire du site, entendait lancer un projet immobilier.

La galerie d’art, le temple, le jardin potager, la bibliothèque, le studio d’enregistrement, la salle de répétition musicale, etc…Rien n’a résisté aux bulldozers.

Ils ont préféré le vide à la culture…

Mais depuis, le site, coincé entre la mer et une voie ferrée, dans la commune de Port-bouet (au sud d’Abidjan), est resté inexploité après le passage des tractopelles. Le projet immobilier annoncé n’a visiblement pas encore démarré. La nature ayant le vide en horreur, la broussaille a envahi la vaste cour sablonneuse, par endroits. Les nombreux cocotiers, dont les troncs, autrefois peints en rouge-jaune-vert, ont perdu de leurs couleurs.

Neuf ans après sa destruction sur fond d’imbroglio juridique, cet espace culturel, baptisé par les rastas eux-mêmes le “Gnam Dem’’ (traduction de “mange les’’ en créole jamaïcain) et sur lequel vivaient près de 132 familles, est devenu aujourd’hui un dépotoir, où ordures ménagères et excréments humains y sont déversés.

“Ils ont préféré le vide à la culture. Nous avons été chassés mais rien n’a été mis à notre place si ce n’est que du vent. C’est du gâchis’’, regrettait déjà Kokoshenko, dans un reportage réalisé en 2013 par ALERTE INFO.

A l’autre bout du site, une grande bâtisse d’un jaune défraichi, frappe le regard : C’est l’hôtel Palm Beach, un des palaces d’Abidjan, qui n’est plus aujourd’hui qu’un tas de ruines. Hailé Sélassié, le “messie noir’’ des Rastas, y aurait pris ses quartiers, lors de ses deux séjours abidjanais.

Sur la façade extérieure de la clôture, qui ceinture le site, des fresques murales, représentant des icônes du mouvement rastafari comme Marcus Garvey, Peter Tosh, Bob Marley sont encore visibles. En face, plusieurs baraques, alignées sur environ 500 mètres, le long du chemin de fer, servent à la fois de maisons d’habitation et de boutiques pour exposer leurs œuvres d’arts,

Une vie sur les ruines du village….

Après la destruction du village et en attendant d’aménager sur un nouveau site, une partie des 132 familles a été relocalisée, sur fonds propres du comité de gestion, à Adjahui Coubé, une presqu’île de la commune de Port-Bouët, située entre l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny et la commune voisine de Koumassi.

Certains membres de la communauté ont regagné leurs familles d’origine, qu’ils avaient quittées pour s’installer dans le village. D’autres continuent de vivoter sur les ruines, ou du moins à côté des ruines de l’ancien site, qui était bien plus qu’un simple village pour eux, “un lieu de pèlerinage’’.

Parmi ces derniers, une figure du reggae en Côte d’Ivoire : Hervé Konan Kouakou, plus connu sous le nom d’artiste Ras Goody Brown, transfuge du groupe Negromuffin.

“Je vis en location comme tout le monde. C’est un lieu d’inspiration pour moi car c’est ici que je compose mes chansons’’, explique-t-il, d’une voix monocorde, entre deux petites bouffées de joint, dans un bric à brac, où un immense poster de Bob Marley est collé sur le mur de bois.

Sur la table en face de lui, une petite radio joue en fond sonore une chanson reggae. Si la destruction du village en 2012, avec son corollaire de pertes matérielles, l’a perturbé comme l’ensemble des habitants, il avoue aujourd’hui mener ses activités d’artiste chanteur sans contraintes majeures.

“Je prépare mon prochain album de 12 titres qui devrait sortir avant la fin de l’année’’ 2021, poursuit-il, sans toutefois dévoiler le titre de cette nouvelle œuvre musicale, produite par Tiken Jah Fakoly, qui “a décidé de (lui) donner un coup de main’’.

Le financement de la réalisation de ses deux précédents albums (Yé Fèli et les Larmes de l’Afrique), qui ont connu un succès médiatique mitigé, ayant été assuré par l’autre grande star du reggae: Alpha Blondy.

De “Gnam Dem’’ au “Paradis continue’’…

Jamais en panne d’inspiration et d’ingéniosité, les rastas ont, comme pour prendre avec philosophie leur situation difficile, surnommé ce qu’il reste de leur ancien village, “le Paradis continue’’.

Lui-même plasticien, Kokoshenko, a troqué depuis 2016 son titre de secrétaire général du comité de gestion du village pour celui de président de l’Association des rastas artistes et artisans de Côte d’Ivoire (ARAACI), dont le siège se résume à une baraque construite sommairement, sous les câbles aériens d’un pylône électrique.

A l’intérieur, un mobilier austère, constitué de chaises en rotin et de quelques bancs, encombre la pièce, où des bracelets, t-shirts, chemises, à l’effigie de Hailé Sélassié et destinés à la vente, sont exposés : “Tant qu’on n’a pas un nouveau site, les gens viendront ici pour se renseigner. Il nous faut rester ici pour les orienter. Nous considérons que nous faisons une permanence’’, explique-t-il.

Les rastas vivaient essentiellement des retombées de la vente de leurs œuvres d’art, de produits capillaires qu’ils fabriquaient eux-mêmes, de la visite des touristes et de musique. Même après la destruction du village, les habitudes n’ont pas changé.

“On continue de faire de l’artisanat et de la musique. On a mis en place un groupe Nyahbinghi (Ndlr : chorale traditionnelle rasta d’origine congolaise et kenyane) qui a participé à des festivals à des Sound system (Ndlr : espèce de Karaoké). Quelques touristes continuent aussi de venir ici même si on est loin de l’affluence d’antan’’, admet Kokoshenko.

Un nouveau site de 7 hectares à Adiaké…

Contre mauvaise fortune, les rastas font bon cœur et tentent de prendre leur destin en main. Les multiples appels à l’aide ont finalement trouvé écho favorable chez un généreux donateur en 2019: l’international archer franco-ivoirien, René Philippe Kouassi a offert 7 hectares de terre à Adiaké (95 Km à l’est d’Abidjan) à la communauté pour en faire un nouveau village.

Mais selon Kokoshenko, ce nouveau site, acquis en location pour une durée de 20 ans, est “encore actuellement’’ au stade de simple “verdure’’. Faute de moyens financiers pour l’aménager afin qu’il soit “un espace culturel, à la hauteur, comme l’ancien’’, où sont passées, les plus grandes stars jamaïcaines ou britanniques telles que U-Roy, Morgan Heritage, Luciano ou David Hinds, en visite en Côte d’Ivoire.

Le milliard de FCFA, que les rastas réclament de l’opérateur économique libanais, à titre de dommages et intérêts, pour la destruction de leur village, pourrait les y aider.

 

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