Tawfik Hammoud (BCG) : « Il y a des retours sur investissement à deux chiffres à faire sur l’Afrique »

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Tawfik Hammoud (BCG) : « Il y a des retours sur investissement à deux chiffres à faire sur l’Afrique »
Tawfik Hammoud (BCG) : « Il y a des retours sur investissement à deux chiffres à faire sur l’Afrique »

Thaïs Brouck

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Impact de l’intelligence artificielle, Donald Trump, recomposition géopolitique, dette… L’un des directeurs du Boston Consulting Group anticipe une année 2025 charnière. Interview.

L’heure de l’Afrique a-t-elle sonné ? Tawfik Hammoud en est persuadé. Celui qui siège au comité exécutif mondial de Boston Consulting group (BCG), l’un des plus importants cabinets de conseil au monde, estime que, dans certains pays, une « dynamique a été enclenchée et elle est irréversible ». BCG compte plus de 100 bureaux dans 50 pays et travaille sur le continent depuis plus de deux décennies. Le cabinet de conseil possède des bureaux à Casablanca, Johannesburg, Le Caire, Nairobi et Lagos. « L’Afrique est l’un de nos principaux relais de croissance », confie celui qui est également Chief client officer et Industry practices chair de BCG.­

Le diplômé de Harvard a rejoint le groupe en 2005 et a travaillé avec des clients en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, les aidant à transformer leurs entreprises. Il a également travaillé avec des investisseurs institutionnels privés et publics dans le monde entier.

Jeune Afrique: L’élection de Donald Trump est considérée comme un tournant géopolitique majeur pour les années à venir. Quel pourrait en être l’impact en Afrique ?
Tawfik Hammoud: Il y a beaucoup d’incertitudes. Nous pouvons nous attendre à une accélération des tendances protectionnistes qui sont déjà à l’œuvre. Nous savons que le président américain préfère les approches plus directes et ne privilégie guère le multilatéralisme. Il y a beaucoup d’inquiétudes et, en même temps, de l’espoir. Dans ce contexte, l’Afrique pourrait passer entre les gouttes et ne pas subir les conséquences de ce protectionnisme.

La nouvelle administration américaine inquiète également sur le front du climat…

En 2025, nous pouvons craindre une accélération des catastrophes climatiques. Certaines entreprises n’arrivent plus à assurer leurs installations à cause des risques liés au dérèglement climatique. La COP29 de Bakou a beaucoup déçu, en particulier en Afrique. L’accord passé, 300 milliards de dollars à l’horizon 2035, a entraîné une grande frustration. Cette somme n’est pas un engagement ferme, n’intègre pas l’inflation, et les modes de financement – subventions, prêts concessionnels, prêts commerciaux, investissements du privé – ne sont pas déterminés. Ce n’est pas un accord solide.

De la Côte d’Ivoire au Kenya, plusieurs économies du continent ont réussi à revenir sur le marché obligataire international en 2024. Mais les taux d’endettement de la plupart des pays restent très élevés. Quelles conséquences pour les perspectives de l’Afrique en 2025 ?

C’est une contrainte majeure. La plupart des pays affichent effectivement un niveau d’endettement proche de leur plus haut historique. Le ratio de la dette publique sur le PIB a triplé depuis les années 1970. En conséquence, les marges de manœuvre budgétaires sont réduites.

Pourtant, de plus en plus de pays affichent des fondamentaux macroéconomiques solides. Le Maroc ou le Bostwana, par exemple, font des sorties sur les marchés à des taux honorables. Pour d’autres pays, la situation est beaucoup plus compliquée. Le succès du continent dépendra en partie de sa capacité à mobiliser du capital à très grande échelle, que ce soit du capital privé ou public. Le sujet de la dette des pays africains doit donc être résolu. C’est une condition nécessaire à son développement.

Les institutions de Bretton Woods ont entamé leur mue et se réforment. Est-ce suffisant pour faire la différence ?

Il y a une vraie volonté de changement, notamment de la part de la Banque mondiale depuis l’arrivée d’Ajay Banga. Une volonté d’ouvrir un nouveau chapitre, de mobiliser plus de capital, de faire grandir l’institution et son impact sur le terrain. Mais l’aide au développement est un modèle de développement insuffisant et, parfois, les institutions internationales n’ont pas la capacité pour lever le capital nécessaire. C’est pourquoi le capital privé doit prendre le relais. L’argent existe, il y a des milliers de milliards de dollars sous gestion des grands fonds d’investissement ou de pension nord-américains, ou des fonds souverains du moyen orient.

Comment réunir les conditions pour attirer ce capital privé ?

Les investisseurs ne sont pas si difficiles à satisfaire. Ils ont besoin d’une situation macroéconomique stable, avec des fondamentaux sur les taux d’intérêt, l’inflation et les taux de change. Ils ont besoin d’une liste de projets bien ficelés et suffisamment grands, solides, un peu dérisqués et bancables. Ils veulent pouvoir co-investir avec des véhicules régionaux qui connaissent bien le continent. Ils aimeraient voir un peu de progrès sur la restructuration de la dette dans certains pays. Mais de nombreuses économies du continent ont déjà fait de gros progrès sur tous ces sujets. Nous ne sommes pas encore à l’échelle, mais je suis plutôt optimiste.

Les investisseurs internationaux restent néanmoins frileux quand il s’agit de l’Afrique…

C’est vrai qu’il reste beaucoup de progrès à faire, notamment sur la liquidité des marchés de capitaux. Les investisseurs de court ou moyen terme chercheront une sortie, et c’est là que c’est beaucoup plus compliqué. Depuis quelques années, on observe un pivot vers des sources alternatives de capital. Tandis que la Chine a considérablement réduit ses prêts, il y a eu des vrais relais avec les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Inde, le Maroc pour l’Afrique de l’Ouest, ou les États-Unis avec le corridor de Lobito en Angola. Au milieu de ces nouveaux acteurs, l’Europe doit faire attention à ne pas se faire déborder. Pour l’Afrique, c’est une chance, elle est au centre du jeu. Elle trouve de nouveaux partenaires tout en conservant les anciens.

Comment doit être interprétée l’offensive financière venue du Moyen-Orient ?

Ils ont d’énormes sommes de capital à déployer. Ils investissent déjà beaucoup aux États-Unis, qui restent le premier marché pour les investissements directs étrangers au monde. Ils se déploient également en Europe, en Chine et dans le reste de l’Asie. Il est logique qu’ils cherchent une exposition plus importante sur le continent africain, qui possède un certain nombre de réponses aux défis contemporains : minerais critiques, énergie renouvelable, terres arables non cultivées, séquestration du carbone. Ces pays-là voient à très long terme et estiment qu’il y a des retours à deux chiffres à faire sur l’Afrique, à condition d’investir sur la durée.

Quel devrait être l’impact de l’émergence de l’intelligence artificielle sur les économies du continent ?

Huit des dix plus importantes capitalisations boursières sont des entreprises actives dans les nouvelles technologies. C’est une vraie prise de pouvoir de ce secteur qui va encore s’accélérer avec l’intelligence artificielle. La mutation que nous vivons n’a pas d’équivalent depuis la révolution industrielle. L’impact va être profond sur tous les secteurs productifs. C’est une opportunité immense de productivité pour l’Afrique. L’IA va rebattre les cartes naturelles de l’économie et de la rente du savoir. Avec internet, l’information était à la portée de tout le monde ; avec l’IA, c’est l’expertise qui devient universellement accessible.

Comment profiter de ces nouvelles opportunités ?

Cela va nécessiter des investissements colossaux, qui sont aujourd’hui réalisés en dehors du continent. L’Afrique a du potentiel, avec une énergie renouvelable théoriquement abordable. Encore faut-il trouver les investissements nécessaires. Il faut investir dans la fibre optique, la 5G, les datacenters…

Pour résumer, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?

Sans hésiter, je fais partie du camp des optimistes. L’alternative à l’optimisme n’est pas très réjouissante et je crois que l’Afrique va vivre son « moment ». Il y a une conjoncture de facteurs qui laissent à penser que le continent a une vraie fenêtre d’opportunités : tremblements géopolitiques ; refondation de l’ordre économique mondial ; dividende démographique ; ressources naturelles ; faible coût de la main-d’œuvre…

Ceux qui vivent au jour le jour en Afrique ne le réalisent peut-être pas mais les progrès sont visibles à l’œil nu, que ce soit pour les infrastructures, les ressources humaines, la qualité des entreprises africaines. Combien de temps cela va-t-il va prendre ? Impossible à dire. Et puis l’Afrique, c’est 54 pays avec des points de départ profondément différents. Mais pour plusieurs d’entre eux, une dynamique a été enclenchée et elle est irréversible.

Source: JeuneAfrique

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