COP28 de Dubaï : cinq questions pour comprendre les enjeux pour l’Afrique

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COP28 de Dubaï : cinq questions pour comprendre les enjeux pour l’Afrique
COP28 de Dubaï : cinq questions pour comprendre les enjeux pour l’Afrique

Thaïs Brouck
Justine Spiegel
et Matthieu Millecamps

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Bilan de l’Accord de Paris, financement du climat dans les pays en développement, sortie des énergies fossiles… Alors que s’ouvre la COP28, les questions en suspens sont nombreuses.

LE DÉCRYPTAGE DE JA – Près de 3°C de plus dans le monde d’ici à 2100. C’est le scénario du pire sur lequel table désormais le Programme de l’ONU pour l’environnement (PNUE), selon un rapport publié le 20 novembre. À quelques jours de l’ouverture de la COP28 organisée à Dubaï du 30 novembre au 12 décembre, les Nations unies tapent du poing sur la table. « Les dirigeants doivent redoubler d’efforts de façon spectaculaire, avec des ambitions record, des actions record et des réductions des émissions record », a tonné António Guterres, le secrétaire général de l’organisation basée à New York.

En 2015, les Accords de Paris ambitionnaient de contenir l’augmentation de la température moyenne mondiale autour de 1,5°C. Nous sommes loin du compte. Comme chaque année, les attentes autour de ce grand raout international des négociations climatiques sont donc nombreuses. Pendant deux semaines, États, collectivités territoriales, société civiles et entreprises vont débattre et négocier. Cette année, la présidence émiratie de la COP28 souhaite mettre l’accent sur le premier Global Stocktake (GST en initiales anglaises, bilan mondial de l’action climatique), la transition énergétique, et la solidarité entre les pays du Nord et les pays du Sud. Peut-on espérer des avancées majeures ? Éléments de réponse.

1- La COP sert-elle à prendre des décisions contraignantes ?

Le principal traité international sur le climat, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) a été adoptée en 1992 au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro. Pour la première fois, un traité reconnaissait l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et incitait les pays industrialisés, source de la plupart des émissions de gaz à effet de serre passées, à faire le maximum pour réduire les émissions sur leur territoire. La Conférence des parties (COP) est le principal organe de la CCNUCC. Depuis la première COP, qui s’est déroulée à Berlin en 1995, elle se réunit chaque année lors d’un sommet mondial, pour prendre des décisions en vue de lutter contre le réchauffement climatique.

Les décisions ne peuvent être prises qu’à l’unanimité ou par consensus. En 1997, le protocole de Kyoto est le premier accord contraignant à être adopté. Il avait pour objectif de réduire de 5,2 % les émissions de gaz à effet de serre planétaires d’ici à 2020. De nouvelles mesures historiques ont été prises lors de la COP21 à Paris, en 2015. L’objectif fixé était alors de contenir le réchauffement climatique « bien au-dessous » des + 2 °C, en « menant des efforts » pour le limiter à + 1,5 °C.

Pour aboutir à de tels consensus malgré des intérêts divergents, les négociations sont longues et les concessions nombreuses. Et, une fois signés, les accords mettent souvent des années à être ratifiés et suivis d’effets. Mais, en dépit de leurs défauts et leurs lenteurs, les COP restent le principal canal mondial de négociations en vue de lutter contre le réchauffement climatique et d’en atténuer ses conséquences.

2- Pourquoi l’organisation d’une COP à Dubaï fait-elle débat ?

Rarement une COP n’aura autant suscité la polémique, au point que beaucoup se demandent si elle pourra être à la hauteur de l’urgence climatique. Non seulement elle est organisée dans un pays pétrolier, l’un des secteurs responsables des émissions de gaz à effet de serre, mais son président, Sultan al-Jaber, est le PDG de l’ADNOC, la compagnie nationale pétrolière émiratie. Abu Dhabi, qui vise certes la neutralité carbone pour 2050, compte toujours parmi les cinq plus gros émetteurs mondiaux de CO2 par habitant. Le ministre de l’Industrie est donc, pour ses détracteurs, au cœur d’un conflit d’intérêts majeur. Alors qu’il va diriger des négociations cruciales sur le climat, privilégiera-t-il les intérêts de la planète ou de son pays ?

Pour prouver sa légitimité, ce dernier a rappelé qu’il a fondé Masdar, une entreprise publique active dans les énergies renouvelables, et qu’il est le représentant spécial des Émirats arabes unis pour le changement climatique depuis deux ans. Il a aussi assuré à l’AFP que son pays travaille à sa transition énergétique depuis « plus de vingt ans. » Ce qui n’a pas convaincu les ONG et défenseurs de l’environnement, pas plus que la centaine d’élus du Parlement européen et du Congrès américain, qui ont appelé, le 23 mai, le président américain Joe Biden, la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen et le secrétaire général de l’ONU António Guterres, à faire pression pour obtenir son éviction de la direction de la COP28. En vain.

Sultan al-Jaber est également décrié pour ses déclarations pro-énergies fossiles. Lors de la conférence pétrolière annuelle Apidec en 2021, il avait insisté pour « investir 600 milliards de dollars tous les ans dans le pétrole jusqu’en 2030, pour satisfaire la demande mondiale » […] On doit progresser, avec pragmatisme. On ne peut pas tout simplement débrancher le système d’aujourd’hui », avait-il poursuivi. En novembre 2022, lors de la COP27 organisée à Charm el-Cheikh – réunion au bilan très mitigé faute d’être parvenue à un accord en vue de faire progresser la réduction des émissions –, de nombreuses organisations avaient déjà dénoncé la présence accrue de lobbyistes des hydrocarbures.

3- Qu’attend l’Afrique de la COP28 ?

Une fois n’est pas coutume, l’Afrique affiche l’ambition de parler d’une seule voix lors de la COP28. Espoir créé en septembre dernier, quand les dirigeants du continent, réunis à Nairobi pour le premier Sommet africain pour le climat, ont adopté la Déclaration de Nairobi. Un texte qui appelle en particulier à un investissement de 600 milliards de dollars, afin d’augmenter la capacité de production d’énergies renouvelables du continent de 56 gigawatts en 2022 à au moins 300 gigawatts d’ici à 2030.

Pour permettre de lever les fonds nécessaires à ces investissements, la Déclaration de Nairobi presse les dirigeants de la planète à « se ranger derrière la proposition d’un régime de taxation du carbone incluant une taxe sur le commerce des combustibles fossiles et sur le transport maritime et aérien ». Les États africains ont également prié les riches pays d’honorer leur engagement, pris en 2009, à fournir 100 milliards de dollars par an en financement climatique d’ici à 2020. Les pays vulnérables au changement climatique devraient également pousser pour que le fonds « pertes et dommages », adopté lors de la COP27 en Égypte, et qui vise à les aider à faire face aux impacts immédiats du changement climatique, devienne réalité.

4- Pourquoi l’Afrique ne parvient-elle pas (vraiment) à parler d’une seule voix ?

Si les dirigeants africains ont réussi à s’entendre sur une série de demandes à porter lors des débats à Dubaï, la déclaration de Nairobi, pour inédite qu’elle soit, est loin d’être le reflet de la diversité des positions parfois antagonistes qui prévalent sur le continent.

Premier écueil, ce texte a été adopté à l’issue d’un sommet qui avait été boudé par plusieurs chefs d’État du continent, en particulier ceux de l’Afrique du Sud et du Nigeria, deux poids lourds de l’économie africaine sans lesquels il semble difficile de peser pleinement dans les négociations. La ministre sud-africaine de l’Environnement, Barbara Creecy, a en outre clairement fait savoir que son pays ne soutiendrait pas l’appel en faveur d’un nouveau régime fiscal mondial servant à financer la lutte climatique. Son argument ? La crainte que ces nouveaux dispositifs, s’ils ne sont pas pensés en fonction des besoins spécifiques des pays africains, ne soient que des « générateurs de dettes » supplémentaires. « Les prêts en monnaie locale sont un impératif pour soutenir l’action climatique en Afrique », a-t-elle par ailleurs insisté, jugeant que le risque était que « nos efforts et nos actions pour mobiliser les milliers de milliards de dollars nécessaires à une action climatique à grande échelle se fassent en vain ».

La fracture entre pays producteurs d’hydrocarbures – peu enclins à lâcher prise sur le droit à exploiter ces ressources au nom du développement économique – et pays non-producteurs, qui sont parfois les plus durement frappés par les conséquences du dérèglement climatique, n’est pas la seule à avoir émergé au fil des débats qui ont précédé la publication de la Déclaration de Nairobi. De profondes divergences ont notamment été mises en lumière sur les questions d’adaptation et de protection des écosystèmes.

Parmi les experts et organisations les plus critiques envers la Déclaration de Nairobi, certains n’hésitent pas à pointer l’influence supposée du cabinet McKinsey, à qui William Ruto avait confié l’organisation du sommet, et en particulier la préparation de la note conceptuelle qui a servi de boussole aux débats. Dans un courrier adressé au président kényan en amont du sommet, un collectif d’ONG s’était ainsi inquiété d’une feuille de route qui « reflète les intérêts des États-Unis, de McKinsey et des entreprises occidentales qu’ils représentent » tandis que « les priorités déclarées de l’Afrique sont manifestement absentes ».

5 – Quelles décisions sont attendues lors de cette édition ?

Cette COP28 est présentée comme celle du bilan. Conformément à ce que prévoit l’Accord de Paris signé en 2015, le premier bilan mondial de l’action climatique devra être approuvé par les États membres à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC). Ce rapport, précité, conclut que la perspective de limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°C s’éloigne chaque année un peu plus.

Au menu également, les contours du fonds « pertes et dommages » qui avait été adopté lors de la COP27. L’objectif de ce fonds est d’aider financièrement les pays touchés par les dégâts irréversibles dus au dérèglement climatique (cyclones, inondations, etc.).

Pour l’instant, seuls les États-Unis n’ont pas encore décidé de rejoindre le fonds, et cela devrait être au cœur des négociations lors de la COP28 de Dubaï. Car ni le montant alloué à ce fonds ni la définition de la vulnérabilité, c’est-à-dire des pays qui pourraient en bénéficier, n’ont encore été arrêtés. Enfin, la société civile et certains pays aimeraient qu’un calendrier de sortie des énergies fossiles soit débattu. Mais la direction du sommet par Sultan Al-Jaber fait dire aux activistes que cette COP est « une nouvelle année de perdue ».

Source: JeuneAfrique

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