Aïssatou Diallo
Africa-Press – Côte d’Ivoire. Plusieurs producteurs ivoiriens ont décidé de dynamiser la filière et de miser sur une baie d’exception. Reportage au nord-ouest d’Abidjan, dans la plantation familiale de Jean-Eudes Kacou.
En franchissant le seuil de la plantation de Jean-Eudes Kacou, à Tiassalé, à une centaine de kilomètres au nord-ouest d’Abidjan (région Agnéby-Tiassa), le non initié ne saurait dire quelle en est la culture vedette. Les lianes des poivriers s’y enroulent autour de tuteurs « naturels », tantôt mirabelliers, tantôt cacaoyers, et s’intègrent discrètement au paysage.
Ce matin-là, le maître des lieux nous accueille à l’entrée de sa plantation, le sourire aux lèvres. La quarantaine, élancé, il porte des bottes en caoutchouc usées et un chapeau de paille. Un « dress code » rural pour un business man qui a décidé d’appliquer à la plantation de son défunt père, Pierre Claver Kacou, les techniques apprises en école de commerce, en France et en Chine.
Le tour commence. Des boutures aux différentes évolutions de la liane, le patron-planteur est intarissable. Depuis qu’il a décidé de se consacrer exclusivement au poivre, en 2019, il en parle avec passion. « C’est une culture de terroir, explique-t-il. Même si vous prenez des boutures ici pour les planter à Azaguié [dans le sud de la même région, à une trentaine de kilomètres d’Abidjan], leurs baies prendront le goût de la terre d’Azaguié, et vice-versa. »
La culture du poivre nécessite également de la patience et des soins quotidiens. Les lianes commencent à produire à partir de l’âge de 3 ou 4 ans et, à partir de 7 ans, leurs baies sont réellement rentables. Une plantation a une durée de vie de trente ans. Celle de Kakou tire sur sa vingt-huitième année. Aussi, depuis quelques temps, il met en terre de nouveaux plants, progressivement, pour qu’ils prennent la relève.
De père en fils
Né à Abidjan, le jeune Jean-Eudes Kacou passait ses week-ends à Tiassalé dans la plantation de son père, un magistrat qui aimait chasser à la campagne, mais il était loin d’imaginer qu’un jour il consacrerait sa vie au travail agricole. Sur son exploitation, essentiellement tournée vers la culture de passiflores (plantes grimpantes qui donnent les fruits de la passion), son père n’avait alors réservé qu’une petite parcelle à la culture du poivre. Aujourd’hui, elle occupe 7 des 10 hectares (ha) de l’exploitation.
La plantation est très ombragée. Elle compte beaucoup de grands arbres (fromagers, kolatiers…) et est parsemée de différentes cultures (ananas, papaye, cacao, manioc…). La pluviométrie y est plutôt régulière. Et elle est traversée par une petite rivière, affluent du fleuve Bandama.
Une grappe à la main, Jean-Eudes Kacou commence à expliquer le processus de transformation de la fleur en baie. Ici, on produit tous types de poivres : blanc, rouge et noir. L’exploitant a mis fin à l’utilisation de pesticides depuis une dizaine d’années et prône une agriculture biologique. Il fabrique également son propre engrais naturel, dont la matière première provient essentiellement de déchets de la plantation. Un choix de production qui a un impact sur le rendement. Au lieu d’une tonne à l’hectare en moyenne, lui récolte environ 400 kg. Un choix assumé par celui qui veut hisser le poivre de Tiassalé au rang d’épice d’exception.
Les poivres les plus chers au monde
Avec les six autres planteurs présents dans la zone, ils ont créé une association et tentent de définir un cahier des charges commun, afin d’uniformiser la qualité de leur production et de pouvoir la regrouper. « Nous voulons définir ce qu’est le poivre de Tiassalé. L’objectif, ensuite, c’est de faire comme pour celui du Cameroun [le poivre de Penja], qui est le premier produit africain à avoir reçu une indication géographique protégée [IGP]. Aujourd’hui, c’est l’un des poivres les plus chers au monde et son prix a été quasiment multiplié par dix », explique Jean-Eudes Kacou.
Le projet est ambitieux mais, pour l’heure, la culture du poivre en est encore à ses débuts en Côte d’Ivoire car, si cette dernière a été introduite pendant la colonisation, ses premières grandes plantations ne datent que du début des années 1990. Elles sont pour la plupart concentrées dans la région d’Azaguié et ont tendance, ces dernières années, à essaimer dans des régions plus au sud du pays.
Les membres de la filière tentent de s’organiser. « Le poivre, comme la kola, fait partie des cultures qui émergent en Côte d’Ivoire. Il n’y a pas encore de politique proprement dite au sujet de sa production. Mais le Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricoles [Firca] est en train de mener des études. Fin avril, par exemple, nous avons eu un atelier avec ce Fonds sur le sujet », explique Solange Chiepo Atse. Elle est à la tête de la Société coopérative des producteurs de poivre d’Éburnie (SCPPE), créée il y a deux ans, qui regroupe 35 planteurs cultivant entre 1 ha et 20 ha chacun.
Marché européen
L’idée c’était de partager leur expérience et d’uniformiser leur production afin de pouvoir conquérir de nouveaux marchés. La SCPPE bénéficie d’un accompagnement de l’agence de coopération internationale allemande pour le développement (GIZ), afin d’obtenir une certification Ecocert. Le processus devrait aboutir d’ici à la fin de l’année et leur permettre de se positionner sur le marché européen, aussi bien dans l’alimentation que, le cas échéant, dans la cosmétique et la santé.
« La grande majorité des producteurs de Côte d’Ivoire cultivent du poivre noir, les autres étant plus délicats à produire. Mais c’est une erreur, car c’est le moins rentable », explique Solange Chiepo Atse. « En 2016-2017, le poivre se vendait à 6 000 F CFA le kilogramme [9,15 euros/kg]. Or, aujourd’hui, il se vend à 2 000 francs/kg au marché. Les Ivoiriens en consomment peu. Et le véritable problème est que nous sommes inondés par du poivre de mauvaise qualité qui vient d’Asie. Celui de Côte d’Ivoire fait partie des meilleurs, mais les producteurs sont obligés de brader leurs récoltes », regrette l’exploitante, qui espère la mise en place d’un comptoir avec des prix d’achats fixés, comme dans d’autres filières.
En attendant de conquérir les rayons des épiceries et des supermarchés européens, Jean-Eudes Kacou, lui, fait un autre pari. Il a créé une marque, Kapecé (les initiales de son père, en une forme d’hommage), qu’il positionne sur un produit haut de gamme. « Beaucoup sont encore sur l’ancien schéma, c’est-à-dire produire, stocker et trouver un revendeur. En faisant mes calculs, je me suis rendu compte que la production d’un kilo de poivre me revenait à 5 000 F CFA, explique-t-il. Il était hors de question de le vendre à 2 000 ou 3 000 francs et nous avons décidé d’arrêter de le proposer en vrac. C’est une fois que nous avons commencé à le transformer que sa rentabilité s’est établie. »
En 2019, à l’issue d’une formation à l’Institut européen de coopération et de développement (IECD), qui permet aux petits producteurs de mieux s’organiser et de transformer leurs produits, Jean-Eudes Kacou a gagné un concours, dont le prix, d’un montant de 6 millions de F CFA, lui a permis, entre autres, de mieux structurer sa petite entreprise et de mettre en place une unité de transformation. Il a aussi lancé plusieurs produits, comme des pâtes au poivre vert, des biscuits et des friandises. En plus de la vente directe, il cible les épiceries fines – avec lesquelles il peut dégager des marges plus importantes -, des concept stores et des restaurants. Une stratégie qui lui permet aujourd’hui de tirer son épingle du jeu.
Séance de dégustation
« Nous avons aussi commencé à exporter et travaillons pour le moment essentiellement avec deux épiceries fines en France. Nos prix au kg varient entre 15 000 et 40 000 F CFA en fonction du type de poivre », précise Jean-Eudes Kacou, qui emploie six salariés à temps plein, ainsi que de la main d’œuvre extérieure pour des missions ponctuelles, en particulier pendant les périodes de récolte.
En plus de la vente de ses produits, l’exploitant a décidé d’ouvrir sa plantation au public. Moyennant 10 000 F CFA par personne, il fait lui-même une visite guidée, à l’issue de laquelle il propose une séance de dégustation des différents types de poivres. Une activité à laquelle il croit, car la plantation n’est située qu’à une centaine de kilomètres d’Abidjan et Tiassalé regorge de potentialités touristiques (les plus téméraires peuvent par exemple embarquer sur des pirogues afin de voir les hippopotames du fleuve Bandama). Ce jour-là, un ouvrier était à pied d’œuvre pour terminer la construction d’un hangar en bambous au milieu de la plantation ; de quoi permettre désormais aux visiteurs de prolonger leur expérience au cœur de la plantation, en profitant d’un air frais et du chant des oiseaux.
Pour plus d’informations et d’analyses sur la Côte d’Ivoire, suivez Africa-Press





