Africa-Press – Côte d’Ivoire. À la mi-avril, Jaco Cilliers, le représentant du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en Ukraine, s’indignait que les bombardements du réseau électrique par la Russie avaient forcé le pays agressé à vivre « 35 jours dans l’obscurité » au total, soit un jour sur trois durant le trimestre hivernal 2022-2023. À titre de comparaison, l’Afrique du Sud, qui ne fait face à aucune invasion étrangère, a subi plus 200 jours de délestages en 2022, soit deux jours sur trois, dont une soixantaine d’affilée entre octobre et décembre.
Un parc électrique vétuste, alimenté au charbon
En raison de la vétusté des infrastructures électriques du pays, dont l’âge moyen est supérieur à quarante ans, la compagnie nationale Eskom est amenée à déconnecter régulièrement entre 2 000 et 6 000 MW de son parc électrique, avec des délestages pouvant atteindre jusqu’à dix heures par jour.
C’est dans ce contexte déjà difficile que la nation Arc-en-Ciel doit mener à bien sa transition énergétique, alors que 80 % de sa capacité électrique – théorique, hors délestages – de 58 100 MW est alimentée par le charbon. Le pays compte le cinquième parc électrique au charbon le plus large du monde, derrière la Chine, l’Inde, les États-Unis et le Japon. Si la volonté de la « communauté internationale » d’accompagner Pretoria sur le chemin de la transition est manifeste, l’étendue et la portée de cette aide sont loin de faire l’unanimité.
Durant la COP 26, à Glasgow, en novembre 2021, le Groupe des partenaires internationaux (GPI), présidé par le Royaume-Uni et comprenant également la France, l’Allemagne, les États-Unis et l’Union européenne, a conclu avec l’Afrique du Sud un Partenariat pour une transition énergétique juste (Just Energy Transition, JET). Ce « plan d’investissement […] ambitieux et à long terme », selon la Commission européenne, vise à « ‘accélérer la décarbonation de l’économie sud-africaine ».
Une part de dons marginale
Mais, si la valeur totale du JET est de 8,5 milliards de dollars, seule une part marginale est constituée de dons (4 %). Dans le détail, les prêts commerciaux s’élèvent à 1,5 milliard de dollars, fournis à un tiers par le Royaume-Uni et aux deux tiers par Washington. Les garanties, apportées par Londres, représentent 1,3 milliard de dollars,
Les prêts « concessionnels » – dont les modalités (maturité, taux d’intérêts, période de grâce…) ne sont pas connues – constituent l’essentiel du pacte. La France et l’Union européenne se sont engagées à prêter 1 milliard de dollars chacune à Pretoria, l’Allemagne 770 millions de dollars, tandis que 2,6 milliards de dollars sont censés venir du Fonds d’investissement pour le climat (CIF/ACT). Mais, là encore, seulement 500 millions de dollars seront effectivement prêtés « à taux très préférentiel » par le CIF, le reliquat (2,1 milliards de dollars) devra être « mobilisé par effet de levier » (leveraged) auprès d’autres acteurs.
Selon la documentation consultée par Jeune Afrique, la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ainsi que la Société financière internationale (IFC), deux filiales du groupe de la Banque mondiale, devront prêter respectivement 570 millions et 70 millions de dollars, contre 255 millions de dollars attendus de la Banque africaine de développement (BAD).
ELS RESSOURCES APPORTÉES PAR LE GPI NE SONT QUE DES CACAHUÈTES
Pas moins de 875 millions de dollars sont attendus du secteur privé. À quel point ces ressources du secteur privé ou de la Banque mondiale – laquelle place l’Afrique du Sud parmi les pays à « revenu intermédiaire de la tranche supérieure » – seront « concessionnelles » ? Cela n’est pour l’instant pas déterminé.
Besoins majeurs de financement
Deuxième économie et pays le plus industrialisé du continent, l’Afrique du Sud a très rarement recours à l’aide internationale. Depuis 1993, cette dernière n’a jamais dépassé 1,4 milliard de dollars par an et 0,4 % du revenu national brut, soit la moitié de ce qu’elle représente dans le RNB du Nigeria (0,8 %), la première économie d’Afrique, et un cinquième du niveau observé en Égypte (2,1 %).
Pour autant, le JET signé avec Pretoria revient « essentiellement à aider l’Afrique du Sud à emprunter de l’argent à des prêteurs étrangers auprès desquels elle est déjà lourdement endettée » s’est ému le comité éditorial du puissant quotidien américain New York Times. La dette publique extérieure du pays a bondi de 54 milliards de dollars en 2015 à 95 milliards en 2021. « Même sans emprunt pour la transition énergétique, la dette nationale équivaut à plus de deux tiers du produit intérieur brut », a rappelé le journal américain.
Pour Crispian Olver, à la tête de la Commission présidentielle sud-africaine sur le climat (PCC), les ressources apportées par le GPI « ne sont que des cacahuètes ». Pour le dirigeant sud-africain, même si les 8,5 milliards de dollars en question n’étaient composés que de subventions, cela « ne suffirait pas à régler la dette » des pays du Nord vis-à-vis du ceux du Sud en raison de l’impact historique de ceux-ci sur le climat.
Si la part des dons du Plan de transition énergétique « juste » de l’Afrique du Sud est marginale, la contribution globale de ces ressources aux besoins du pays l’est tout autant. Le programme de financement que doit « catalyser » le JET représente environ 100 milliards de dollars selon le gouvernement sud-africain. En septembre 2022, Dipak Patel, chargé de la finance climatique et de l’innovation au sein de la PCC, estimait que les besoins de l’Afrique du Sud en matière de transition juste représentaient entre 250 et 350 milliards de dollars américains d’ici à 2050.
De plus, Pretoria estime que l’exposition de l’économie sud-africaine aux effets collatéraux de la transition énergétique – sur le secteur minier par exemple, qui fournit le charbon aux centrales électriques – pourrait représenter jusqu’à 50 milliards de dollars. Et cela sans compter l’impact à venir de la « taxe carbone aux frontières » prévue par l’UE, les États-Unis et le Royaume-Uni, qui exposeront « plus de 50 % de la valeur des exportations sud-africaines à l’augmentation des prélèvements de la taxe carbone ».
Des renoncements en série
Tous ces éléments interrogent sur la justesse ou la justice des programmes de transition énergétiques mis en avant par les pays du Nord. Si l’Afrique du Sud est – de loin – le premier pays africain recourant au charbon pour son électricité, il est loin d’être le seul. Le Maroc dispose d’un parc électrique au charbon d’une capacité de 4 257 MW, selon le Global Energy Monitor. Suivent : le Zimbabwe (1 000 MW), la Zambie (330 MW), le Nigeria (285 MW), Maurice (195 MW), le Sénégal (155 MW), Madagascar et la Namibie (120 MW chacun).
Plus encore, en raison du refus assumé de plusieurs grands donateurs et d’institutions multilatérales de développement de financer des projets électriques au charbon, nombre de pays africains ont dû abandonner une multitude d’entre eux. L’Afrique du Sud a renoncé au développement de 15,5 GW de projets au charbon entre 2010 et 2022. L’Égypte a enterré le déploiement de 15,24 GW de capacité au charbon durant cette période.
Selon les calculs de Jeune Afrique, au cours de la décennie écoulée, dix-huit pays africains, du Zimbabwe au Maroc, en passant par le Nigeria, le Niger, la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont renoncé ou abandonné le développement d’un total de 37,65 GW de projets électriques au charbon. Une situation que plusieurs dirigeants africains – au premier rang desquels le président nigérien Mouhamed Bazoum – ont vivement dénoncée.
Alors que de fortes pressions apparaissent quant aux capacités des institutions multilatérales de développement à poursuivre leurs financements à destination des pays africains tout en accélérant leur appui aux pays émergents, tels que la Chine, le Brésil, le Vietnam et l’Indonésie, qui figurent parmi les plus gros émetteurs de CO2 de la planète, il ne fait aucun doute que l’effort des pays développés pour accompagner le continent devrait être plus important.
Intérêt personnel
« La valeur actuelle des investissements que l’Afrique devrait réaliser pour remplacer son charbon par des énergies renouvelables est de 2 300 milliards de dollars », selon une étude du Fonds monétaire international. Or, les bénéfices que le continent pourrait en tirer en termes de « dommages climatiques évités » ne représenteraient que 500 millions de dollars, indiquent les économistes du Fonds. Inversement, « les bénéfices pour l’Amérique du Nord de l’élimination progressive du charbon en Afrique sont d’environ 3 000 milliards de dollars », notent ces derniers.
Aussi, l’Amérique du Nord pourrait « proposer de payer l’intégralité de l’élimination progressive du charbon en Afrique et s’en trouverait encore mieux ». De fait, plaident-ils, contribuer au financement de la lutte contre le changement climatique dans les pays en développement n’est pas uniquement une exigence d’équité, mais constituerait un acte « d’intérêt personnel bien compris » (enlightened self-interest). Encore faut-il que cela se traduise dans des pactes de transition énergétique véritablement « justes ».
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