football et politique, les liaisons dangereuses

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football et politique, les liaisons dangereuses
football et politique, les liaisons dangereuses

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Ce samedi 6 août, la Côte d’Ivoire se prépare à célébrer le 62e anniversaire de son indépendance. La matinée est déjà bien entamée. Le soleil caresse les gradins clairsemés du tout nouveau stade de Yamoussoukro, construit en vue de la prochaine Coupe d’Afrique des nations (CAN). En tenue complète des Éléphants (la sélection nationale), Mamadou Touré s’époumone sur le bord du terrain à la manière d’un entraîneur donnant des consignes à ses joueurs. Le ministre de la Promotion de la jeunesse est un grand fan de l’Africa Sports, l’un des deux grands clubs du pays. À ses côtés, et tout aussi impliquées, Kandia Camara et Mariatou Koné, respectivement ministre des Affaires étrangères et ministre de l’Éducation nationale, portent elles aussi le maillot de l’équipe, sans avoir toutefois osé passer le short.

Sur le rectangle vert, le gouvernement affronte une équipe composée de jeunes issus de partis politiques. À l’issue de quatre-vingt-dix minutes bien engagées, les ministres l’ont emporté trois buts à deux. Désigné homme du match par l’ambassadeur de France, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Kobenan Kouassi Adjoumani, a marqué un penalty et tout le monde a bien ri. Quoi de mieux qu’un match de football pour fêter la fin du joug colonial et la naissance d’une nation en promouvant la cohésion nationale ?

Polémiques, accusations et retournements de veste

En Côte d’Ivoire, football et politique ne sont jamais bien éloignés. Un mélange des genres dont la dernière élection à la présidence de la Fédération ivoirienne de football (FIF) a été l’illustration parfaite. Le 23 avril, c’est Yacine Idriss Diallo qui a été porté à sa tête, au terme d’un psychodrame qui s’est étiré sur plusieurs années. Proche de l’ancien Premier ministre Hamed Bakayoko, intime du communicant Fabrice Sawegnon, l’homme s’est imposé face à Sory Diabaté, le vice-président du comité exécutif sortant, et à l’ex-capitaine et buteur des Éléphants, Didier Drogba. Il succède ainsi à Augustin Sidy Diallo, décédé en novembre 2020.

Durant des mois, le scrutin a tenu en haleine tout un pays à coups de polémiques, d’accusations, de retournements de veste… Et avec d’importants moyens financiers. Tous les ingrédients d’une élection politique avec, pour seul enjeu, la présidence d’une fédération sportive.

Pendant leur campagne, les trois candidats ont tout fait pour obtenir un maximum de soutiens politiques. Si, en 2011, Alassane Ouattara avait soutenu Augustin Sidy Diallo, il a cette fois refusé de prendre parti. Le président fera simplement passer le message à la Confédération africaine de football (CAF) et à la Fédération internationale de football association (Fifa) qu’il tient à ce que le scrutin se déroule normalement, dans de bonnes conditions, à la date prévue, et que tout le monde puisse se présenter. Cette neutralité apparente du chef de l’État va considérablement ouvrir le jeu. « Didier Drogba a tenté d’obtenir l’appui du couple présidentiel, mais Alassane comme Dominique Ouattara se sont méfiés. Cela n’a pas empêché certains ministres, comme Claude Paulin Danho ou Alain-Richard Donwahi, de militer en sa faveur », précise notre source.

Une partie de l’entourage présidentiel apportera cependant son soutien à Idriss Diallo. Bien que défait, Sory Diabaté bénéficiera lui aussi d’un fort appui politique. « D’abord, parce qu’Abidjan a eu le sentiment que la CAF et la Fifa voulaient l’exclure. Ensuite, parce qu’il était le candidat de Sidy Diallo et s’entendait bien avec Amadou Gon Coulibaly », explique l’un de ses proches.

Depuis l’indépendance, les présidents successifs de la FIF ont toujours été des familiers des sphères du pouvoir. Créée en 1960, la fédération sera d’abord dirigée par des caciques du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, alors parti unique) : Germain Coffi Gadeau puis Mathieu Ekra, tous deux ministres. Victor, le fils du second, sera d’ailleurs président de l’Asec Mimosas dans les années 1980.

En adepte de la géopolitique, Félix Houphouët-Boigny voyait en cet opium du peuple un moyen de calmer les éventuels désirs de contestation. Le père de la nation donna aux dirigeants de club les moyens de former des équipes compétitives. Quatre formations émergèrent – l’Asec Mimosas, l’Africa Sports, le Stade d’Abidjan et, un peu plus tard, le Stella Club d’Adjamé –, avec, à leur tête, des personnalités politiques fortes souvent issues de familles influentes. Les Ouégnin tiraient les ficelles à l’Asec, d’abord par l’intermédiaire de François Adon Maurice Ouégnin puis à travers son fils Roger, président depuis 1989. Il y avait les Zinsou à l’Africa, l’avocat Julien Mondou au Stade d’Abidjan, l’homme d’affaires Abdoulaye Diallo au Stella Club. Le week-end, les coups d’envoi des matchs revêtaient une importance toute particulière. Au-delà de l’enjeu sportif, il en allait de l’honneur d’une famille, d’un ministre.

« L’Africa était considéré comme le club des Bétés, avec lesquels Houphouët-Boigny a eu des relations délicates et qui ont été violemment réprimés en 1970. Alors [Houphouët-Boigny] a choisi de donner des moyens considérables au club, lui permettant de rayonner, de recruter des stars africaines de l’époque comme Joseph-Antoine Bell », raconte Alain Lobognon, ministre de la Promotion de la jeunesse, des Sports et des Loisirs de juin 2011 à mai 2015.

Successeur d’Houphouët, rapidement confronté à une forte opposition politique, Henri Konan Bédié ne montra pas un intérêt très prononcé pour le foot, même si, durant sa présidence, la FIF était dirigée par son beau-frère, Ousseynou Dieng.

Le 24 décembre 1999, le général Robert Gueï renverse le président. Le militaire place le colonel Mathias Doué, l’un des piliers de son régime, au ministère des Sports et applique ses méthodes musclées au monde du ballon rond. En février 2000, les Éléphants sont piteusement sortis dès le premier tour de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), organisée au Ghana. À peine rentré d’un voyage officiel à Dakar, Gueï décide de mettre les joueurs au garde-à-vous. Une mise au pas habilement mise en scène.

L’avion qui doit les ramener au pays n’atterrit pas à Abidjan mais à Yamoussoukro. Tout juste arrivée (dans un aéroport plongé dans l’ombre), l’équipe entraînée par Gbonké Tia Martin est conduite par des hommes en armes au camp militaire de Zambakro, à 18 kilomètres de la capitale, où les joueurs sont soumis pendant deux jours et deux nuits à un étonnant programme : levée des couleurs, marche au pas et cours d’instruction civique.

Le général putschiste convoque ensuite les sportifs à Abidjan, dans les locaux de la primature, où il leur délivre un sermon : « J’ai demandé que vous soyez envoyés dans cette caserne pour réfléchir, amorce le militaire. C’est un premier avertissement, vous avez été indignes. Les pieds et le cœur devaient jouer […]. C’est la dernière fois que vous serez aussi décevants. La prochaine fois, vous resterez pendant la durée de votre service militaire, c’est-à-dire dix-huit mois, et nous vous mettrons en treillis. »

Les Éléphants seront une nouvelle fois éliminés au premier tour deux ans plus tard. Par chance, ils n’auront pas à affronter la colère de Robert Gueï. Depuis octobre 2002, le pays a un nouveau président de la République qui se nomme Laurent Gbagbo. Quelques mois plus tôt, Jacques Anouma a succédé à Ousseynou Dieng à la tête de la FIF. Gbagbo décide de faire de cet ancien membre du PDCI son directeur administratif et financier. Présenté au patron du Front populaire ivoirien (FPI) par Benjamin Djédjé, cousin de Gbagbo et conseiller spécial à la Présidence, Anouma profite de ce rôle clé pour régner en maître sur le football ivoirien.

La proximité d’Anouma avec Gbagbo est jalousée par certains caciques du régime. Narcisse Kuyo Tea, directeur du protocole du chef de l’État et président de l’Africa Sports, tente de contrer cette influence. Il ambitionne même de briguer la présidence de la FIF, mais doit reculer à la demande de Gbagbo.

« Kuyo militait pour qu’un membre du FPI, plus fidèle et loyal, prenne la fédération en main. Il n’avait pas confiance en Anouma. L’histoire lui a, en quelque sorte, donné raison », raconte un bon connaisseur du football ivoirien.

En avril 2011, juste après la crise post-électorale, Anouma fait immédiatement allégeance à Alassane Ouattara dans l’espoir de conserver ses fonctions. Il bénéficie notamment de la protection de Hamed Bakayoko, alors ministre de l’Intérieur, qui l’a logé lors de la crise post-électorale. Jacques Anouma sera malgré cela contraint par le nouveau pouvoir de renoncer à se représenter. Au-delà de la proximité d’Anouma avec l’ancien régime, Abidjan a un autre candidat en tête : Augustin Sidy Diallo. Après un intense lobbying mené par des émissaires de la primature et de la présidence, ce dernier – qui, à la base, ne briguait pas le poste – est élu en septembre 2011.

Membre influent de la FIF sous les présidences de Dieng et d’Anouma déjà, Sidy Diallo n’est alors pas un inconnu. Patron d’Ivosep, les pompes funèbres de Côte d’Ivoire, il est le fils d’Abdoulaye Diallo, ancien conseiller spécial chargé des affaires privées d’Houphouët-Boigny et créateur du Stella Club d’Abidjan. Pendant la crise post-électorale, Sidy Diallo a séjourné dans l’une des 306 chambres du Golf Hôtel, cet établissement de bon standing en bord de lagune où Alassane Ouattara est demeuré reclus avec son gouvernement et ses soutiens pendant plusieurs mois – ce que l’on surnomma la « République du Golf ». « Grâce à ses relations, il faisait venir de la nourriture à l’hôtel à ses frais », raconte le journaliste Wakili Alafé.

Durant les neuf années de sa présidence, Sidy Diallo bénéficia d’un accès privilégié au chef de l’État, court-circuitant régulièrement les différents ministres des Sports. Mais, s’il était un homme du pouvoir, Sidy Diallo n’a jamais été un militant. Surtout, il cultivait des amitiés dans tous les camps : il œuvra au retour de Benjamin Djédjé, en 2013, et rendit plusieurs fois visite à l’ex-président à la prison de Scheveningen, aux Pays-Bas.

La tutelle de la sphère politique sur le football répond à une certaine logique. Comme partout, l’argent est le nerf de la guerre, et, en la matière, l’État est roi. En Côte d’Ivoire comme dans la majorité du continent, l’essentiel des ressources provient de subventions publiques. La Fifa octroie chaque année 1,5 million d’euros à la FIF. La CAF environ 300 000 euros. De quoi régler les frais de fonctionnement, mais pas plus. Résultat, l’équipe nationale dépend entièrement du gouvernement, qui bénéficie d’un droit de regard.

Le lien entre les deux mondes est tel que l’univers du football a adopté avec un certain mimétisme quelques pratiques politiques. Les intrigues n’y manquent pas. Comme les soupçons de mauvaise gouvernance et les scandales de corruption. Ce qui fait dire à un initié que « le foot ivoirien fonctionne comme une mafia ».

Femme d’affaires accomplie aujourd’hui âgée de 62 ans, Mariam Dao Gabala l’a appris à ses dépens. Diplômée de HEC ayant principalement fait carrière dans la microfinance, celle qui fut nommée sénatrice en 2019 par Alassane Ouattara ne connaît rien au foot. En janvier 2021, c’est pourtant elle qui est désignée pour diriger le Comité de normalisation mis en place par la Fifa, l’instance dirigée par Gianni Infantino, et la CAF pour mettre fin à la crise que traversait la Fédération ivoirienne et organiser l’élection de son nouvel exécutif, reportée plusieurs fois depuis 2020. La mission du comité n’est pas simple : gérer les affaires courantes de la FIF, remettre à plat le règlement, les statuts, le code électoral et organiser l’élection du nouveau comité exécutif.

Un jour, à 11 heures du matin, elle reçoit un appel du ministre des Sports, Paulin Claude Danho, avec qui, contrairement à ce qui a pu être raconté, elle n’a aucun lien direct de parenté. Le ministre lui passe Véron Mosengo-Omba. Le secrétaire général de la CAF, proche de la Fifa, est à Abidjan pour mettre en place le Comité de normalisation et a jeté son dévolu sur cette militante des droits des femmes. La présidence du comité est proposée à Mariam Dao Gabala à l’issue d’un entretien réalisé le même jour à l’hôtel Ivoire. « Mais je ne connais rien au foot », lance l’intéressée. « C’est peut-être votre chance et celle de la Côte d’Ivoire », lui répond Véron Mosengo-Omba.

Si Dao Gabala confie aujourd’hui avoir « pris ça comme une mission de redressement comme une autre », il n’en sera rien. Très vite, elle s’attaque à la gestion de la précédente équipe dirigeante, qu’avait présidée feu Sidy Diallo. Il se trouve que l’un des principaux candidats déclarés à l’élection, Sory Diabaté, fut l’un de ses vice-présidents.

« Nous avons trouvé une situation financière totalement désastreuse », déclare-t-elle lors de sa première sortie médiatique. Parallèlement à deux audits réalisés par l’Inspection générale d’État (IGE) et le commissaire aux comptes de la FIF, le Comité de normalisation mandate un nouveau cabinet, Ernst & Young, pour examiner les comptes de la fédération sur les exercices 2019 et 2020. Ses résultats font état d’un trou de trésorerie de 4,5 milliards de F CFA (6,8 millions d’euros).

Dao Gabala en détaille les conclusions lors d’une conférence de presse en novembre 2021 et accable principalement la gestion de la sélection nationale, dont était chargé Sory Diabaté, dressant une liste impressionnante de frais de mission, d’hébergement, d’eau… surévalués et non justifiés.

Dans le cénacle du football ivoirien, on goûte peu cette volonté de grand déballage. Coincée entre une Fifa peu réactive et un microcosme footballistique hostile, Dao Gabala est soupçonnée de vouloir exclure Sory Diabaté de la compétition. Elle-même est accusée de mauvaise gouvernance et de népotisme. Parfois, la pression redouble. Les agents affectés à sa sécurité lui sont bizarrement retirés. Un jour, elle rend visite à l’une des magistrates les plus importantes et influentes du pays. Après les formules d’usage, la juge n’y va pas par quatre chemins : « Notre candidat, c’est Sory Diabaté. C’est lui qu’on veut pour la FIF. »

Voyant sa candidature menacée, Sory Diabaté s’active, fait jouer ses contacts au sein du gouvernement. Très proche d’Alassane Ouattara, l’homme d’affaires Abdoulaye Diallo s’émeut même directement auprès du chef de l’État du procès qui est fait à son fils pour sa gestion. « La dame doit arrêter. Elle a tué mon fils deux fois », lâche-t-il. Suffisant pour que sa candidature soit maintenue, mais pas pour l’emporter.

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