Africa-Press – Côte d’Ivoire. Pascal Duris est professeur d’épistémologie et d’histoire des sciences à l’université de Bordeaux. Il a publié notamment Quelle révolution scientifique? Les sciences de la vie dans la querelle des Anciens et des Modernes (16e-18e siècles), aux Éditions Hermann (2016).
Sciences et Avenir: La science moderne a-t-elle connu une période fondatrice?
Pascal Duris: Les historiens ont longtemps considéré la fin du 16e siècle et le 17e siècle comme le moment où la science moderne aurait émergé en Europe occidentale. Opérée par quelques grandes figures comme Copernic, Galilée, Descartes et Newton, cette révolution aurait mis à bas le cosmos géocentrique grec et l’anthropocentrisme médiéval tout en jetant les bases de la méthode scientifique actuelle. Ce discours très séduisant et limpide a encore des adeptes.
Mais il est de plus en plus remis en cause et subit depuis une trentaine d’années une lente érosion. Plutôt qu’un basculement rapide et homogène, c’est un processus beaucoup plus nuancé, graduel et complexe, s’inscrivant dans une continuité, que l’historiographie récente met effectivement en lumière.
D’où vient cette notion de révolution scientifique?
C’est le philosophe et historien français d’origine russe Alexandre Koyré qui l’a introduite dans les années 1930. Ses travaux sur les représentations du cosmos aux 16e et 17e siècles – chez Galilée et Newton notamment – l’amènent à postuler un changement radical, une discontinuité très forte dans la manière de concevoir et étudier alors la nature, qu’il qualifie ainsi de révolution scientifique. Elle se caractériserait en particulier par une mathématisation du monde, le recours nouveau à la raison et l’expérience ainsi qu’une émancipation majeure vis-à-vis de la science des anciens et de la tutelle religieuse. Autant de critères qui, selon Koyré, définiraient également la science moderne.
De nombreux historiens se rallieront à cette analyse. Notamment l’Américain Thomas Kuhn, qui, dans les années 1960, donnera à la notion de révolution scientifique une signification plus théorique et plus large. Les activités scientifiques seraient guidées selon lui par des paradigmes – c’est-à-dire des ensembles de théories, méthodes et manières d’interpréter la réalité, partagés par une communauté savante à une période donnée. Lorsque ces cadres ne parviennent plus à résoudre certaines observations et que des « anomalies » s’accumulent, une crise s’installe. De celle-ci pourra naître alors une révolution scientifique si un nouveau paradigme se substitue à l’ancien – le système héliocentrique par rapport au modèle géocentrique, par exemple.
« Georges Cuvier et le comte de Buffon réalisent d’importantes découvertes en s’appuyant constamment sur Pline l’Ancien »
Quels éléments remettent en cause l’idée d’un bouleversement majeur au 17e siècle?
Il ne fait aucun doute que de nouvelles représentations du monde et de l’Homme ont émergé à cette époque. Mais Koyré et ses héritiers, adeptes d’une philosophie de l’histoire fondée sur les ruptures, ont eu tendance à plaquer, rétrospectivement, la manière de concevoir la science au 20e siècle sur ce qui se serait produit trois cents ans auparavant. Cherchant des « précurseurs » à la science contemporaine, ils ont prêté à quelques figures « géniales » comme Galilée et Newton des intentions qu’elles n’avaient pas.
Hormis Descartes et, dans une moindre mesure, le philosophe anglais Francis Bacon, aucun savant du 17e siècle n’avait le sentiment de vivre ou de participer à un bouleversement majeur. En 1673, l’Allemand Gottfried Wilhelm Leibniz balayait même totalement cette idée: « Comme si on avait besoin d’une grande reconstruction, à en croire Bacon, ou d’une table rase, à en croire Descartes. » Les partisans d’une révolution scientifique se sont focalisés en outre sur les mathématiques et la physique, « reines des sciences » selon l’épistémologie française du 20e siècle. Dans les travaux de Koyré, il n’est ainsi jamais question des sciences du vivant. Or, il faut prendre en compte toutes les activités scientifiques, tous les savants et tous les aspects de leurs œuvres, pas seulement ceux qui soutiendraient la thèse d’un changement radical. En prenant tout cela en considération, l’image globale n’est plus du tout la même.
Pouvez-vous citer des exemples?
Reprenons les critères qui caractériseraient selon Koyré l’avènement de la science moderne. À commencer par l’idée qu’elle serait placée, désormais, sous le patronage de la raison. Comme si les auteurs se réclamaient de l’irrationalité dans les siècles précédents ! Ce n’est absolument pas le cas: Aristote et tous les autres penseurs antiques ont fait ce qu’ils ont fait au nom de la raison, tout comme les maîtres de la scolastique dans les universités médiévales. Les conceptions qui en sont issues sont certes spécifiques à chacune des époques et peuvent aujourd’hui nous choquer. Au 18e siècle, le naturaliste Carl von Linné affirmait ainsi que la « saine raison » permet de conclure que le monde a été créé par Dieu il y a moins de 6000 ans.
Autre critère retenu par Koyré: la mathématisation du monde. Dans le droit fil de Galilée, qui énonçait en 1623 que l’Univers est un livre écrit « dans une langue mathématique « , le développement d’une science quantitative semble être, en effet, une particularité du 17e siècle. Mais il faut rappeler que pour Galilée – et tous les hommes de son époque – le Livre de la nature a été écrit par Dieu tout comme les Saintes Écritures. Les mathématiques des Anciens, tels Thalès, Euclide ou Pythagore, restent par ailleurs omniprésentes, à l’instar de Newton qui, dans ses Principia mathematica de 1687, fait référence à Pappus d’Alexandrie et privilégie la géométrie euclidienne aux innovations de son temps comme le calcul infinitésimal.
Toutes les disciplines sont-elles concernées?
La construction de la science moderne s’opère dans un contexte où les références aux auteurs antiques prédominent dans tous les domaines. Mais c’est particulièrement manifeste dans les sciences du vivant. Au 16e siècle, Léonard de Vinci réalise ainsi de superbes planches anatomiques issues de ses dissections de cadavres. Il dessine pourtant des détails qui n’existent pas – au niveau des ventricules cardiaques notamment – car il représente ce que Galien avait écrit sur ces sujets au 2e siècle et n’imagine pas le contredire.
Autre exemple avec l’Anglais William Harvey: citant abondamment Aristote dans ses œuvres, il emprunte à ce dernier, en 1628, l’idée de mouvement circulaire pour décrire la manière dont le sang se déplace dans l’organisme grâce au rôle moteur du cœur. Jusqu’à la fin du 18e siècle, des naturalistes comme Georges Cuvier ou le comte de Buffon se réfèrent aussi en permanence aux auteurs gréco-latins. Ils réalisent d’importantes découvertes en anatomie, géologie ou paléontologie en s’appuyant constamment sur Pline l’Ancien.
Qu’en est-il du recours à l’expérience?
C’est là encore une construction a posteriori du 20e siècle. Aristote réalisait des dissections animales et Galien considérait déjà l’expérience comme un des piliers de la médecine. Le recours à l’expérience est très ancien et s’est généralisé de manière très progressive. Il avait d’ailleurs de farouches opposants. Alors que Bacon, au début du 17e siècle, préconisait de « violenter la Nature » pour lui extirper ses secrets, la plupart de ses contemporains estimaient que les approches expérimentales – telle la manipulation in vivo du nerf sciatique d’une grenouille par le Néerlandais Jan Swammerdam dans les années 1660 – ne produiraient que des résultats faux car artificiels.
Dans l’ Encyclopédie de Diderot éditée en 1751, l’article consacré aux expériences scientifiques spécifiait ainsi qu’elles défiguraient, dénaturaient le réel. Il faut souligner, enfin, que l’expérience ne constitue pas en soi une méthode sûre pour dévoiler les « vérités » de la nature. À l’instar de celle décrite en 1648 par le Bruxellois Jean-Baptiste Van Helmont, qui, après avoir rempli un vase avec de la farine de blé et scellé celui-ci avec une chemise de femme, assurait pouvoir faire naître des souris au bout de 21 jours, par génération spontanée.
Quel a été l’impact des nouveaux instruments scientifiques?
Les innovations technologiques ont foisonné au tournant du 17e siècle: thermomètre, baromètre et pendules, sans oublier le microscope et le télescope. Ces nouveaux instruments permettront de découvrir que des mondes infiniment petits ou infiniment grands existent au-delà du monde visible. Ils n’entraîneront néanmoins pas automatiquement la science vers de nouvelles bases solides et un chemin de lumière. On peut faire, en effet, avec n’importe quel instrument des observations fausses et tirer des interprétations erronées.
Au 17e siècle par ailleurs, la multiplication des observations instrumentales permettait de démontrer surtout l’existence et la toute-puissance de Dieu grâce à l’examen approfondi de ses œuvres, comme l’œil d’une mouche. En dévoilant des objets inédits, le microscope et le télescope apporteront toutefois aux savants du 17e siècle une grande liberté intellectuelle. Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient, en effet, des cratères de la Lune ou des animalcules spermatiques, car Aristote, Ptolémée ou Hippocrate n’avaient de fait rien dit à leur sujet: ils n’avaient par conséquent aucune crainte de les contredire.
Comment passe-t-on d’un paradigme scientifique à un autre si ce n’est par des révolutions?
Ces passages se font de manière extrêmement lente, hybride et très progressive. Lorsque Copernic expose, en 1543, sa théorie héliocentrique, seule une quinzaine de personnes comprennent de quoi il s’agit et il faudra attendre le 18e siècle pour qu’elle soit pleinement adoptée.
Il en va de même pour la théorie de l’évolution formulée au 19e siècle par Charles Darwin: elle n’a pas mis à bas, un beau jour, le paradigme créationniste fixiste selon lequel tout a été créé par Dieu en six jours de 24 heures, mais s’inscrit dans un continuum de travaux réalisés par Buffon, Lamarck, Cuvier et tant d’autres apportant chacun leur petite pierre.
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