Made in Africa : cinq leviers pour accélérer l’industrialisation du continent

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Made in Africa : cinq leviers pour accélérer l’industrialisation du continent
Made in Africa : cinq leviers pour accélérer l’industrialisation du continent

Estelle Maussion

Africa-Press – Gabon. Vision, climat des affaires, financements, infrastructures et formation: tels sont les grands axes du plan de bataille destiné à concrétiser une ambition de longue date. Explications.

Quand on parle d’industrie en Afrique, au regard des chiffres bruts, c’est un sentiment de déprime qui prédomine. Depuis plus de trente ans, la part de la valeur ajoutée manufacturière dans le produit intérieur brut (PIB) du continent n’a pas décollé. Bien au contraire.

Partie de 16,9 % en 1990, elle est tombée à 9,7 % dans les années 2010, avant de remonter péniblement à 11,3 % en 2019. Depuis, elle stagne désespérément à 11,5 %, l’emploi industriel connaissant le même sort – cantonné à 13 % de l’ensemble de la force de travail.

« Cette contre-performance doit être nuancée: l’industrie s’est maintenue au même niveau avec un PIB qui a doublé en vingt ans, ce qui traduit une progression, et son spectre s’est élargi via la connexion aux services, aux transports et au tourisme », avance l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, qui a fait de l’industrialisation l’un de ses chevaux de bataille.

« Pendant longtemps, le sujet était tabou car associé au repoussoir d’un État interventionniste. Il a fallu un intense lobbying pour qu’il devienne une priorité, rappelle-t-il. Aujourd’hui, alors que le Covid-19 a conduit à un retour en grâce des politiques industrielles partout dans le monde, l’industrialisation est plus que jamais un défi majeur pour les économies africaines. »

Et pour cause. Seule l’Afrique du Nord, locomotive continentale grâce aux réussites industrielles de l’Égypte et du Maroc et, dans une moindre mesure, de l’Algérie et de la Tunisie, se distingue. La zone subsaharienne demeure à la traîne, plombée par une industrie sud-africaine en recul, en raison notamment du manque chronique d’électricité. Ailleurs, on compte quelques réussites – l’Éthiopie et Maurice dans le textile, le Kenya dans l’agrobusiness, le Nigeria avec l’électronique – mais elles demeurent trop rares. D’où la nécessité de mettre en avant les leviers pour passer à la vitesse supérieure et, enfin, assister à l’essor du « made in Africa ».

1. Stratégie

Pour réussir cette bataille, il faut avant tout établir une stratégie. En la matière, l’expérience et la recherche universitaire permettent de poser un constat: il n’y a ni recette miracle ni modèle venant d’Asie ou d’ailleurs à suivre à la lettre. C’est à chaque État au regard de ses ambitions, de ses ressources, de ses avantages comparatifs et de sa capacité à s’insérer dans des chaînes de valeur désormais mondiales de définir son plan d’action. « Pour les pays de taille modeste, je préconise de prioriser au maximum deux filières. Certains d’entre eux, comme le Gabon avec le bois ou le Bénin avec le textile, sont déjà sur cette voie, souligne Carlos Lopes. Pour les économies plus vastes, comme le Maroc, le Nigeria ou l’Égypte, on peut viser quatre à cinq chaînes de valeur. Dans le cas de l’Afrique du Sud, l’action doit se centrer sur le maintien de son niveau de compétitivité. »

Sans surprise, la feuille de route est différente en Afrique du Nord, où l’industrialisation est déjà en marche. « Il s’agit de continuer à monter en gamme pour accroître la création de valeur, notamment via des politiques industrielles 4.0. En outre, la relocalisation des chaînes de valeur mondiales constitue une opportunité de premier ordre pour l’accélération de l’industrialisation de la région, sans compter les nouvelles opportunités à l’international – au Moyen-Orient notamment –, sur lesquelles les industriels se positionnent de façon croissante », analyse Jonathan Le Henry, associé et responsable responsable des activités Strategy& (membre du réseau PwC), au Maghreb, auteur d’un rapport sur l’industrialisation, en 2019.

L’analyse des dynamiques africaines – fort essor démographique, importance du secteur agricole – et internationales – réchauffement climatique, évolutions technologiques – apporte deux autres enseignements. D’une part, sur un continent au fort potentiel agro-industriel, qui veut consolider sa souveraineté alimentaire et où la moitié de la population travaille dans le secteur primaire, il faut capitaliser sur la relation entre industrie et agriculture.

D’autre part, alors que nombre d’industries légères quittent la Chine à la recherche d’une main-d’œuvre meilleur marché, l’Afrique a une carte à jouer, face à l’Inde en particulier, pour accueillir ces activités. Selon une étude de l’Agence française de développement (AFD) publiée en octobre 2022, rien que dans la filière textile-habillement-cuir, on parle de quelque 30 millions d’emplois potentiels…

2. Gouvernance

Quel que soit le pays, une fois la stratégie fixée, celle-ci doit devenir une priorité nationale, endossée par tous les services de l’ État – non par le seul ministère de l’Industrie – et déployée en étroite collaboration avec le secteur privé. Là encore, pas de manuel prêt à l’emploi. À chacun de construire, puis d’animer cette mobilisation générale.

Autre évidence qu’il faut rappeler: cet effort ne pourra payer sans que le climat des affaires s’améliore. « Si les conditions de production ne sont pas compétitives en Afrique, c’est bien plus en raison de l’instabilité politique, de la corruption, des difficultés logistiques et énergétiques que du niveau de qualification ou du coût de la main-d’œuvre. D’où la nécessité de fluidifier le fonctionnement de l’économie et les conditions d’investissement », avance Marc Lautier, professeur d’économie à l’Université Rennes 2 et co-auteur de l’étude de l’AFD mentionnée.

Éthiopie, Kenya, Rwanda, Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Sénégal et Maurice ont tous pris des mesures en ce sens – de la simplification de la création d’entreprise à l’octroi d’incitations fiscales en passant par l’allègement de la bureaucratie – avec des avancées à la clé: regain d’investissements étrangers et décollage de zones industrielles, entre autres.

3. Infrastructures

Un coût moyen de l’électricité quatre fois supérieur au tarif ailleurs dans le monde, une densité de routes bitumées de 2 km pour 100 km2 contre 25 en Asie et 122 en Europe, des tarifs de fret élevés dans des ports encombrés… « L’insuffisance des infrastructures est la contrainte la plus immédiate pour l’industrialisation », a pointé la Banque africaine de développement (BAD) dans sa dernière évaluation, en 2022, des progrès du continent en matière d’essor industriel.

Malgré les investissements considérables faits ces dernières années dans le cadre de partenariats entre États, institutions internationales de développement et acteurs privés, les besoins demeurent gigantesques. Et les fonds difficiles à trouver. Alors qu’il faudrait consacrer 150 milliards de dollars chaque année aux équipements de transports, de réseaux électriques et autres infrastructures, c’est à peine la moitié de cette somme qui est effectivement mobilisée, selon les estimations de la BAD.

Si les pays mettent les bouchées double dans la réalisation de leurs programmes nationaux de construction de routes et d’augmentation de la production électrique, ils ont aussi tout intérêt à parier sur les organisations régionales afin de déployer des projets transfrontaliers. Meilleure négociation des partenariats public-privé (PPP), accélération du développement des zones industrielles et spéciales, digitalisation des services, ou encore automatisation des ports sont autant de solutions qui ont fait leurs preuves et méritent d’être généralisées.

4. Financement

Avec les infrastructures, c’est l’autre écueil identifié de longue date auquel il faut remédier: l’accès au financement. Le problème touche aussi bien les États – dont les recettes sont limitées, avec un taux de taxation en Afrique de 16 % contre 35 % en moyenne dans le monde – que les acteurs privés, confrontés à la frilosité des banques commerciales, comme en témoignent le volume insuffisant des crédits octroyés et les taux d’intérêt élevés pratiqués.

« Un certain nombre de fonds institutionnels, dont les fonds de pension, ne sont pas bien exploités. Ils devraient être mis au service du développement national et financer justement l’industrialisation », avance Carlos Lopes, qui appelle aussi à la modernisation des administrations fiscales.

Côté secteur privé, on attend depuis longtemps le secteur bancaire au tournant. « Les efforts sont trop timides, il faut trouver des mécanismes pour faciliter les prêts afin d’orienter davantage de flux financiers vers l’industrie », plaide Jean-Marie Ackah, le président du groupe Avos et ancien patron des patrons ivoiriens. Il défend notamment un allongement de la durée des crédits – à dix ans contre cinq ou six ans actuellement – pour les activités industrielles, dont le retour sur investissement est plus long que dans les services ou dans le commerce.

Au Maghreb, si la situation est moins tendue, la question financière se pose aussi. « Au vu des ambitions des politiques industrielles, on se doit d’être créatif en développant les conditions nécessaires à l’accélération du capital-investissement », avance Jonathan Le Henry, de Strategy&, qui espère aussi voir se multiplier les incubateurs et fonds d’amorçage.

5. Compétences

C’est le dernier défi à relever: former une population toujours plus nombreuse et plus jeune afin qu’elle dispose des compétences nécessaires aux industries actuelles et futures. En la matière, il y a beaucoup à faire. Dans la plupart des pays, on ne peut que constater le déficit en techniciens, ingénieurs, informaticiens et profils tech, quand nombre d’historiens, de sociologues et autres titulaires de masters de lettres restent désespérément au chômage.

Création de centres de formation professionnelle, modernisation du système universitaire et d’enseignement supérieur, place de l’apprentissage, éducation aux nouvelles technologies, écoles de la seconde chance… Autant de réformes à engager sans tarder, sachant que l’écart entre les besoins de l’industrie et les compétences réelles de la population « s’accentuera à mesure que la technologie continuera de transformer les pratiques manufacturières », a mis en garde la BAD. « Dans ce domaine, rappelle l’Ivoirien Jean-Marie Ackah, il faut une action continue et sur le long terme, durant au moins dix ans, avant d’obtenir des résultats, c’est-à-dire avoir une main-d’œuvre bien formée et efficace. »

Source: JeuneAfrique

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