Africa-Press – Gabon. Promesse de très haut débit, tests d’éligibilité favorables, équipes techniques mobilisées. Sur le papier, l’accès à l’internet par fibre optique semble désormais à portée de clic dans plusieurs quartiers du Grand Libreville. Sur le terrain pourtant, de nombreux abonnés se heurtent à une réalité bien plus complexe: l’absence d’infrastructures intermédiaires oblige les clients à improviser des solutions de fortune, révélant les failles structurelles du déploiement numérique au Gabon.
La procédure est bien rodée. Chez Canalbox, comme chez d’autres opérateurs, la souscription à un abonnement internet par fibre optique commence par un test d’éligibilité. Celui-ci permet de vérifier si la zone de résidence est couverte et si un point de connexion est disponible sur le boîtier de raccordement le plus proche. Lorsque le test est favorable, le client s’attend logiquement à une installation rapide et sans encombre.
Mais dans de nombreux quartiers, cette promesse s’arrête au seuil de la théorie. «On m’a confirmé que ma maison était éligible. Les techniciens sont venus, mais ils ont dit qu’il n’y avait aucun support pour faire passer le câble jusque chez moi», témoigne Charles, habitant de Nzeng-Ayong, dans le 6e arrondissement de Libreville. «Je pensais que tout était pris en charge. En fait, l’éligibilité s’arrête au boîtier». Un cas loin d’être isolé.
Sur le terrain, l’installation se heurte souvent à l’absence de poteaux télécoms, ou de supports normalisés permettant l’acheminement de la fibre depuis le point de connexion jusqu’au domicile du client. Dès lors, une difficulté majeure surgit: il revient à l’abonné de trouver une solution.
Concrètement, cela signifie obtenir des autorisations de passage parfois floues auprès des voisins, des propriétaires fonciers ou parfois des collectivités locales. Dans certains cas, les clients sont implicitement amenés à installer eux-mêmes des poteaux de fortune en bois, en fer ou en matériaux de récupération destinés à soutenir les câbles. Résultat: des fils entremêlés, suspendus de manière anarchique, parfois à faible hauteur, sans réelle garantie de sécurité.
«On m’a conseillé de fixer un poteau en bois et de faire passer le câble comme je peux. Pourtant, je paie un abonnement, pas une formation d’installateur», ironise un autre usager, résident au PK10, visiblement désabusé.
Des installations précaires aux risques multiples
Ces solutions improvisées ne sont pas sans conséquences. Outre la dégradation du paysage urbain, elles exposent les populations à des risques réels: chutes de poteaux non fixés, rupture de câbles, proximité dangereuse avec des lignes électriques, sans parler de la vulnérabilité accrue du réseau face aux intempéries. «Quand il pleut ou quand il y a du vent, on a peur. Personne ne peut dire qui est responsable si un accident arrive», confie maman Jeanne, une mère de famille de la périphérie de Libreville.
La question de la responsabilité en cas d’incident reste floue. Qui répondra d’un accident lié à une installation de fortune? L’opérateur, l’abonné, la municipalité ou l’État? À ce jour, aucun cadre clair ne semble apporter de réponse précise à cette interrogation.
Le déploiement de la fibre optique met en lumière un vide institutionnel. Si les opérateurs investissent dans les équipements actifs et les points de raccordement, l’aménagement des infrastructures de proximité semble pâtir d’un manque de coordination entre les acteurs publics et privés.
Derrière ces difficultés techniques se dessine une réalité plus préoccupante: celle d’une fracture numérique déguisée. Les quartiers planifiés, dotés d’infrastructures préexistantes, bénéficient d’un accès relativement fluide à la fibre. À l’inverse, les zones périphériques ou issues d’urbanisation spontanée se retrouvent « éligibles » sur le papier, mais exclues dans les faits.
Une situation paradoxale, alors même que les discours officiels vantent l’inclusion numérique, la digitalisation des services publics et l’essor de l’économie numérique comme leviers de développement.
L’enjeu dépasse la simple relation entre un opérateur et ses abonnés. Il interroge la capacité de l’État et des collectivités locales à accompagner la transformation numérique par des infrastructures adaptées, sécurisées et équitables. Sans un cadre clair définissant les responsabilités de chaque acteur, le risque est grand de voir se multiplier des réseaux précaires, construits au gré des initiatives individuelles.





