L’Afrique sous la menace d’un colonialisme numérique : Comment en échapper ?

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L'Afrique sous la menace d’un colonialisme numérique : Comment en échapper ?
L'Afrique sous la menace d’un colonialisme numérique : Comment en échapper ?

Anouar CHENNOUFI

Africa-Press – Guinee Bissau. Le monde se souvient sans aucun doute qu’au XIXe siècle, l’Afrique était confrontée à l’agression impérialiste par le biais de ce qu’on appelait à l’époque « la diplomatie de la canonnière », de la conquête territoriale, de l’exploitation économique et de l’extraction involontaire de ressources par les puissances coloniales européennes.

L’Afrique entre deux colonialismes

L’approche coloniale était liée à la conviction profonde que l’avenir économique, et donc politique, de tout pays industrialisé dépendait du contrôle exclusif de ses marchés et de ses matières premières. C’est pourquoi les puissances coloniales ont pillé les terres du Continent africain, extrayant pour leur propre bénéfice des matières premières telles que le cuivre, le coton, le caoutchouc, le thé, l’or, les diamants et l’étain, sans oublier l’uranium pour leurs centrales nucléaires naissantes, et en 1900, les pays européens, dont la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Belgique, le Portugal, l’Italie et l’Espagne, contrôlaient près de 90 % du territoire africain.

Quoi qu’il en soit, le colonialisme, dans ce sens, reposait sur la propriété et le contrôle des terres et des infrastructures, sur l’extraction de main-d’œuvre, de connaissances et de biens, ainsi que sur l’exercice de l’autorité de l’État. Ce procédé a ensuite évolué au fil des siècles, avec de nouvelles techniques ajoutées aux outils coloniaux classiques, et ce jusqu’à l’indépendance de ces pays.

Au jour d’aujourd’hui, nous devons admettre que nous vivons dans un monde où le « colonialisme numérique », qui se développe à une vitesse foudroyante, pourrait devenir une menace aussi importante et de grande envergure pour les pays du Sud que l’était le colonialisme classique au cours des siècles précédents.

Certaines des caractéristiques du nouvel ordre mondial numérique s’incarnent dans l’aggravation des inégalités, la domination des entreprises travaillant dans le domaine numérique et technologique ainsi que les technologies les plus sophistiquées.

Ce phénomène peut paraître nouveau à certains, mais au cours des dernières décennies, il s’est ancré dans le statu quo mondial. Sans un fort mouvement hostile et résistant à la nouvelle puissance coloniale, la situation ne fera qu’empirer. Il convient de noter que de nombreuses analyses critiques se concentrent sur la domination croissante des entreprises de technologie numérique sur leurs marchés nationaux, tandis que leur influence mondiale est ignorée, notamment par les penseurs influents de l’empire numérique américain.

Grâce à l’examen minutieux de données et de chiffres significatifs, il devient clair que les grandes entreprises non seulement opèrent à l’échelle mondiale, mais présentent également des caractéristiques coloniales, avec les États-Unis à la tête du commandement et du contrôle.

Ce phénomène est appelé le « colonialisme numérique ».

D’abord qu’est-ce que le colonialisme numérique ?

Le colonialisme numérique fait référence à un phénomène contemporain par lequel de puissantes entreprises technologiques occidentales exploitent et contrôlent les données des personnes, en particulier dans les pays du Sud, grâce à l’infrastructure et à la technologie qu’elles fournissent. Ce concept établit des parallèles avec le colonialisme historique dans son sens classique, où les empires extrayaient les ressources naturelles et exploitaient la main-d’œuvre locale pour leur propre gain économique. Dans le contexte du colonialisme numérique, les entreprises technologiques occidentales créent des réseaux et des plateformes de communication, comme les médias sociaux, et en profitent pour collecter des quantités massives de données sur les utilisateurs. Ces données sont ensuite utilisées à diverses fins, notamment la publicité ciblée et l’analyse prédictive.

Les principaux acteurs impliqués dans le colonialisme numérique peuvent être identifiés comme suit :

• Les entreprises technologiques occidentales

Ces entreprises développent et fournissent des technologies et des infrastructures permettant l’extraction de données, le ciblage et la diffusion de publicités.

• Les sociétés de publicité et de conseil

Ces sociétés utilisent la technologie fournie par des sociétés technologiques occidentales pour cibler des groupes spécifiques avec des publicités et des messages hautement personnalisés, dans le but d’augmenter leurs profits.

• Les entreprises, partis et organisations locaux

C’est-à-dire tous ceux qui paient des sociétés de publicité et de conseil pour les aider à développer leurs propres programmes dans leur pays, en utilisant les infrastructures et les données collectées par les entreprises technologiques occidentales.

• Les citoyens

Les individus servent, intentionnellement ou involontairement, de sources de données aux entreprises technologiques occidentales et deviennent des groupes cibles pour la publicité personnalisée et les programmes imposés par les entreprises locales.

Comment se manifeste-t-il ?

Le colonialisme numérique se manifeste de différentes manières, notamment dans le contrôle et la manipulation de l’information. Dans le contexte du colonialisme numérique, les puissances étrangères, principalement les États-Unis en tête, créent dans les pays du Sud des infrastructures qui servent leurs propres intérêts.

Les manifestations les plus marquantes du colonialisme numérique peuvent être décrites comme telles :

• Contrôle et manipulation des informations

Sous le colonialisme numérique, les puissances étrangères, souvent dirigées par les États-Unis, créent dans les pays du Sud des infrastructures qui servent leurs intérêts directs. Cette infrastructure est conçue pour garantir que les fonctions critiques de l’écosystème technologique soient dominées par les grandes entreprises qui sont autorisées à générer des profits grâce aux droits de propriété intellectuelle, à l’accès aux infrastructures et à la surveillance grâce à la collecte de méga données. De plus, elles exercent un contrôle sur les flux d’informations, les diverses fonctions politiques, sociales, économiques et militaires grâce à leurs technologies. Cela signifie que le concept de colonialisme numérique met en lumière les préoccupations concernant les déséquilibres de pouvoir, l’exploitation des données et l’influence des entreprises technologiques occidentales dans l’élaboration du paysage numérique et des structures de gouvernance en Afrique et dans d’autres régions du Sud.

En ce qui concerne les logiciels, les experts indiquent que nous pouvons observer un processus par lequel le code, autrefois partagé librement et largement par les programmeurs, est devenu de plus en plus privatisé et soumis aux droits d’auteurs. Dans les années 1970 et 1980, le Congrès américain a commencé à renforcer les droits d’auteur sur les logiciels. Une contre-tendance est venue sous la forme de licences de « logiciels libres et open source » (FOSS), qui donnaient aux utilisateurs le droit d’utiliser, d’étudier, de modifier et de partager des logiciels. Ce n’est un secret pour personne que ces licences présentent de grands avantages pour les pays du Sud, car elles ont créé un « bien commun numérique », libre du contrôle des entreprises et de la recherche du profit. Cependant, à mesure que le mouvement du logiciel libre s’étendait vers le sud, des réactions négatives ont émergé de la part des entreprises technologiques. Par exemple, Microsoft a dédaigné le Pérou lorsque son gouvernement a tenté de s’éloigner des logiciels appartenant à Microsoft. Il a également tenté d’empêcher les gouvernements africains d’utiliser les logiciels libres dans les ministères et les écoles.

• Supervision, manipulation et contrôle dans le domaine de l’éducation en Afrique

L’une des manifestations les plus marquantes du colonialisme numérique dans le domaine de l’éducation en Afrique est peut-être l’influence et le contrôle exercés par de grandes entreprises technologiques, telles que Microsoft, Google, Pearson, IBM et d’autres, sur les systèmes éducatifs du continent. Ces entreprises utilisent différentes stratégies pour étendre leur portée et leur domination dans le secteur de l’éducation, souvent au détriment de l’autonomie locale et des besoins particuliers. En Afrique du Sud, Microsoft, par exemple, est très présent et fait appel à des formateurs pour guider les enseignants dans l’utilisation des logiciels Microsoft dans les écoles. La société fournit également des tablettes et des logiciels Windows aux universités et crée des partenariats pour promouvoir ses produits. En outre, Microsoft s’est associé à Vodacom Mobile pour proposer une éducation numérique aux apprenants en Afrique du Sud. Cette forme de colonialisme numérique n’est pas propre à l’Afrique du Sud mais se retrouve dans tout le Sud.

Les établissements d’enseignement constituent donc un terrain fertile permettant aux grandes entreprises technologiques d’étendre leur contrôle sur les marchés numériques. Les individus défavorisés des pays du Sud comptent souvent sur les gouvernements ou les entreprises pour leur fournir des appareils, les laissant dépendants des autres pour déterminer les logiciels qu’ils utilisent. En pré-chargeant leurs logiciels sur des appareils distribués aux enfants, qui peuvent avoir un accès limité aux technologies autres que les téléphones polyvalents, les grandes entreprises technologiques peuvent gagner des parts de marché et potentiellement influencer les préférences des futurs développeurs de logiciels habitués à leurs logiciels et à leurs interfaces.

En résumé, « le colonialisme numérique dans l’éducation en Afrique implique la domination des entreprises technologiques occidentales, leur exploitation de données et l’imposition de leurs logiciels et plateformes sur les systèmes éducatifs », ce qui peut porter atteinte à l’autonomie locale et aux besoins particuliers.

• L’Afrique considérée comme un terrain d’expérimentation

Un autre aspect est l’utilisation d’Africains comme « cobayes de laboratoire ». Pendant des siècles, les puissances impériales ont testé des techniques de police et de contrôle de leurs propres citoyens sur des populations étrangères.

Quoi qu’il en soit, les projets de surveillance high-tech de Microsoft et de ses partenaires indiquent que les Africains continuent de servir comme des cobayes de laboratoire d’expérimentation pour le compte de l’Occident.

Afin d’éliminer le colonialisme numérique, nous avons besoin d’un cadre conceptuel différent qui remet en question les causes profondes et les principaux acteurs, et qui, en retour, soit lié aux mouvements populaires désireux de confronter le capitalisme et la tyrannie, l’empire américain et ses partisans parmi les penseurs et les écrivains.

C’est pourquoi, pour résister au colonialisme numérique en Afrique, il devient nécessaire de donner la priorité à l’indépendance nationale, de protéger la souveraineté des données et de développer des solutions technologiques locales. Cet objectif peut être atteint grâce à de multiples stratégies, notamment en soutenant l’innovation technologique locale, en promouvant l’alphabétisation numérique et l’autonomisation des populations africaines, en plaidant pour des lois plus strictes sur la protection des données et en encourageant la collaboration entre les entreprises technologiques et les gouvernements africains pour créer une infrastructure numérique qui répond aux besoins spécifiques des Africains.

En outre, la promotion des technologies open source et le renforcement des partenariats entre les pays africains peuvent renforcer l’autonomie et réduire la dépendance à l’égard des géants technologiques étrangers.

« Ce n’est donc qu’en reprenant le contrôle des technologies et des données numériques, que l’Afrique pourrait affirmer sa souveraineté et façonner son avenir numérique ».

Dans ce contexte, Renata Avila, chercheuse à la Worldwide Web Foundation, un organisme basé à Genève qui milite pour l’égalité numérique, a tout de même exprimé son inquiétude : « Le message que nous entendons à plusieurs reprises aujourd’hui est que l’Afrique a besoin d’investissements et du développement de ses industries… mais cette question n’est pas encore bien supervisée ».

« Le développement ne doit pas se faire au détriment de la protection de la vie privée », a-t-elle affirmé.

L’Empire américain et l’Europe jettent leur dévolu sur la jeunesse africaine

La démographie joue dans ce contexte un rôle essentiel puisque la population du continent africain compte 1,3 milliard d’habitants, dont « 60 % ont moins de vingt-quatre ans », sachant que les Nations Unies s’attendent à ce que ce chiffre double d’ici 2050.

Il importe donc de rappeler que la technologie et l’information numériques jouent partout un rôle central dans la politique, l’économie et la vie sociale, et dans le cadre du projet d’empire américain, les sociétés transnationales américaines réinventent le colonialisme dans le Sud en détenant et en contrôlant la propriété intellectuelle, l’intelligence numérique et les moyens informatiques.

La plupart des infrastructures, industries et fonctions de base assurées par les ordinateurs sont la propriété privée des sociétés transnationales américaines, qui dominent largement en dehors des frontières américaines. Les plus grandes entreprises, comme Microsoft et Apple, dominent quant à elles les chaînes d’approvisionnement mondiales en tant que monopoles intellectuels.

Ceci dit, pour « éradiquer le colonialisme numérique », nous aurons besoin d’un cadre conceptuel tout à fait adéquat à la situation et qui remette en question les causes profondes et les principaux acteurs, en lien avec les mouvements populaires prêts à affronter le capitalisme et l’autoritarisme, l’empire américain et ses partisans intellectuels.

En quelques mots : l’Afrique DOIT investir dans la jeunesse africaine !

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