Elhadj Dansa Kanté, révolutionnaire : « la date du 28 septembre symbolise la fierté d’un peuple »

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Elhadj Dansa Kanté, révolutionnaire : « la date du 28 septembre symbolise la fierté d’un peuple »
Elhadj Dansa Kanté, révolutionnaire : « la date du 28 septembre symbolise la fierté d’un peuple »

Africa-Press – Guinée. C’était il y a 64 ans. Le 28 septembre 1958, les guinéens changeaient le cours de l’histoire de leur pays et même celui de l’histoire de l’Afrique. Ce jour-là, ils ont majoritairement voté NON face à la communauté franco-africaine proposée par le Général De Gaulle. Une décision historique qui a permis à la Guinée d’accéder à son indépendance, ouvrant ainsi la voie à d’autres pays africains qui étaient encore sous la colonisation française. Mais depuis quelques années, la belle image de cette date a été entachée par le massacre du 28 septembre 2009. Plus de 150 personnes furent tuées ce jour, de nombreuses personnes ont été blessées et des femmes violées au stade du 28 septembre de Conakry.

Pour parler de cette date à double sens, Guineematin.com est allé à la rencontre d‘Elhadj Dansa Kanté, ancien dignitaire des régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté, qui a occupé de hautes fonctions.

qui est Elhadj Dansa Kanté ?

Elhadj Dansa Kanté : je suis fonctionnaire à la retraite, ancien préfet, ancien Gouverneur, ancien de beaucoup de choses. Le 28 septembre 1958, je n’étais pas encore en âge de réaliser tout ce qui se passait. J’étais en 5ème année de l’école primaire. Je suis né en 1947. Mais plus tard, quand j’ai grandi et quand je suis rentré en fonction, j’assume que j’ai été un acteur majeur dans le cadre de la gestion de la révolution. J’ai assumé à 30 ans déjà sous la révolution. J’étais déjà député à l’Assemblée nationale, Secrétaire fédéral de Gaoual. Et à l’époque, comme il y avait un parti unique, on appelait le secrétaire fédéral. C’était le premier secrétaire politique de tout le département. De tout ce que nous appelons aujourd’hui préfecture. J’ai eu ce privilège. À partir de 1969, j’étais déjà membre du bureau fédéral de Gaoual et le plus jeune membre d’un bureau fédéral sous la révolution. Et c’est de là que j’ai gravi les différents échelons au point de me retrouver au comité central du PDG, au point de me retrouver député à l’Assemblée nationale populaire.

Avec tout ce parcours élogieux, que vous rappelle la date du 28 septembre 1958 ?

Mon appréciation de l’indépendance, je peux vous la dire mais je ne peux pas expliquer exactement comment les choses se sont passées à l’époque. Nous étions tout jeune donc, on a suivi avec des souvenirs qui parfois s’envolent. Mais pour avoir assumé des responsabilités dans ce pays et pour avoir eu accès à certaines documentations, je peux vous dire que l’indépendance de la Guinée c’était le symbole d’une fierté retrouvée. La Guinée a eu le mérite parmi tous les pays de la sous-région à l’époque à dire « NON » à la communauté qui était proposée à tous les pays qui étaient sous domination française. La proposition était la suivante : vous votez « OUI », c’est que vous êtes d’accord de collaborer encore avec la France avec des attributions, des pouvoirs qui seront transférés mais en étant toujours en communauté avec la France. C’est-à-dire, vous échangez tout, vous décidez de tout en collaboration avec la France. Vous votez « NON », la France n’a plus envie de vous, n’a pas besoin de vous. Vous restez à vous-même et à vous de savoir comment vous allez survivre et comment vous allez gérer. Quelque chose de célèbre est resté dans le discours de De Gaulle qui a dit’ qu’il y aura « si vous voulez l’indépendance, vous pouvez la prendre, mais des conséquences, il y en aura ». Sachant bien que les pays africains que nous sommes sont des pays qui n’ont pas de technologie, qui n’ont pas toutes les conditions à remplir pour survivre d’eux-mêmes sans le concours de l’extérieur. À l’époque donc, la Guinée s’est distinguée en disant : « Nous nous préférons notre liberté. Nous savons que nous serons pauvres, nous savons que nous aurons des difficultés, nous savons que nous n’avons pas tout ce qu’il faut pour survivre, mais nous préférons parce que la dignité n’a pas de prix ».

Et la phrase de Sékou Touré à l’époque est restée célèbre. « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage ». Donc à l’époque et jusqu’aujourd’hui, la date du 28 septembre symbolise la fierté d’un peuple. Parce qu’il n’y avait pas seulement qu’une seule partie de la Guinée qui s’est soulevée, il n’y avait pas qu’une seule sensibilité politique, le PDG-RDA n’était pas le seul sur le terrain mais s’agissant de l’indépendance, il y a eu un élan de solidarité de l’ensemble des cadres à l’époque. Ceux qui n’ont pas voulu de l’indépendance, n’étaient pas du tout nombreux. Il y a eu quelques chiffres au niveau du Fouta, quelques chiffres au niveau de Conakry mais qui était insignifiant par rapport à l’ensemble du peuple. Et tout le monde comme un seul homme, toutes les sensibilités politiques se sont donnés la main pour dire « NON » pour dire que nous préférons l’indépendance, notre dignité et nous sommes prêts à affronter toutes les difficultés qui vont se dresser sur nos chemins ; mais c’est un choix et c’est un choix historique. La réalisation de l’indépendance a été une fierté pour tout ce qui se réclame comme Guinéen.

Quel souvenir gardez-vous de l’homme qui a donné l’indépendance à la Guinée puisque vous avez été député sous son règne ?

Ce que je peux comme appréciation du président Sékou Touré, c’est qu’il a tout donné à la Guinée. Aujourd’hui, l’histoire de notre pays n’est pas écrite telle qu’elle devait l’être. Elle n’est pas écrite d’ailleurs. À mon avis, c’est le problème le plus sérieux. Parce qu’on n’arrive pas à écrire l’histoire de notre pays. Dans la mesure où elle n’est pas écrite telle quelle est, les faits ne sont relevés tels qu’ils ont été. Ce sont des spéculations, des interprétations. La plupart des gens qui parlent font part de leurs émotions. Il y en a qui vous diront que Sékou Touré a été très brave. Le fait d’avoir eu le courage d’amener son peuple à voter « NON ». Il y en a qui, par contre, vont dire que Sékou Touré a sacrifié le pays parce qu’il a conduit à l’indépendance pendant que le peuple n’était pas prêt à accepter cette indépendance. C’est pour cela qu’on dit que le Sénégal, la Côte d’Ivoire ont eu des avantages sur nous. Parce qu’eux, ils ont eu le temps de se préparer. Mais sur le plan vérité historique, on ne peut pas nier que le choix qu’il avait fait était un choix fondamental et c’était un choix d’honneur, c’était un choix vraiment de grandeur pour le pays que nous étions. La preuve était qu’à l’époque, quand la Guinée a choisi son indépendance, partout en Afrique, nous étions honorés et partout dans le mondé nous étions respectés. J’ai eu à effectuer en 1983 une mission en Union soviétique. Mais ce qui était remarquable, nous venions en groupe d’africains mais les passeports diplomatiques guinéens faisaient l’objet d’une considération spéciale. Les guinéens étaient l’objet d’un traitement différent des autres. On voyait en chacun des guinéens des hommes de parole, des gens courageux, les hommes de la dignité, les hommes de la fierté. C’est en cela qu’on voyait les guinéens. Donc, à mon sens, une vraie écriture de l’histoire de la Guinée ne peut pas ne pas reconnaître à Sékou Touré le mérite qu’il a eu de faire un choix singulier pour le bonheur et pour la fierté de son pays.

L’image de cette date historique est aujourd’hui tachée par les événements douloureux du 28 septembre 2009, qu’avez-vous à dire ?

C’est regrettable, parce que la même journée aura fait de notre pays deux histoires différentes. Celle qui est glorieuse à savoir l’indépendance et celle qui est douloureuse par le massacre. Mais tout peut arriver dans la vie d’un pays. C’est regrettable qu’il y ait à cette même date deux événements totalement différents au point de vu répercussions sociales et répercussions politiques.

La Guinée de 1958 et la Guinée de 2022, il y a un grand écart. Qu’est-ce que cela vous dit ?

Un grand écart, à mon sens, chaque période avait son choix majeur. Sékou Touré a voulu révéler l’orgueil, la fierté, la grandeur du guinéen. Et tout ce qu’il faisait rentrait dans ce sens. Il fallait que dans le domaine du football, les guinéens soient meilleurs, dans le domaine du théâtre, les guinéens soient meilleurs. Dans le domaine du courage, de la dignité et de l’honneur, les guinéens étaient meilleurs. Il s’est attaqué à ce programme et à mon sens, tout ce qu’il faisait rentrait dans ce cadre. Le Général Lansana Conté, quand il arrivait au pouvoir, il avait une conviction. C’est que les guinéens ont trop souffert. Ils n’étaient pas libres de leurs mouvements, ils n’étaient pas libres de leurs paroles, ils n’étaient pas libres de leurs pensées. Lui, il a dit je donne la liberté aux guinéens. Mais à mon sens, cette liberté est allée si loin qu’en fin de compte le désordre est arrivé. Dites-vous que nos élites n’étaient pas forcément préparées au commandement à la gestion d’un pays. Donc, il y a des aspects positifs, il y a des aspects négatifs. Le fait que Lansana Conté en son temps a libéré les mouvements des guinéens, a libéré les avoirs des guinéens, c’est facile de constater que la venue de Lansana Conté a même émancipé nos campagnes. Les gens ont eu le courage de construire, ils ont eu le courage de se servir de leurs moyens. Alors que sous le régime de la révolution, même quand des gens avaient des moyens, ils avaient peur de montrer, de s’afficher, de peur d’être interprété comme un contre révolutionnaire. Parce que vouloir trop de bien matériels à l’époque, signifiait qu’on n’était pas un révolutionnaire. Si vous êtes un révolutionnaire, contentez-vous du peu que vous avez et contentez-vous du pays que le pays a. Donc, Lansana Conté a eu un aspect positif, celui de donner la liberté de mouvement, la liberté d’action, la liberté de parole à tous les guinéens quand il a pris le pouvoir. Le problème a été que cette liberté est allée si loin qu’on a été dans une espèce d’anarchie. C’est l’aspect négatif de la gestion qu’il a eu. Sinon il était un bon patriote, Lansana Conté. Il a voulu de la paix pour son pays, il a voulu de la liberté réelle pour son pays et il a voulu du développement pour son pays. Parce qu’il a dit à chaque guinéen, « tu peux aller chercher le bonheur où tu peux le trouver pourvu que tu reviennes le réinvestir en Guinée pour faire en profiter les guinéens. » Après on a dit qui il y a du désordre dans le pays. Qu’il y a le laisser-aller… Je n’ai pas été responsable sous le régime d’Alpha Condé mais je suis observateur. Parce que je suis quand même un cadre d’un certain âge de ce pays-là. S’il faut la vraie histoire, on ne peut pas reconnaître à Alpha Condé qu’il a ouvert le pays encore au monde de façon plus directe. Il a vaincu les susceptibilités ou les méfiances qui existaient entre la Guinée et la communauté internationale. Il a fourni de l’efforts dans ce pays. Bien sûr que le fait ça soit un homme à 100% politique, par moment aussi, il a été entraîné par des sentiments politiques. Or, des sentiments politiques sont des sentiments versatiles qui ne sont pas toujours objectifs. Au point que soit consciemment ou inconsciemment, on l’a envoyé vers des règlements de compte. Au moment de la révolution, tous ceux qui ne sont pas révolutionnaires étaient contre les révolutionnaires. Mais le président Alpha Condé est venu de sorte que tous ceux qui n’étaient pas de son obédience politique étaient des ennemis. Donc, c’est comme si on a repris avec le passé. Les adversités se sont multipliées, les frustrations ont été enregistrées et la méfiance entre les guinéens a rebondi pendant sa gestion. Mais on ne peut pas ne pas reconnaître qu’il a tenu à ouvrir le pays. Et comme Sékou Touré l’a fait, il a tenu à ce qu’on respecte la Guinée au plan international.

Aujourd’hui, nous sommes avec la junte militaire, le CNRD, de 1958 jusqu’à maintenant, qu’elle leçon ces nouvelles autorités doivent tirer des régimes passés ?

C’est au CNRD lui-même de tirer les leçons des régimes passés. Mais mon avis est que la Guinée continue à se chercher. De 1958 à 2022, à travers tous les régimes qui se sont succédés, les guinéens continuent à se chercher. J’ai toute l’impression que les élites arrivent au pouvoir avec des intentions bien affirmées mais qu’au fur et à mesure que la gestion de ce pouvoir s’effectue, c’est comme si on a oublié les engagements qu’on a pris au départ. C’est comme s’il y a des forces occultes en Guinée qui font changer aux élites de leurs convictions initiales. Quand je prends le cas de Lansana Conté sous le régime duquel j’ai travaillé et que je connais bien même au point de vue relation personnelle. Quand il est venu au pouvoir, il dit : « nous ne sommes pas venu pour nous enrichir. Si vous voyez quelqu’un parmi nous qui se fait des villas et des véhicules, sait qu’il a volé.» Je suis sûr qu’en faisant cette déclaration, c’était sa conviction personnelle qu’il exprimait. Mais par la suite, dans la gestion de son pouvoir, on a vu que les détournements ont continué, on a vu que les signes d’enrichissement apparaissaient et une lutte manifeste contre ces comportements n’a pas été engagée. Quand le président Dadis est venu, il dit : « nous ne sommes pas des assoiffés du pouvoir. Nous ne sommes pas venus pour rester avec le pouvoir. Nous sommes venus pour aider le pays. » Mais plus tard, lui-même il a dit : « Si vous ne faites pas attention, j’ôte ma tenue et je vais dans l’arène pour conquérir le pouvoir ». Alors, c’est tout ça qui me fait dire c’est comme s’il y a des forces occultes qui font changer d’engagement nos chefs guinéens. Et aujourd’hui encore, on a tout le sentiment que le CNRD est venu avec des intentions manifestes. Mais au fur et à mesure que la gestion du pourvoir avance, on se rend compte que c’est comme si ces forces occultes continuent à jouer sur l’élite.

Avez-vous un dernier mot ?

Je prise que Dieu continu à sauver notre pays. Notre pays a connu des troubles depuis l’indépendance jusqu’à ce jour. Et nous avons perdu trop de temps. Souvent c’est au moment où nous devons marquer des progrès, c’est en ce moment que des facteurs interviennent qui nous font perdre davantage du temps. Si on fait un bilan, le temps que nous avons perdu est de loin plus grand que le temps que nous avons mis à profit pour l’unité, le développement de notre pays. Il est temps que les cadres prennent conscience, il est temps que les dirigeants se remettent en cause pour le salut de notre pays afin que Dieu la Guinée.

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