Steinmetz, Covid-19 et couches-culottes : un procès au pas de charge

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Steinmetz, Covid-19 et couches-culottes : un procès au pas de charge
Steinmetz, Covid-19 et couches-culottes : un procès au pas de charge

Africa-PressGuinée. L’homme d’affaires français Frédéric Cilins, co-accusé de Beny Steinmetz devant le tribunal correctionnel de Genève, a été la star du troisième jour d’audience. Pendant dix heures, il a livré sa vérité, de la Guinée de Lansana Conté aux griffes du FBI.

Il est plus de 19 heures sur les rives du lac Léman. Au cœur de la salle d’audience numéro trois du tribunal correctionnel de Genève, la fatigue commence à se faire sentir. Depuis neuf heures du matin, Frédéric Cilins répond, intarissable, aux questions de la présidente du tribunal, qui tente d’éclaircir son rôle dans les affaires du Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) en Guinée.

Contrat après contrat, réunion après réunion, courriel après courriel, l’homme d’affaires de 58 ans s’explique. Autour de lui, ses trois avocats ont revêtu leurs habits d’archivistes : un à un, ils exhument les documents mentionnés. Le débat prend des allures de course de cotes (au sens juridique du terme), où défense et juges évoquent tour à tour la cinq-cent-millième ou la quatre-millionième pièce de la volumineuse procédure (à quelques unités près).

En sept ans d’instruction, Frédéric Cilins, accusé de corruption et de faux dans les titres à l’instar de Beny Steinmetz, n’avait jusqu’ici jamais accepté de s’exprimer. Poursuivi aux États-Unis puis condamné en 2014 à deux ans de prison ferme pour obstruction à la justice, il avait suivi le conseil de ses avocats américains et gardé le silence… avant de changer d’avis, de façon radicale.

Ce 13 janvier, le voilà qui raconte donc sa vérité. « En 2005, je n’avais aucune expérience dans le domaine minier », raconte-t-il. Le Français et ses associés, Michael Noy et Avraham Lev Ran, travaillent à l’époque dans l’import-export de biens de consommation. Loin de s’intéresser au fer et à la bauxite, ils sont fournisseurs, entre autres, de… couches-culottes et de produits parapharmaceutiques.

« Scandale géologique »

Un homme d’affaires malien, Ismaël Daou, va changer la donne. « Il a commencé à me parler de possibilités avec le Mali d’Amadou Toumani Touré, notamment dans le ciment et l’or. […] Puis, il a évoqué la Guinée, se souvient Cilins. Il m’a parlé d’un scandale géologique, au sens où le pays était riche en minerais mais que rien n’était fait pour que les Guinéens en profitent. »

Le Français flaire la bonne affaire, prend des contacts et, en quelques mois, passe des couches-culottes aux minerais. Ses associés sont proches de l’Israélien Roy Oron, un cadre de BSGR qu’ils côtoient en Afrique du Sud. Par ce biais, Cilins apprend que le groupe conseillé par Beny Steinmetz s’intéresse à la Guinée (en réalité, l’entreprise a même déjà l’ambition de supplanter Rio Tinto dans les blocs 1 et 2 du Simandou).

Selon le ministère public genevois, c’est un « pacte de corruption » qui a permis à BSGR de s’implanter C’est décidé : le Français va jouer les entremetteurs pour BSGR à Conakry. Par l’entremise d’Ismaël Daou, il parvient à s’entretenir avec Henriette Conté, la première dame, laquelle accepte de lui ouvrir les portes du palais présidentiel. Le 20 juillet 2005, il rencontre, en compagnie d’Oron, le président Lansana Conté, lequel les envoie chez son Premier ministre, Cellou Dalein Diallo.

Les affaires sont en marche. Cilins s’entoure à Conakry d’un géologue de BSGR et de partenaires locaux comme Aboubacar Bah et Ibrahima Sory Touré (IST), fils d’un militaire qui fut proche de Lansana Conté. Fin 2005, IST lui présente sa demi-sœur, Mamadie Touré, qui sera également la maîtresse et la quatrième épouse du président. « On est allés la voir chez elle, à l’extérieur de Conakry, dans une maison très modeste. Les canapés étaient presque défoncés et le seul objet de valeur, c’était une télévision dernier cri », se souvient le Français.

En décembre, une nouvelle rencontre avec Lansana Conté est organisée, puis une autre, un mois plus tard. Rapidement, BSGR obtient ses premiers permis à Zogota. Puis, en 2008, il récupère les blocs 1 et 2 du Simandou, fraîchement retirés à Rio Tinto.

« Pacte de corruption »

Success story à la Guinéenne ? Si le récit de Frédéric Cilins le laisse entendre, l’histoire n’est cependant pas sans poser de sérieuses questions. Selon le ministère public genevois, c’est en effet un « pacte de corruption » qui a permis à BSGR de s’implanter. Plusieurs millions de dollars auraient ainsi été versés par François Cilins et ses associés à Mamadie Touré afin qu’elle facilite l’obtention des concessions. Quel a été le rôle exact de Pentler et de FMA, les sociétés de Cilins et de ses partenaires ? Pourquoi Pentler s’est-elle vu attribuer 17,65 % de BSGR Guinée, alors qu’elle n’avait aucune expertise minière ? A-t-elle été utilisée par BSGR pour « sécuriser les concessions guinéennes » à l’aide de la corruption ?

C’est moi qui ai attrapé le palu et usé mes pantalons dans l’administration guinéenne Autant de questions qui se posent au tribunal de Genève. « Pentler a été rétribué pour tout le travail que j’ai effectué en Guinée en amont de l’attribution des concessions. Je suis l’apporteur d’affaires. C’est moi qui ai attrapé le palu et usé mes pantalons dans l’administration guinéenne. J’ai fait un travail relationnel que BSGR n’aurait jamais pu effectuer », explique Frédéric Cilins. La présidente lui fait alors remarquer que, six jours après l’accord passé entre BSGR Guinée et Pentler, lui-même s’entendait avec Ismaël Daou, Aboubacar Bah, Ibrahima Sory Touré et Mamadie Touré, pour leur distribuer de l’argent et des parts du projet.

« Y a-t-il un lien entre BSGR et la rémunération de Daou, Bah, IST et Touré ? », interroge-t-elle. « Pas du tout. C’est concomitant, mais il n’y a pas de lien de cause à effet », explique Cilins. « Roy Oron n’est pas intervenu dans la distribution des sommes d’argent aux partenaires locaux ? », insiste la juge. « Absolument pas », assure le Français. Certes, c’est bien Oron qui lui a remis à Conakry les 500 000 dollars en cash qui devaient être distribués à Bah, IST et Daou, mais, précise-t-il, « c’était de la part de mes associés », lesquels avaient eux-mêmes donné l’argent à Oron en Afrique du Sud.

Les heures d’interrogatoire passent, et les questions s’enchaînent, se recentrant toujours un peu plus sur le personnage de Mamadie Touré. Désignée représentante des partenaires guinéens Aboubacar Bah et Ibrahima Sory Touré, celle-ci reçoit plusieurs versements en lien avec le projet Simandou, dont au moins 3,4 millions de dollars de la part de Frédéric Cilins, Michael Noy et Avraham Lev Ran. Ces derniers s’associent même à l’occasion avec elle dans des projets d’importation de sucre ou encore de poulets. « Elle voulait se lancer dans l’import-export. Elle n’avait pas les moyens de payer la marchandise mais elle avait les contacts pour commercialiser. Donc nous pré-financions et nous partagions les bénéfices ». Que l’argent qu’on lui versait soit ensuite redistribué à IST, Bah ou d’autres, ce n’était pas mon problème

« Mais pourquoi lui avoir versé autant d’argent ? », questionne la juge. « Les versements étaient tout à fait transparents. Ils correspondaient à ce qui avait été convenu avec nos partenaires locaux, dont elle était la représentante. On avait convenu que leur rémunération devrait s’élever à environ 10 % de ce que nous-mêmes avions gagné dans le projet avec BSGR », justifie Frédéric Cilins. « Mais pourquoi elle en particulier ? », s’enquiert encore la présidente du tribunal. Cilins répond : « C’est Ibrahima Sory Touré qui l’a intégrée au départ, puis c’est lui et Aboubacar Bah qui l’ont désignée comme représentante. Que l’argent qu’on lui versait soit ensuite redistribué à IST, Bah ou d’autres, ce n’était pas mon problème ».

Pour le Français, Mamadie Touré est pourtant bien plus qu’un problème. À partir de 2010 et de l’élection d’Alpha Condé en Guinée, des documents commencent à fuiter, tendant à révéler le pacte de corruption présumé qui intéresse aujourd’hui la justice. D’un côté, un cabinet américain, DLA Piper (lié au milliardaire George Soros) et le gouvernement guinéen. De l’autre, Beny Steinmetz et BSGR.

« Il y avait des faux documents qui sortaient, dont certains étaient même franchement comiques. […] Dans un rapport de DLA Piper, j’ai même été décrit comme un Franco-Israélien, ancien agent secret ayant des liens avec Netanyahou ! La situation devenait ubuesque, se souvient Cilins. Je me suis dit que je pouvais aider à trouver une solution pour que BSGR conserve ses permis et que la situation s’assainisse avec la Guinée. […] J’espérais être rémunéré pour cela. »

Manoeuvres d’intimidation

Ainsi, Mamadie Touré revient elle une nouvelle fois sur le devant de la scène. En 2012, puis à deux reprises en 2013, Frédéric Cilins se rend en Floride, aux États-Unis, où réside la Guinéenne, qui apparaît comme la bénéficiaire de plusieurs versements mis en avant par les détracteurs de BSGR. « On voulait lui faire signer une attestation dans laquelle elle indiquerait qu’elle n’avait rien à voir avec les faux documents qu’utilisait DLA Piper », explique le Français.

Alors, ce dernier joue de l’intimidation. Lors d’une conversation qui se révélera écoutée par le FBI, il lui parle d’une offensive à venir de BSGR, lui conseille de ne pas parler des « affaires de mines », suggère de détruire des documents… Et finit par proposer deux millions de dollars. « C’était pour la stimuler. […] En trouvant une solution à cette situation, j’aurais gagné beaucoup plus et je lui aurais reversé une partie », détaille-t-il. Ce n’est pas avec le nom Frédéric Cilins que vous allez séduire Mamadie. Donc je lui ai donné le nom qu’il fallait pour lui faire plaisir

« Mais, Monsieur Cilins, pourquoi, dans cette conversation, mentionner sans cesse Beny Steinmetz ? », interroge alors la présidente du tribunal, qui évoque les différents termes entendus sur l’écoute du FBI, comme « le big boss », le « numéro un » ou « Beny ». Le Français répond, sous le regard appuyé de Marc Bonnant, l’avocat de Beny Steinmetz : « C’était maladroit […] Ce n’est pas avec le nom Frédéric Cilins que vous allez séduire Mamadie. Donc je lui ai donné le nom qu’il fallait pour lui faire plaisir ». La présidente insiste : « Dans l’enregistrement, vous dites que c’est le big boss qui demande de détruire les pièces ». Toujours scruté par Me Bonnant, Cilins répète : « Je disais quelque chose de faux pour la séduire. C’est comme quand on vend un aspirateur. On vous vend quelque chose de génial mais, quand vous rentrez chez vous, ça ne marche pas ».

Rires gênés dans la salle. Beny Steinmetz, qui paraît trouver le temps long, a-t-il apprécié la comparaison avec un appareil ménager ? Frédéric Cilins demande une suspension. Il est épuisé et doit rentrer en France (où il loge à l’hôtel) avant 20 heures, heure du couvre-feu dans l’Hexagone.

La présidente aimerait quant à elle continuer : la Suisse vient de décréter un confinement partiel à partir de lundi 18 janvier et elle s’inquiète de la poursuite du procès, dont elle aimerait achever les débats vendredi soir, « à minuit s’il le faut ». La suspension est décidée, mais les deux prochains jours seront menés au pas de charge, avec les réquisitions des procureurs et les plaidoiries des avocats. Par « chance », aucun témoin ne s’est présenté à la barre, ce qui a allégé le programme. Certains auraient pourtant eu leur mot à dire, notamment la grande absente du jour… Mamadie Touré.

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