Michel L’Hour : “Découvrir l’épave de L’Endurance aurait été impensable il y a trente ans”

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Michel L’Hour : “Découvrir l’épave de L’Endurance aurait été impensable il y a trente ans”
Michel L’Hour : “Découvrir l’épave de L’Endurance aurait été impensable il y a trente ans”

Africa-Press – Guinée. Sciences et Avenir: Vous êtes parti sur les traces de plusieurs grands explorateurs. Pourquoi cet intérêt ?

Michel L’Hour: En 1995, j’ai pu assister aux fouilles de l’épave de La Belle dans la baie de Matagorda, sur la côte du Texas. Ce navire, coulé en 1686, a participé à l’ultime expédition du Français René-Robert Cavelier de La Salle (1643-1687). C’est en me documentant sur ce personnage, premier Européen à s’aventurer sur le Mississippi, que j’ai réalisé à quel point le destin de ces grands explorateurs des 16e, et 18e siècles s’apparente à une tragédie: la plupart d’entre eux ont péri loin de chez eux, souvent de mort violente.

Cavelier de La Salle fut assassiné par des membres de son équipage près de Navasota (Texas). Willem Barentsz a fini, épuisé, dans le Grand Nord. Fernand de Magellan et James Cook ont été tués au cours de batailles avec des autochtones, aux Philippines et à Hawaï. Marc Joseph Marion du Fresne a été dévoré par des Maoris… Et à part ceux dont des camarades ont survécu pour raconter l’histoire, ils ont presque toujours été oubliés. Tous ces personnages me fascinent. Qu’est-ce qui a pu les pousser à prendre de tels risques ?

Les difficultés à l’organisation des campagnes d’archéologie sous-marine ? “Le financement et la distance”
À partir de quand les archéologues ont-ils commencé à s’intéresser aux explorateurs ?

Quasiment depuis que l’archéologie existe ! Un exemple fameux est celui de La Pérouse, parti en 1785 compléter les découvertes de James Cook dans le Pacifique. Pendant longtemps, on n’a rien su de ce qu’il était advenu de ses deux vaisseaux, L’Astrolabe et La Boussole, disparus en 1788.

Quarante ans après leur naufrage dans l’archipel des Salomon, le navigateur franco-irlandais Peter Dillon découvre, en interrogeant des autochtones, des indices qui le conduisent jusqu’à l’île de Vanikoro. Il y repère une épave et récupère des objets, dont une garde et un pommeau d’épée.

Plusieurs campagnes suivront. L’une d’elles, conduite dans les années 1960 par l’amiral Brossard, permettra de mettre au jour les vestiges d’un second navire. Mais c’est à l’association Salomon d’Alain Conan (1944-2017) que l’on doit les plus importantes avancées.

Entre 1999 et 2008, ce plongeur français parvient à préciser l’emplacement de L’Astrolabe et de La Boussole, qui gisaient sous l’eau à quelques centaines de mètres du rivage. Les fouilles de 2003 et de 2005, auxquelles j’ai participé, aboutiront à la découverte des restes d’une habitation construite par les naufragés et, sur l’épave de La Boussole – que nous avons définitivement identifiée en 2005 -, d’un squelette et d’une partie du matériel utilisé par les savants qui accompagnaient La Pérouse.

Couplées à des études bibliographiques ainsi qu’à des enquêtes auprès des populations locales, ces recherches ont permis de reconstituer une grande partie de l’histoire de l’expédition, dont pratiquement le seul témoignage disponible était un récit, livré par le diplomate Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps (1766-1834).

Quelles sont les difficultés liées à l’organisation de ce genre de campagnes archéologiques ?

D’abord, le financement. Et, éventuellement, la distance. Le problème ne s’est pas posé pour les recherches conduites à Vanikoro, car l’île se trouve à seulement quatre jours de bateau de la Nouvelle-Calédonie. De plus, l’association Salomon était soutenue par quelques riches donateurs.

En revanche, dans d’autres régions du globe, les choses peuvent être plus compliquées. En 1993 et en 1995, l’un de mes amis néerlandais, archéologue, est parti en Nouvelle-Zemble à la recherche de la tombe de Willem Barentsz. Il n’a pas pu y retourner car les autorités russes n’ont pas renouvelé son autorisation. Vraisemblablement parce que la mer de Kara, toute proche, a servi durant la guerre froide de site d’immersion de déchets nucléaires…

Et puis, il peut y avoir des difficultés d’organisation. Cela fait des années que j’ai le projet d’aller étudier sur l’atoll de Takapoto, dans l’archipel des Tuamotu (Polynésie française), les restes de l’Afrikaansche Galey, retrouvé dans les années 1970. Il s’agit d’un des vaisseaux du Néerlandais Jakob Roggeveen (1659-1729), découvreur en 1722 de l’île de Pâques. Je n’y suis pas parvenu, notamment parce que la zone est éloignée de tout, que cet explorateur – dont l’odyssée est aussi fascinante que celle de Cook ou de La Pérouse – est perçu comme un étranger en France, et que le mécénat est rare dans notre pays. Enfin, il faut garder à l’esprit que localiser une épave, ce n’est pas l’étudier. Une campagne d’archéologie sous-marine est tributaire de la météo et peut connaître des pépins techniques.

Il faut pouvoir revenir plusieurs fois sur le site. Or, à 20.000 kilomètres de la métropole, les déplacements grèvent tout le projet d’exploration !

“Les vidéos de la plongée sur L’Endurance sont tout simplement ahurissantes”
Des découvertes sont-elles intervenues récemment ?

Plusieurs ! L’une des plus remarquables fut réalisée par l’équipe de mon ami Marc-André Bernier de Parcs Canada, qui a bénéficié d’un soutien du gouvernement canadien pour suivre les traces de l’explorateur britannique John Franklin (1786-1847). Partie d’Angleterre en mai 1845, son expédition avait pour objectif de trouver le fameux passage du Nord-Ouest. On en est resté sans nouvelles.

Grâce aux témoignages des Eskimos, on finira par apprendre en 1869 que Franklin a rendu l’âme sur l’île du Roi-Guillaume. Et que son équipage est mort de faim dans des circonstances atroces, après avoir mangé chiens et cadavres… Mais qu’était-il advenu des deux vaisseaux de Franklin, le HMS Erebus et le HMS Terror ? Des dizaines d’expéditions ont tenté de percer ce mystère.

En analysant, durant quatre ans, les données récoltées par des capteurs installés à bord de navires, Marc-André Bernier et ses collègues sont parvenus à délimiter une zone de recherche et à retrouver les épaves en 2014 et en 2016, à une centaine de kilomètres l’une de l’autre, aux alentours de l’île du Roi-Guillaume, dans le Nunavut. Les images rapportées de cette aventure sont sensationnelles car les deux bateaux, figés par le froid sous la banquise, ont pratiquement été conservés dans leur état d’origine.

Ces recherches ont-elles bénéficié des progrès techniques ?

Le HMS Terror et le HMS Erebus ont été retrouvés par 25 mètres de fond. Les atteindre ne constitue pas un réel problème. En revanche, une découverte comme celle de l’Endurance en 2022 aurait été impossible il y a trente ans. La fameuse goélette trois mâts de l’expédition d’Ernest Shackleton (1874-1922) gît depuis 1915 par 3.000 mètres de fond en mer de Weddell. Sans robots autonomes (AUV) ou téléopérés (ROV), l’équipe britannique – intégrant quelques Français – qui l’a mise au jour ne serait jamais arrivée à la repérer ni à la filmer.

Ce domaine s’est considérablement développé au cours des dernières années, notamment grâce aux efforts conduits en France par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) en vue de soutenir la recherche sur les engins robotisés conçus pour l’archéologie sous-marine. L’Alfred-Merlin, le dernier navire de sa flotte, est équipé d’instruments conçus pour travailler à grande profondeur. Notamment un ROV ultraléger baptisé Arthur, capable de travailler jusqu’à 2.500 mètres.

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