Mustapha OUARAB
Africa-Press – Niger. Au début, le coup d’État au Niger ressemblait aux autres coups d’État qui ont secoué les pays d’Afrique de l’Ouest ces dernières années. Des soldats ont arrêté le président du Niger à son domicile de la capitale Niamey, le 26 juillet. Les généraux ont annoncé la prise du pouvoir quelques heures plus tard, avant que des puissances étrangères ne se manifestent pour condamner le coup d’État mais n’ont rien fait. Puis le putsch a pris une autre voie.
L’ultimatum du bloc ouest-africain fortement soutenu par la France, venant à expiration dimanche dernier, l’heure est à l’attente. Une attente fortement inquiétante.
Une vaste guerre africaine éclatera-t-elle, impliquant la Russie, l’Amérique et la France, à cause du différend sur le coup d’État au Niger, ou bien l’Occident finira-t-il par accepter le coup d’État et normalisera-t-il avec lui ?
Alors que le président Nigérien déchu Mohamed Bazoum a pu —malgré sa détention—parler aux dirigeants mondiaux, recevoir des visiteurs et diffuser des messages de désobéissance sur les réseaux sociaux, les pays voisins ont menacé d’entrer en guerre. Mais certains veulent se battre pour contrecarrer le coup d’État, tandis que d’autres veulent se battre pour assurer son succès.
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a lancé un ultimatum à la junte le 30 juillet, qui stipulait que Bazoum soit rétabli au pouvoir dans un délai d’une semaine, sous peine de subir des répercussions pouvant inclure une intervention militaire.
Peu de temps après, le Mali et le Burkina Faso ont pris la défense de la junte, déclarant que toute action étrangère contre le Niger serait également une « déclaration de guerre » contre eux. L’Union africaine a, pour sa part, donné un délai de 15 jours au Niger pour mettre fin au coup d’État.
Mais, justement, en quoi le coup d’État au Niger est-il différent des autres putschs, qui ont secoué les autres pays du Sahel ces dernières années ?
Un putsch «pas comme les autres»
D’abord, il y a l’importance économique grandissime du Niger.
Le Niger qui est classé parmi les pays les plus pauvres du monde en 2023, avec un PIB total par habitant d’environ 613 dollars, est pourtant le septième plus grand producteur d’uranium au monde, et l’un des plus grands fournisseurs de ce matériau utilisé dans la production d’électricité à partir de l’énergie nucléaire en Europe. Le métal radioactif est le combustible le plus largement utilisé pour l’énergie nucléaire, en plus d’avoir d’autres utilisations en médecine et dans diverses industries civiles et militaires. La production d’uranium au Niger, qui dispose de minerais d’uranium de haute qualité en Afrique, a atteint 2020 tonnes en 2022, soit environ 5% de la production mondiale, contre 2991 tonnes en 2020.
Ces données expliquent la grande importance économique du Niger pour l’Europe, avec en tête la France, le principal allié du Niger dans la région ouest-africaine. Principale source d’approvisionnement en uranium utilisé dans la production d’électricité, pour des millions de foyers en France en particulier et en Europe en général, la France occupe la première place sur la liste des pays importateurs du Niger avec 157 millions de dollars, ce qui représente un peu plus d’un tiers des exportations totales du Niger, qui se sont élevés à 466 millions de dollars l’an dernier. Parmi les autres produits rares les plus importants que la France importe du Niger on trouve également l’or.

Pour tout cela, l’une des premières décisions imposées par la junte était d’arrêter les exportations d’or et d’uranium vers Paris. Ce qui ne tardera pas à avoir de graves répercussions sur le camp occidental, en particulier la France.
Mais la situation du Niger est différente. Malgré sa longue histoire de coups d’État, l’élection de Bazoum à la présidence en 2021 a ravivé l’espoir que le Niger suivrait une voie démocratique. Bazoum a professé son plaidoyer pour la modernité et promu l’éducation des filles. Il a cherché à réduire le taux de natalité du Niger, qui est le plus élevé au monde. Il a également supervisé une reprise économique étonnante, qui a donné lieu à des attentes selon lesquelles l’économie de son pays connaîtrait une croissance de 7 % cette année, après des années de stagnation.
Les pays occidentaux, pour leur part, voyaient en Bazoum une figure amicale dans une région difficile. Les États-Unis et la France se sont largement appuyés sur Bazoum, depuis le déploiement de mercenaires Wagner au Mali l’année dernière. Environ 1100 soldats américains et 1500 soldats français sont actuellement stationnés au Niger, en plus de plusieurs bases de drones. Alors que la valeur de l’aide étrangère s’élève à 2,2 milliards de dollars, constituant 40% du budget général du Niger.
Arène de règlement de compte
Ensuite, il y a l’importance géostratégique du Niger.
Ces dernières années, les États-Unis déploient divers efforts pour orienter leurs relations avec le continent africain, cherchant à concurrencer la Chine en Afrique en ne lui laissant pas beaucoup de place pour pénétrer le continent.
Mais certaines analyses voient ce qui se passe comme faisant partie d’une série plus large de changements fondamentaux, qui prédisent l’érosion radicale de l’influence française sur ses anciennes colonies du continent. Le premier renversement avait eu lieu au Mali le 25 mai 2021, puis au Burkina Faso dans la dernière semaine de janvier 2022, et enfin le coup d’État au Niger.
Dans ce contexte géopolitique Historique, il semble donc que le Niger soit sur le point de devenir une autre arène de règlement de compte entre les camps de l’Est (Russie et Chine) et celui de l’Ouest (Europe et États-Unis). Alors que ce pays, à la fois, si riche en ressources naturelles et si pauvre en revenus, a tout le mal du monde pour s’inscrire dans le jeu des grandes puissances et des équations d’influence internationales, vit dans le seul espoir d’une transformation radicale de sa situation politique et économique, apte de le sortir de son fâcheux classement actuel comme l’un des pays les plus pauvres du monde.
Et si nous relions ce qui se passe en Afrique à la dernière rencontre russe avec les dirigeants africains au sommet de Saint-Pétersbourg, ce sommet explique les efforts de la Russie pour construire une diplomatie forte avec les pays africains afin d’obtenir un soutien dans sa guerre contre l’Ukraine. Le président Vladimir Poutine a annoncé son intention d’encourager les investissements et le double commerce de 20 milliards de dollars (environ 18 milliards d’euros) à 40 milliards de dollars d’ici cinq ans, tout en promettant d’organiser le sommet tous les trois ans.

Ces promesses Russes apportent des réponses à de nombreuses questions, sur ce qui se passe dans l’arène. Ces dernières années, en effet, la Russie est devenue un concurrent majeur de la France sur ses sphères d’influence historiques en Afrique. Moscou cherche à renforcer ses relations commerciales et économiques avec les pays d’Afrique de l’Ouest, et à renforcer sa présence militaire par le biais du groupe paramilitaire Wagner. D’autant plus que ce groupe avait annoncé son soutien à ce qui s’est passé au Niger, dans une lettre attribuée à son chef Yevgeny Prigozhin, dans laquelle il a indiqué que « les événements au Niger faisaient partie de la guerre de cette nation contre les colonialistes ».
Tout ceci indique un changement radical dans la politique du continent Africain, vers le renforcement de ses relations avec la Russie et la Chine au détriment de ses relations «classiques» avec le camp occidental mené par la France et les États-Unis.
Pour toutes ces considérations et bien d’autres, si le coup d’État réussit, le Niger ne sera pas le dernier de la série des dominos, qui tombent (et continueront de tomber) dans une ligne continue de pays, qui s’étendent de l’océan Atlantique à la mer Rouge, et qui seront gouvernés par des juntes militaires.
Crainte d’un «effet domino»
Et alors qu’aucun détail sur cette intervention musclée tant attendue du bloc ouest-africain contre le Niger, n’a cependant pas encore filtré, les putschistes de Niamey ont de leur côté promis une « riposte immédiate » à « toute agression. » Or les promesses de soutien émanant des juntes en places à Bamako et Ouagadougou, s’elles se concrétisent, risquent d’étendre davantage l’embrasement à toute la sphère Sahélo-Saharienne.
Dans ce sens-là, l’effet domino est une réaction en chaîne qui peut se produire lorsqu’un changement mineur provoque un changement comparable à proximité, qui provoquera à son tour un autre changement similaire, et ainsi de suite au cours d’une séquence linéaire ; d’où est née la «théorie des dominos», ou «l’effet domino», qui constitua la colonne vertébrale de la politique étrangère des États-Unis post Seconde Guerre mondiale, pour définir la chute d’un État pro-occidental au profit du bloc communiste (Russe) ne précipite la chute des États amis voisins. Elle a été utilisée et appliquée surtout dans l’Asie du Sud-Est, en particulier au Vietnam des années 1960 et 1970.

Dans l’un de ses derniers podcasts, l’imminent conférencier Franco-Algérien Idriss Aberkane, spécialiste des questions géopolitiques, croit tenir des éléments qui le poussent à croire que le prochain pays du Sahel «candidat» dans cette spirale de putschs, serait le Tchad. Avec le Mali, le Niger, la logique est donc très clairement le Tchad qui vit actuellement étouffé, vacillant entre Paris et Moscou.
«Les Russes pourront proposer leur protection à l’actuel président Tchadien Mahamat Idriss Déby, lui disant : «vous serez complétement protégé par nous comme Bachar Al-Assad (président Syrien), les Français ne pourront rien contre vous, mais honnêtement, ce sera difficile à croire pour le président du Tchad dont les Français ont tué le père (Idriss Déby)».
Donc c’est du côté de Ndjamena, qui subit de très fortes pressions, à la fois françaises et Russes, qu’il faut s’attendre à la chute du prochain domino.
D’autre part, les acteurs maliens (et Russes) peuvent aussi être intéressés par un processus d’insécurisation accélérée de tout l’espace Sénégal-Gambie-Côte d’Ivoire. Les incertitudes de succession en Côte d’Ivoire, et la crise politique qui fragilise le Sénégal fragilise, nul ne sait aujourd’hui comment elle pourrait déboucher. C’est la principale motivation qui enthousiaste Dakar à prendre le devant de la riposte militaire promise par la CEDEAO.
Plus au nord, l’Algérie immense puissance régionale d’un point de vue sécuritaire, militaire et de renseignement, est très largement active et sa réorientation diplomatique peut peser lourd et négativement sur la stabilité de la Mauritanie.
Les dimensions terroriste et tribale
Pour les occidentaux, une intervention militaire de la CEDEAO ne profitera qu’aux djihadistes, et fera en effet craindre une dégradation généralisée de la situation sécuritaire non seulement dans le pays, mais aussi dans toute la région du Sahel, déjà instable et en proie aux mouvements djihadistes.
Les analystes occidentaux mettent en garde, en effet, que toute guerre dans cette zone ultra-sensible du Sahel pourrait en faire un nouveau foyer du terrorisme international, qui remplacerait le rôle qu’a joué le Moyen-Orient jusqu’en 2017, c’est-à-dire jusqu’à la fin de Daesh.
Ainsi on n’arrête pas d’avertir que la coopération militaire entre le Niger et les Occidentaux risque de livrer le pays aux groupes islamistes qui opèrent dans la région.
Il y a là une vérité qui en dissimule une autre, qui en est peut-être la principale cause. Ainsi, on essaie de dissimuler le fait que derrière le coup d’État ayant renversé le gouvernement démocratiquement élu de Mohamed Bazoum, se dessine un refus catégorique de la présence française dans le pays.

Alors que sur le plan purement interne, on se soucie peu (sinon pas du tout) des répercussions gravissimes de toute autre guerre au Niger, sur le tissu social du pays déjà proie à diverses conflits inter communautaires, qui menacent de transformer le pays en une « nouvelle Somalie ».
En effet, le président déchu Mohamed Bazoum appartient à la tribu Nigérienne arabe minoritaire des Ouled Slimane, alors que les putschistes appartiennent eux à la tribu majoritaire des Haoussa. Ce détail passé souvent sous silence, démontre pourtant la fragilité sociale du Niger. D’où la dimension tribale n’est pas à exclure, dans ce qui se joue actuellement dans la région.
En effet, Mohamed Bazoum a été le «premier président arabe» (très controversé) du Niger, à son élection en Mars 2021.
Est-il de rappeler que Lors de son discours le 24 septembre 2022 à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, le Premier ministre Malien par intérim Abdoulaye Maïga, a accusé le président du Niger Mohamed Bazoum de ne « pas être Nigérien ». Une attaque qui a généré une vive polémique sur les réseaux sociaux, même si ce n’est pas la première fois que l’origine du président Bazoum, issu d’une tribu arabe implantée dans le sud de la Libye voisine, fait l’objet de critiques.

D’ailleurs, la seule ombre au tableau très positif du candidat Bazoum à la dernière présidentielle de 2020, selon les observateurs, était sa base électorale jugée «faible» en raison justement de son appartenance communautaire. La Cour constitutionnelle du Niger avait pourtant déjà tranché sur cette question soulevée par les opposants au chef de l’État avant la présidentielle de 2020. Mais au-delà du débat juridique, ces propos reflètent surtout la dangereuse montée des communautarismes instrumentalisée par certains chefs d’Etat et groupes politiques et djihadistes au Sahel.
Les Haoussas sont un peuple du Sahel essentiellement établi au nord du Nigeria et dans le sud du Niger. Ils constituent une des ethnies islamisées les plus importantes d’Afrique par leur nombre.
ils représentent 22 % de la population du Nigeria (soit environ 44 millions d’individus), alors qu’au Niger, ils représentent 55 % de la population (environ 13,750 millions d’individus).
Cette suprématie numérique encourage un mouvement séparatiste, présent au Nigeria et au Niger, qui souhaite réunir les Haoussas en une seule nation.
Alors que la tribu Ouled Slimane, autre ethnie islamisée, vit principalement dans le sud de la Libye ainsi que dans le nord du Tchad et le nord-est du Niger, pays où elle est ultra minoritaire. Vaincus par l’occupation Ottomane à Tripoli à la fin des années 1830, les survivants des Ouled Slimane s’étaient réfugiés dans le bassin du lac Tchad depuis lors.
Jugée «proche» de la France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette tribu tente de jouer de ses bonnes relations avec Paris. Ce qui explique la proximité politique de Bazoum de Paris.
Il n’est donc pas à négliger que tout embrasement généralisé du Niger et de la sous-région Sahel, fera raviver les conflits intercommunautaires et plonger les minorités tribales (dont les Ouled Slimane), dans des bains de sangs.
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