Africa-Press – Niger. Investissements, coût de l’énergie, couverture des zones rurales, fiscalité… Les défis s’accumulent pour un secteur qui choisit, pour la première fois de son histoire, de former un lobby pour défendre ses intérêts.
Ils ont décidé de se baptiser le « G6 » et de mettre temporairement de côté leurs rivalités. Depuis octobre 2023, les six plus importants opérateurs d’Afrique – Airtel Africa (26e de notre classement des 500 champions africains 2024), Axian (87e), Ethio Telecom (113)e, MTN (6e), Orange et Vodacom (18e) – se sont unis pour porter un plaidoyer en faveur de réformes fiscales et réglementaires et d’une réflexion avec les gouvernements autour de nouveaux mécanismes qui permettront de financer le mur d’investissements qui se dresse face à eux pour les années à venir.
Coordonnées par l’association GSMA, qui défend les intérêts de l’industrie mondiale des télécoms, cette campagne de lobbying a été officiellement lancée lors de la version africaine du Mobile World Congress (MWC), qui s’est déroulée en octobre 2023 à Kigali, au Rwanda. Fin février 2024, c’est sur la rive nord de la Méditerranée, au MWC de Barcelone, en Espagne, que se sont poursuivies les discussions – à huis clos – entre les opérateurs et quelques représentants gouvernementaux du continent.
La pression fiscale au cœur des revendications
D’ici à 2030, 100 milliards de dollars devront être investis dans les infrastructures numériques en Afrique afin d’absorber la demande en trafic internet des près de 700 millions d’utilisateurs attendus, selon les estimations de la Banque mondiale.
Dans le même temps, l’industrie – qui assure ne pas pouvoir relever seule ce défi financier – se plaint de la pression fiscale imposée à ses activités. « Investir et être taxé sont deux injonctions paradoxales émises par les gouvernements. Il faut changer ce modèle si nous voulons garantir la qualité et la pérennité de nos services », prévient le dirigeant d’un des six opérateurs. « Le grand défi du secteur actuellement reste la taxation », abonde Daddy Bujitu Mukadi, directeur de la régulation chez Airtel Africa. Les ambitions sont claires: parvenir à un modèle de taxation plus traditionnel se limitant à un impôt sur les sociétés en plus des redevances relatives à la location des spectres de fréquence et aux licences télécoms.
Exit le recours à l’Alliance Smart Africa, jugée trop pro-réglementation. L’industrie préfère cette fois-ci renégocier gouvernement par gouvernement. Et des projets concrets s’esquissent pour alléger les investissements: « Nous réfléchissons à la création d’une plateforme permettant de construire des projets en commun, sous forme notamment de partenariats public-privé [PPP] », explique Hassanein Hiridjee, PDG d’Axian. « Cette initiative n’est pas uniquement pertinente du point de vue des revenus, mais aussi parce qu’elle peut nous permettre de renouveler notre collaboration avec les gouvernements », renchérit Nompilo Morafo, directrice du développement durable et des affaires générales de MTN.
Couvrir (enfin) les zones rurales
L’union est loin d’être un mouvement naturel pour une industrie réputée ultraconcurrentielle. Mais maintenant que le travail de couverture des grandes métropoles est quasiment terminé, la donne a changé. « Notre concurrence dans les zones rurales justifie cette alliance car nous constatons que nous n’arriverons pas seul à trouver un modèle viable, notamment à cause des coûts relatifs à l’énergie », confirme pour sa part le dirigeant d’un des membres du G6.
Une épine reste en effet plantée dans le pied des opérateurs. Depuis dix ans, malgré leurs progrès en matière de pénétration de l’internet mobile sur le continent – seule 17 % de la population n’est à ce jour pas couverte par une connexion à haut débit mobile (3G, 4G ou 5G) –, une vaste part (60 %) des usagers couverts continuent de ne pas utiliser les services numériques.
Et ce pour différentes raisons: « 4 % de ces gens possèdent un smartphone mais n’utilisent pas d’applications parce qu’ils ne maîtrisent pas l’outil, ne trouvent pas de services utiles à leurs yeux ou parce qu’ils n’ont pas accès à la langue de leur choix sur leur terminal, explique Angela Wamola, responsable de l’Afrique subsaharienne au sein de la GSMA. 16 % possèdent un feature phone [téléphone non tactile] et 40 % ne possèdent pas de téléphone pour des raisons financières. »
Le challenge pour les acteurs de l’industrie est donc de baisser les prix des terminaux, mais aussi ceux de la donnée mobile, qui, dans de nombreux pays, représentent un poste de dépense important pour les utilisateurs.
Réduire la facture énergétique
Pour y parvenir, le G6 compte dans un premier temps trouver des solutions pour baisser sa facture énergétique. « Environ 30 % des dépenses opérationnelles des opérateurs sont consacrées à l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’infrastructure mobile. Cela ajoute un coût aux services mobiles à large bande, surtout en cette période d’inflation », pointe Angela Wamola.
Développer des partenariats avec les fournisseurs locaux d’électricité ou encore demander aux autorités de classer parmi les infrastructures critiques de l’État l’ensemble des équipements énergétiques des opérateurs afin d’en garantir la sécurité: c’est ce qu’essaie de négocier actuellement le G6 auprès des gouvernements. Le temps presse pour certains opérateurs comme Orange, qui s’est engagé sous l’ère Stéphane Richard à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2040.
Si la majorité de ses infrastructures électriques sont à ce jour alimentées par de l’énergie renouvelable – comme le solaire –, la facture énergétique reste une gageure. Le groupe a un temps tenté de répliquer son modèle polonais au Mali en vue de déployer ses champs de panneaux solaires pour subvenir à ses propres besoins et peut-être aller jusqu’à commercialiser le surplus. Mais Orange s’est rapidement confronté aux réticences des énergéticiens locaux et le projet est aujourd’hui en suspens.
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