Estelle Maussion
Africa-Press – Niger. Traçabilité, transformation locale, revenu des planteurs… Pour relever tous ces défis, le fondateur du négociant ivoirien de fèves durables assure que les acteurs locaux ont leur rôle à jouer aux côtés des géants du secteur et de l’État.
Avec 50 000 tonnes de fèves vendues par an et un chiffre d’affaires d’environ 100 millions d’euros, Kineden Commodities est un petit joueur sur le marché du cacao ivoirien dominé par les géants Cargill, Barry Callebaut et Olam. Mais c’est un acteur local, engagé depuis sa création en 2014 sur le créneau des fèves certifiées et qui accepte de parler – fait suffisamment rare dans le secteur pour être signalé.
Fondé et dirigé par Stéphane Apoque, Ivoirien de 48 ans qui a fait ses classes au sein du négociant suisse ECOM, Kineden représente l’un des maillons de la longue chaîne de l’industrie du chocolat. En tant que négociant, il est situé entre l’amont, à savoir les producteurs et coopératives, et l’aval, où opèrent broyeurs, chocolatiers et supermarchés, dans un domaine où interviennent aussi l’État et l’Union européenne via l’adoption de nouvelles normes sur le cacao.
Autant dire qu’il se trouve au cœur des discussions sur la façon d’assurer la traçabilité des fèves, d’augmenter la rémunération des cacaoculteurs et de construire une filière plus durable. Un véritable casse-tête au regard du nombre d’acteurs impliqués et des enjeux financiers dans une industrie du chocolat mondialisée. Sur tous ces sujets chauds, le dirigeant ivoirien assure que, pour sortir par le haut, chaque acteur, privé comme public, va devoir faire des efforts.
Jeune Afrique : Avec l’entrée en vigueur en 2024 de la législation européenne interdisant la déforestation importée, le cacao ivoirien – dont une grande partie est exportée en Europe – devra être 100 % traçable pour accéder à ce marché. Qui va être le plus touché par cette réforme ?
Stéphane Apoque : Le cacao, c’est un sport de riches. Il faut des fonds pour acheter les fèves et investir dans la traçabilité. L’avantage va, de fait, aux géants et multinationales, qui disposent d’un meilleur accès aux financements en termes de volume et de coût. Cela explique qu’ils détiennent la plupart des contrats de vente de fèves certifiées et qu’ils ont développé depuis des années leur système de durabilité.
NOUS NE TROUVONS PAS TOUJOURS LES DÉBOUCHÉS
Pour les opérateurs locaux, c’est plus compliqué. Si la traçabilité est à la portée de la plupart d’entre eux – la majorité des coopératives ivoiriennes sont certifiées Rainforest Alliance –, la mise en œuvre est plus longue.
Malgré le soutien aux acteurs locaux (obligation de leur réserver 20 % des contrats internationaux, plafond de volume d’achat imposé à tous les opérateurs), leur situation demeure délicate. Ont-ils encore leur place ?
Les difficultés sont réelles. Le coût des prêts avec des taux d’intérêt entre 8 et 10 % nous a conduit depuis trois ans à recourir aux marchés internationaux. Une fois l’argent investi, nous ne trouvons pas toujours les débouchés. Lors de la dernière campagne, nous n’avons vendu que 40 000 tonnes en cacao certifié sur un total de 50 000. Les 10 000 restantes ont été commercialisées en cacao standard. C’est un investissement à perte pour nous et, surtout, un manque à gagner pour les coopératives, sachant que les primes Fairtrade et Rainforest Alliance représentent entre 150 et 220 euros la tonne. Cela dit, Kineden comme Ecookim, la Coopérative nouvelle Esprit de Ketesso (Cnek), Awahus ou encore la Société de commercialisation de café et de cacao (S3C), prouvent qu’il est possible pour les locaux d’exister.
Est-ce que cela ne dépend pas du bon vouloir des multinationales ?
Oui mais pas uniquement. Si certains chocolatiers achètent une partie de leurs fèves en direct à des acteurs nationaux, cela représente un volume limité. La majorité passe par des grands négociants. Pour les locaux, il s’agit de s’arrimer à ces derniers pour avoir accès au marché.
LES OPÉRATEURS NATIONAUX DOIVENT GAGNER LA CONFIANCE DES GÉANTS
Cela signifie mettre en place des partenariats avec les géants pour les fournir en fèves certifiées, et construire ensemble un système traçable. Certains mastodontes préfèrent gérer leur approvisionnement en interne, ce que l’on peut comprendre. Mais beaucoup d’autres sont déjà dans cette démarche. Kineden travaille ainsi avec ECOM, Touton, Sucden et Barry Callebaut. Pour que cela marche, les opérateurs nationaux doivent gagner la confiance des géants en garantissant un produit irréprochable.
En Côte d’Ivoire, la culture des fèves est artisanale et souvent réalisée dans des zones rurales et reculées. Comment assurer une réelle traçabilité ?
Nous sommes nombreux, grands et petits acteurs, à avoir mis au point des systèmes performants via l’identification des planteurs, le mapping de leur champ, l’audit des coopératives et la formation, sachant que le Conseil café cacao mène ce même travail à l’échelle nationale. Un point est crucial. Au moment de la cartographie, nous déterminons le potentiel de production de chaque parcelle. À l’heure de la récolte, quand ce volume est atteint, nous ne prenons plus de cacao venant de ce champ.
À terme, le CCC promet un système de traçabilité unifié. En attendant, chacun affiche son résultat selon ses propres règles…
C’est pour cette raison que la Côte d’Ivoire, le Ghana et un certain nombre d’exportateurs plaident pour la mise en place d’une norme africaine du cacao. Pour nous, c’est l’avenir, parce que cela permettra à chacun de vendre sur un pied d’égalité tout en encourageant la production de fèves durables et en évitant de subir la norme européenne.
ÊTRE PREMIER PRODUCTEUR MONDIAL DONNE DES DROITS MAIS AUSSI DES DEVOIRS
Depuis 2018, Abidjan et Accra se sont alliés pour obtenir une meilleure rémunération des planteurs via l’ajout d’une prime – le différentiel de revenu décent (DRD) – de 400 dollars la tonne, ce qui a tendu les relations avec les industriels. Les États ont-ils eu raison ?
Oui et ils ont enregistré une victoire puisque le DRD est accepté et versé par tous. Pour que la filière soit durable, il faut que chaque maillon puisse vivre de son travail. Ce qui signifie rééquilibrer la répartition des marges en faveur de ceux qui touchent le moins, les planteurs.
En période de cours mondiaux du cacao élevés comme en ce moment, le paiement du DRD semble être acté. Qu’en sera-t-il quand ces cours, très volatils, baisseront ?
Être premier producteur mondial donne des droits mais aussi des devoirs, principalement celui de veiller qu’il y ait toujours une adéquation entre production et consommation de fèves. C’est pour cette raison que le CCC lutte depuis plusieurs années contre la hausse des surfaces cultivées.
Si tout n’est pas parfait et s’il peut y avoir des difficultés sur les prévisions de récolte, il est impératif de maintenir la production ivoirienne autour de 2 millions de tonnes par an. C’est un niveau, en ligne avec la demande mondiale, qui permet d’atteindre un équilibre entre le prix élevé souhaité par le vendeur et le tarif bas recherché par l’acheteur.
La Côte d’Ivoire insiste sur la nécessité d’augmenter le broyage (premier niveau de transformation des fèves) sur place. Est-ce la panacée ?
C’est un moyen de capter une partie de la valeur ajoutée, qui autrement irait à l’étranger, et de tirer profit au maximum de la matière première dont dispose le pays. C’est donc parfaitement légitime. Même si tous les géants dont Cargill, Barry Callebaut et Olam ont investi dans des unités ou dans des hausses de capacités, il y a encore beaucoup à faire : on transforme quelque 700 000 tonnes chaque année sur un total de 2 millions.
Voir les industriels parier sur ce segment est un bon signal. S’ils le font, on doit aussi pouvoir franchir ce cap, à condition que l’État crée un environnement où l’on serait compétitif, et qu’il fasse la promotion de la consommation de chocolat localement afin de construire un marché final sur place.
La Source: JeuneAfrique.com
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