“Il n’y a pas de problème fondamental d’ethnies ou de clans”

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Niger :
Niger : "Il n’y a pas de problème fondamental d’ethnies ou de clans"

Africa-PressNiger. Appartenant à la minorité arabe du pays, Mohamed Bazoum doit être investi le vendredi 2 avril président de la République du Niger. Il succède à Mahamadou Issoufou pour la première transition entre deux présidents élus démocratiquement. Quelles traces la colonisation a-t-elle laissé au sein des grands groupes de populations qui constituent le Niger aujourd’hui ? Comment le pays s’est-il construit après son indépendance en 1960 ? Le professeur Yahaya Issoufou, historien, politologue et enseignant-chercheur à l’université Abdou Moumouni de Niamey répond à nos questions.

TV5MONDE : Quelles traces la colonisation a-t-elle laissé au sein des grands groupes de populations qui constituent le Niger aujourd’hui, et comment le pays s’est-il construit après l’indépendance en 1960 ?

Le professeur Yahaya Issoufou, historien, politologue et enseignant-chercheur à l’Université Abdou Moumouni de Niamey, au Niger. © D.R.

Yahaya Issoufou :

Sur cet aspect lié à la colonisation, ce qu’il faut retenir c’est que le Niger est la dernière colonie française d’Afrique subsaharienne. Et à ce titre, il n’a pas bénéficié d’infrastructures comme d’autres territoires coloniaux. Dans le cadre de la lutte anticoloniale, c’est au Niger qu’il y a eu les affrontements les plus impressionnants.

Alors, si on considère les grands groupes, on a une géographie qui est un peu particulière puisque le Niger a 7 à 8 frontières. Il y a peu de pays au monde qui répondent à cette configuration. Ce qui fait que la plupart de ces grands groupes sont partagés entre deux pays. Vous avez le sud du Niger où il y a les Haoussas, qui se partagent entre le Niger, le Nigeria et le Tchad. Dans le nord du Niger, il y a les Touaregs qui se partagent entre la Lybie, l’Algérie et le Mali. A l’ouest, les Zarma-Songhaï se partagent entre le Niger et le Mali. Et enfin dans l’est, les Kanouri vivent entre le Niger et le Tchad. Le Niger est donc composé d’une grande mosaïque de populations. Mais les autorités nigériennes d’après la colonisation ont eu cette vision de créer à partir de rien ou de très peu, un pays.

Ils ont fait preuve d’ingéniosité, pour construire un pays et en faire une sorte de nation, un pays intégré où au lieu de rester orienté vers l’extérieur, les différentes populations se sont retrouvées finalement dans un cadre fédérateur où le sentiment national a prévalu. Il faut aussi reconnaître à ces premières autorités, cette capacité d’avoir mis en place un tissu industriel durant les quatorze années au cours desquelles elles ont gouverné le Niger. Ça c’est sur le plan économique.

Mais sur le plan politique, il y a beaucoup à dire. Tout n’a pas été comme il aurait fallu, puisqu’il y avait certes deux grandes formations politiques, mais in fine à partir des années 1963-64, il y avait certes le multipartisme, mais dans les faits, il y avait un parti-Etat.
TV5MONDE : Le colon a parfois divisé pour mieux régner. Au sein de ce qui constitue aujourd’hui le Niger, certains groupes de populations ont-t-ils été privilégié par rapport à d’autres ?
Yahaya Issoufou : Je pense que tous ces groupes n’ont été que des victimes de la colonisation. Il y a des historiens dont les travaux, parfois assez polémiques, laissent penser qu’une partie de la population nigérienne a soutenu la colonisation, et a pu ainsi récupérer un pouvoir traditionnel héréditaire. Mais je m’inscris en faux contre cette assertion. On stigmatise en particulier les Touaregs, pourtant déjà héritiers de ce pouvoir depuis les temps immémoriaux.

Rien n’a changé entre aujourd’hui et les années 1915-1920. Vous savez, la colonisation a toujours été menée de manière à assimiler un peu le colonisé, à le façonner, à le rendre obéissant, docile, et à opposer les uns aux autres. Eh bien, je peux vous dire que dans le cadre de la colonisation du Niger, cela ne s’est pas beaucoup démontré. Lorsqu’il y a eu le siège imposé au fort français d’Agadez en décembre 1916, la plupart des régions du Niger ont été solidaires des Touaregs et des forces internationales qui ont mené ce siège. [En 1916, la domination coloniale sur les populations du Sahara central débouche sur une révolte des Touaregs menée par Kawsen, membre de la confédération guerrière des Ikazhazen de l’Aïr, massif montagneux situé au nord du Niger, NDLR]

TV5MONDE : Contrairement à ce que l’on peut observer dans d’autres anciennes colonies d’Afrique subsaharienne, la colonisation n’a donc pas généré de conflits ethniques au Niger ?

Yahaya Issoufou :

Au Niger, il y a ce qu’on appelle la parenté à plaisanterie ou le cousinage à plaisanterie, qui constitue le ciment de toutes nos entités coutumières [Selon l’anthropologue britannique Alfred Reginald Radcliffe-Brown, « La “parenté à plaisanteries” est une relation entre deux personnes dans laquelle l’une est autorisée par la coutume, et dans certains cas, obligée, de taquiner l’autre ou de s’en moquer ; l’autre, de son côté, ne doit pas en prendre ombrage », NDLR].

Si bien que vous avez beau être un Haoussa de la région sud, vous avez des liens tribaux, des liens ethniques avec le Touareg, avec le Zarma-Songhaï. Vous avez beau être Kanouri de la région du lac Tchad, ou de Diffa au sud-est du Niger, vous avez des liens avec le Dagra du centre du Niger, ou avec les Peuls qui sont disséminés un peu partout. En définitive, les problèmes d’ethnies en tant que tels, ils n’ont jamais existé véritablement au Niger. Et aujourd’hui encore, en dehors des agitations des politiciens, même quand ils sont en difficulté, il n’y a pas de problème fondamental d’ethnies ou de clans. Jeunes enfants conduisant un troupeau de chèvres dans le village de Koutoukale, près de Niamey, au Niger. © AP Photo/Sunday Alamba

TV5MONDE : Selon vous qu’est-ce qui caractérise les quinze premières années d’indépendance de ce qui est aujourd’hui la République du Niger ?

Yahaya Issoufou : Vous savez, les intellectuels de la période juste avant les indépendances et un même un peu après étaient pour la plupart des instituteurs. Ce qu’ils ont fait dans les années 1960, les fameux ingénieurs que nous avons aujourd’hui à la tête de notre pays, parmi lesquels le président Mahamadou Issoufou, n’ont pas fait le cinquième. A l’époque, la conception que les uns et les autres avaient de la politique, c’est l’esprit de servir, servir là où on est, sans s’identifier à une région.

Hamani Diori, premier président de la République du Niger, au pouvoir de novembre 1960 jusqu’à sa destitution par un coup d’Etat en avril 1974.© Wikipedia

Vous prenez par exemple le premier président après l’indépendance Hamani Diori, ou le leader du mouvement indépendantiste Djibo Bakary, ils étaient originaires de l’ouest du Niger. Mais ils ont été élus au centre et au sud du pays. Il n’y avait donc pas cette référence identitaire, mais une intégration déjà assez poussée à l’époque.
Quand vous prenez les premières infrastructures, Hamani Diori et Boubou Hama, le président de l’Assemblée nationale, ont imaginé comment intégrer le Niger à partir de la route de l’Unité.

Cette route de l’Unité, ou Route Nationale 1, part de la capitale, Niamey, dans l’ouest du pays, pour rejoindre Nguigmi, dans l’est, à la frontière tchadienne. D’ailleurs, cette route d’environ 1500 km a été financée par le Canada. Et celui qui a suivi ces travaux de construction n’est autre que l’ancien président Mamadou Tandja.

Entre 1960 et 1974, selon les ouvrages, l’on dénombrait plus de 70 unités industrielles dans le pays. Dans le même ordre d’idée, les autorités de l’époque avaient aussi imaginé comment intégrer et valoriser la jeunesse, en créant par exemple la semaine de la jeunesse, mais aussi un festival tournant de la jeunesse, ainsi qu’un championnat autour des valeurs traditionnelles.TV5MONDE : Malgré les 15 ans de parti unique, les hommes politiques nigériens n’ont jamais créé de partis en jouant sur cette appartenance ethnique. Pour quelles raisons ?
Yahaya Issoufou : Il y a beaucoup de raisons à cela. Si on part d’aujourd’hui pour remonter le temps, en prenant par exemple la constitution de la 7e république [celle qui a été approuvée par référendum le 31 octobre 2010, NDLR], à laquelle j’ai contribué, elle interdit systématiquement toute formation politique sur la base de la religion et de l’ethnie. Mais si on part des années 1960, il n’y avait pas de modèle identitaire sur lequel se seraient basés ceux qui ont étudié en grande partie à l’Institut fondamental d’Afrique noire, à Dakar, ou encore à l’Ecole normale William Ponty, de Saint-Louis, au Sénégal. Le musée Théodore-Monod d’art africain, qui fait partie de l’IFAN, l’Institut fondamental d’Afrique noire.© Wikipedia

Si on procède à une petite comparaison, l’instituteur des années 1960 est largement au-dessus de l’ingénieur des années 90 ou 2020. J’ajoute qu’à l’époque, il n’y avait pas d’idée liée à l’ethnie ou à la région. Car, ceux qui étaient les fonctionnaires issus de la colonisation, ce sont des gens qui étaient affectés et qui servaient là où ils étaient. Si bien que s’étant retrouvés Nigériens à l’intérieur du territoire du Niger, je pense qu’ils étaient juste orientés à servir le Niger et non pas à servir un individu comme on le voit aujourd’hui.
TV5MONDE : La présidentielle de 2011 peut être vue comme l’un des moments où le facteur ethnique semble avoir été définitivement transcendé au Niger. Pour quelles raisons les principaux candidats de l’époque n’ont pas joué sur cette fibre, quitte à perdre le scrutin ?
Yahaya Issoufou : 2011, c’était un contexte particulier. Il y avait eu les dix années de présidence Tandja, peut-être la décennie qui a le plus servi la cause du peuple nigérien. Mais les Nigériens étant attachés à la démocratie, eh bien le président Tandja a été renversé en 2010 par un coup d’état. Que s’est-il passé lors du scrutin présidentiel de 2011 ?

Il y avait le MNSD, le Mouvement national pour la société de développement, l’ancien parti unique qui s’est cassé en deux avec l’arrivée de Hama Amadou qui a créé le MODEN FA Lumana – Mouvement démocratique nigérien. Et puis il y avait la CDS, la Convention démocratique et sociale de Mahamane Ousmane, et enfin le PNDS, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme de Mahamadou Issoufou. Voilà les grandes forces de l’époque, en dehors des seconds couteaux.

Après le premier tour, il s’est avéré que le président Issoufou était en tête, suivi de Seyni Oumarou qui était le candidat du MNSD à cette époque, le 3e étant Hama Amadou et le 4e Mahamane Ousmane. Issoufou vient de la région de Tahoua, dans le centre-ouest du pays. Seyni Oumarou est de la région de Tillaberi, dans l’ouest. Hama Amadou est de Niamey, dans l’ouest également. Tandis que Mahamane Ousmane est de Zinder, dans le centre-sud du pays. Or, l’ancien président Mahamane Ousmane a battu campagne pour Seyni Oumarou plus que pour lui-même. Et le président Issoufou qui a gagné ce scrutin de 2011 devant Seyni Oumarou, ne l’aurait jamais emporté sans le soutient décisif de Hama Amadou.

Et ce qu’il faut saluer encore aujourd’hui, c’est que Seyni Ouamarou est allé au domicile de Mahamadou Issoufou pour reconnaître sa défaite. C’était un tournant de l’unité nationale. C’est quelque chose qu’il faut saluer. L’élégance politique. C’est tout ce qui a manqué à Mahamadou Issoufou au cours des dix dernières années. Ce dernier a dirigé le Niger pendant dix ans, il n’a jamais reçu un opposant.

Mahamadou Issoufou, à gauche, et son rival Seyni Oumarou se croisent près d’un bureau de vote, lors de la présidentielle de 2011, à Niamey, au Niger. © AP Photo/Tagaza Djibo

TV5MONDE :

En choisissant Mohamed Bazoum, membre de la minorité arabe, pour lui succéder, le président Mahamadou Issoufou dit avoir posé un acte fondateur pour le Niger, mais aussi l’Afrique. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?
Yahaya Issoufou : Je suis né et j’ai grandi à Agadez. Et cette ville, c’est toutes les ethnies du Niger. Et parler de minorité est une absurdité. Nous sommes tous de quelque part. Mohamed Bazoum a ses qualités et ses défauts. D’ailleurs, le problème de Bazoum, c’est le président Issoufou. Ce dernier aurait dû laisser la compétition se dérouler au sein du PNDS, son parti politique. Il a affaibli celui-ci en imposant Bazoum pour sa succession. Mais là le tort est causé à Bazoum qui est lui-même une victime.

(Re)voir : “Portrait de Mohamed Bazoum”

Chargement du lecteur… Donc, Bazoum qui a les qualités, qui a servi le Niger, traîne l’ombre encombrante de Mahamadou Issoufou. Son élection apparaît donc comme le 3e mandat de son prédécesseur. Et la Fondation Mo Ibrahim n’a pas respecté le Niger en décernant ce prix à Issoufou [Le Prix Ibrahim 2020 pour un leadership d’excellence en Afrique a été décerné au président Mahamadou Issoufou, NDLR.] Car les Nigériens ont vécu dur dans leur chair la décennie écoulée.

Pendant ces dix dernières années, le pays est resté parmi les derniers de l’indice IDH, l’Indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement. L’école est par terre, la santé est au plus offrant. Le monde rural est le grand laissé pour compte. Au moins mille militaires nigériens sont morts ces dix dernières années et on n’en parle pas. Là où moi je suis indigné, c’est qu’il y a une main mise des intérêts extérieurs sur la souveraineté du Niger. La décennie Issoufou c’est dix années de plomb qui n’ont pas servi le Niger et les Nigériens.

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