Au Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, président déjà candidat ?

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Au Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, président déjà candidat ?
Au Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, président déjà candidat ?

Mathieu Olivier

Africa-Press – Tchad. Alors que l’élection présidentielle doit se tenir au plus tard en octobre 2024, le président de la transition n’a pas officiellement dévoilé ses intentions. En attendant, il place tranquillement ses pions sur l’échiquier politique national.

Lundi 1er février 2021. En quelques heures, une forêt de drapeaux a poussé dans les rues surchauffées de Moundou. La couleur vert domine. Khoudar Mahamat Acyl, aide de camp et beau-frère d’Idriss Déby Itno, et les cadres de la Jeunesse patriotique du salut, l’organe des jeunes du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), y ont veillé. Des touches d’orange amère et de jaune citron s’affichent également, représentant d’autres groupes de partisans. Au milieu de ce nuancier de soutiens, le président s’avance en boubou blanc. Immaculé, malgré ses trois décennies à la tête du pays, le maréchal est en campagne.

Dans la grande ville du Sud, qui lui est volontiers hostile, il poursuit alors sa marche vers un sixième mandat, à moins de trois mois d’une élection qui s’annonce une nouvelle fois gagnée d’avance. La mobilisation d’une partie de la jeunesse locale, qui crie à la confiscation du pouvoir par une élite du Nord dont il serait le chef, ne l’ébranle pas. Sûr de lui, Idriss Déby Itno sait qu’il n’a pas de véritable rival. D’un œil satisfait, parcourant le ballet des drapeaux du MPS, il pense sans doute déjà à ce qui l’attend après le scrutin.

Tournée ou campagne ?

Jeudi 8 juin 2023. Les artères de Moundou se sont cette fois majoritairement teintées de jaune. Comme deux ans auparavant, la chorégraphie des courtisans est bien ordonnée. Les cadres du MPS et de son mouvement de jeunesse y ont une nouvelle fois veillé et, sur les drapeaux, soutenant un flambeau, le fusil et la houe se croisent toujours. Idriss Déby Itno, le fondateur du parti, est décédé en avril 2021, quelques jours après un scrutin présidentiel qu’il aurait remporté. Mais l’emblème du MPS n’en continue pas moins de s’afficher bien haut dans les rues de la capitale du sud du pays.

Comme un peu plus de deux ans plus tôt, un homme en boubou blanc s’avance. Mahamat Idriss Déby Itno n’est pas officiellement en campagne. Président de la transition tchadienne depuis le décès de son maréchal de père, le général effectue une « simple » tournée au contact des populations du Sud. Les manifestations meurtrières du 20 octobre 2022 ont profondément meurtri les régions méridionales, et le chef de l’État souhaite apporter un message d’apaisement. Seulement, dans toutes les têtes, une autre échéance est bien présente : la présidentielle devant avoir lieu en 2024.

SI MAHAMAT IDRISS DÉBY ITNO A LAISSÉ LA PORTE OUVERTE À SA CANDIDATURE, CE N’EST PAS POUR LA FERMER AU DERNIER MOMENT.

Après avoir parcouru les régions du Nord et de l’Est en mai, Mahamat Idriss Déby Itno s’est en effet lancé, le mois suivant, dans une grande tournée des régions du Sud. Dans son boubou blanc, qui n’est pas sans rappeler la longiligne silhouette de son défunt prédécesseur, il a multiplié les rencontres avec les élites et les populations, sous les acclamations de foules mobilisées par le MPS, devenu son premier soutien. Alors, forcément, une question s’est imposée, éclipsant toutes les autres : Mahamat Idriss Déby Itno est-il d’ores et déjà candidat à la magistrature suprême ?

« Personne ne peut dire s’il veut être candidat »

Depuis octobre 2022, nombre d’observateurs du Tchad n’ont plus guère de doutes. Quelques jours avant les manifestations, qui, le 20 octobre, ont endeuillé N’Djamena et les grandes villes du Sud, le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) avait ainsi décidé de ne pas interdire aux dirigeants de la transition de se présenter aux futures échéances électorales, et ce contre l’avis des principaux partenaires étrangers du pays, mais aussi de l’Union africaine, dont le président de la commission n’est autre que le Tchadien Moussa Faki Mahamat.

En d’autres termes, le président Mahamat Idriss Déby Itno et le Premier ministre – à l’heure actuelle Saleh Kebzabo, ancien ministre et ex-opposant à Déby Itno père – ont désormais le droit, au nom du DNIS, de se porter candidat à la prochaine présidentielle, que leurs équipes sont aujourd’hui chargées d’organiser. « Si Mahamat Idriss Déby Itno n’avait pas voulu se présenter, il aurait fait en sorte que le DNIS instaure l’interdiction aux dirigeants de la transition d’être candidat, ne serait-ce que pour éviter les critiques des partenaires internationaux. Or, il ne l’a pas fait », explique une source diplomatique. « Le DNIS était sous le contrôle de la présidence et de l’ancien parti au pouvoir, abonde un opposant. Si Mahamat Idriss Déby Itno a laissé la porte ouverte à sa candidature, ce n’est pas pour la fermer au dernier moment. »

Le président de la transition avait en effet chargé son plus proche conseiller, Idriss Youssouf Boy, de surveiller de près les débats du dialogue. Afin de les verrouiller et de dégager le chemin vers une candidature à la présidentielle ? L’un de ses ministres, contacté par Jeune Afrique, botte en touche : « Il ne s’est pas déclaré. Personne ne peut dire s’il veut être candidat. »

L’homme du dialogue

Un autre se laisse aller à un sourire entendu. Pour lui comme pour beaucoup, l’envie de Mahamat Idriss Déby Itno de conquérir la magistrature suprême et de devenir président « de plein exercice », ne fait pas de doutes. « Sa tournée dans le Nord lui a permis de rassurer les siens, en l’occurrence les cadres de la communauté zaghawa. Il a le soutien de l’armée, dont il est issu. Et ses visites dans le Sud montrent qu’il souhaite panser les plaies des manifestations du 20 octobre et se donner une stature nationale », résume un politologue tchadien.

IL SE PRÉSENTERA SANS DOUTE COMME LE CANDIDAT DE L’UNITÉ DU TCHAD

Et d’ajouter : « Sa communication est en place. Il se pose comme le garant de la sécurité, l’homme du dialogue avec les rebelles et l’opposition, celui qui a pris la tête du pays alors que le maréchal avait été tué. Et il sera sans doute le candidat de l’unité du Tchad, face à des opposants qui prôneraient selon lui la sécession du Sud. C’est une manière habile de retourner l’argumentaire de l’opposition que représente par exemple Succès Masra, qui fait campagne sur la confiscation du pouvoir par un clan et par la minorité zaghawa. »

En nommant à la primature Saleh Kebzabo, l’ancien opposant à son père, Mahamat Idriss Déby s’est d’ailleurs assuré de pouvoir jouer sur cet argumentaire d’ouverture. Il a également permis le retour au pays de Tom Erdimi, l’ancien rebelle, qui est désormais ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation. « Cela a répondu aux demandes d’ouverture de la communauté internationale. Et cela a aussi un intérêt politique : sur le plan intérieur, Saleh Kebzabo peut prendre les coups à sa place », explique notre source diplomatique.


Un tandem avec Youssouf Boy

« Paradoxalement, les manifestations et la répression du 20 octobre 2022 ont fait plus de mal à Saleh Kebzabo qu’à Mahamat Idriss Déby Itno, poursuit cet observateur. Le Premier ministre, qui venait d’être nommé, est celui qui a porté un discours assimilant les protestations à une tentative d’insurrection. »

Le chef de l’État est, en revanche, resté en retrait et, ces derniers mois, a multiplié les gestes d’apaisement, notamment en graciant les personnes arrêtées lors des manifestations. « Il est au-dessus de la mêlée », résume l’un de ses conseillers, qui estime que la crise au Soudan peut lui donner une envergure régionale et internationale supplémentaire.

S’il officialisait sa candidature à la prochaine élection présidentielle, prévue au plus tard en octobre 2024, quelle forme celle-ci prendrait-elle ? Selon plusieurs indiscrétions au plus proche du palais Toumaï, Mahamat Idriss Déby Itno a d’ores et déjà choisi Idriss Youssouf Boy comme principal stratège de son éventuelle campagne. Ancien conseiller d’Idriss Déby Itno, ce général occupe le poste de directeur du cabinet civil du chef de l’État et, s’il a eu quelques ennuis judiciaires à la fin de 2022, il est aujourd’hui incontournable dans l’entourage du président.

CELUI QUI CROIT POUVOIR LIRE EN MAHAMAT IDRISS DÉBY ITNO SE TROMPE

Sans contrôler les finances tchadiennes – rôle jalousement conservé par Tahir Hamid Nguilin, le ministre des Finances, du Budget et des Comptes publics –, le cousin de Mahamat Idriss Déby Itno a l’œil sur tout, de la sécurité à la diplomatie, en passant par le pétrole. « Même si le patron a de multiples conseillers, c’est l’homme le plus écouté du palais », concède un ministre. Selon un proche de la présidence, le président et Idriss Youssouf Boy auraient ainsi déjà évoqué ensemble la création d’un nouveau parti politique, lequel porterait la candidature du premier en 2024, sous la direction stratégique du second.

La succession… et la rupture

De cette façon, Mahamat Idriss Déby Itno s’affranchirait du MPS, fondé par son père. « L’enjeu est d’apparaître comme un successeur d’Idriss Déby Itno aux yeux des Zaghawas et de l’armée, tout en mettant en avant une rupture pour convaincre le grand public et l’international », confie une source diplomatique. Dans les rangs du MPS, des cadres ont déjà en tête un scénario dans lequel leur formation ne présenterait pas de candidat et se contenterait de soutenir Mahamat Idriss Déby Itno, concourant pour un autre parti fraîchement créé.

Jean-Bernard Padaré, ministre conseiller à la présidence et porte-parole du parti, reste prudent : « Celui qui croit pouvoir lire en Mahamat Idriss Déby Itno se trompe. Ce que certains prennent pour une évidence ne l’est pas forcément. Le MPS doit être prêt à toutes les hypothèses. Aujourd’hui, c’est un parti comme les autres, qui doit apprendre à se battre. Le président peut ne pas être candidat, comme il peut se lancer sous la bannière d’une coalition dont nous ferions partie ».

Le président de la transition mettra-t-il ce plan à exécution ou décidera-t-il à la surprise générale de l’abandonner ? L’heure n’est pour lui pas encore venue de se dévoiler. Prudent, il continue d’apprendre à marche forcée le métier d’homme politique. Après s’être imposé au sommet de l’État, il s’est ouvert le chemin de la présidentielle. Celui-ci passe, le 17 décembre, par un référendum, qui doit valider la nouvelle Constitution du pays, dont le texte est issu du Dialogue national inclusif de 2022. « Mahamat Idriss Déby Itno veut en faire un plébiscite », confie l’un de ses proches. Et un tremplin vers 2024 ?

Source: JeuneAfrique.com

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