Mathieu Olivier
Africa-Press – Tchad. Les Tchadiens sont appelés aux urnes le 17 décembre pour un référendum constitutionnel qui devra valider ou non la forme unitaire et décentralisée de l’État. D’un côté, les partisans du « oui », menés par le Premier ministre Saleh Kebzabo. De l’autre, la coalition du « non », présidée par l’opposant Ngarlejy Yorongar.
LE MATCH DE LA SEMAINE – Saleh Kebzabo est en campagne. Et cette fois, ce n’est pas pour conquérir – du moins pas pour l’instant – la magistrature suprême. Ce 5 décembre, alors qu’il pose le pied à Moundou et descend de l’avion mis à la disposition de sa délégation, le Premier ministre de la transition tchadienne poursuit sa campagne en faveur du « oui » au référendum constitutionnel du 17 décembre prochain.
Un vent de fédéralisme
Le texte proposé au vote instaurerait une limitation de mandats présidentiels à deux quinquennats mais doit surtout consacrer la forme unitaire et décentralisé de l’État. Farouche défenseur du projet, l’ancien opposant – rallié au chef de l’État, Mahamat Idriss Déby Itno, depuis un peu plus d’une année – a prévu d’enchaîner les réunions de travail avec les élites locales, civiles, militaires ou religieuses.
Son objectif : « présenter le projet de la nouvelle Constitution dans toutes ses innovations ». Et surtout les convaincre qu’un État unitaire et décentralisé reste la meilleure formule à adopter pour le pays. Le défi n’est pas si aisé : dans ces terres du sud du Tchad flotte depuis de nombreuses années un vent de contestation. Et de fédération.
« Le débat autour du référendum constitutionnel est simple, explique un proche de la primature. Le “oui”, c’est l’État unitaire. Le “non”, c’est la fédération. Or ce sont dans les régions du Sud que les populations ont l’impression d’avoir été laissées pour compte par le pouvoir centrale depuis des décennies. Le poumon du fédéralisme, c’est le Sud. »
Or Saleh Kebzabo ne cesse de le marteler : pour lui, une fédération serait « néfaste ». « La fédération est une ouverture, sinon un balisage de chemin, pour les guerres de sécession, les conflits tribaux et le repli identitaire. Pour un pays qui compte plus d’une centaine d’ethnies comme le Tchad, la fédération est tout simplement néfaste », a-t-il ainsi déclaré.
« Nous voulons plutôt vivre en paix, dans l’harmonie et la fraternité en améliorant sereinement nos conditions d’existence », a poursuivi le Premier ministre le 25 novembre, lors d’un meeting à N’Djamena. « Unissons plutôt nos forces. Refusez qu’on vous compare aux États fédérés sans tenir compte de nos réalités culturelles, socioéconomiques et politiques. »
L’État unitaire et l’oligarchie
Le problème, c’est que l’ancien (et futur ?) candidat à la présidentielle ne parvient pas à convaincre ses plus farouches adversaires. Face à sa coalition du oui se dresse en effet un front du non, qui tâche lui aussi de faire entendre ses arguments. Avec une conviction forte : l’État unitaire ne serait qu’un moyen de confiscation du pouvoir.
« Le système unitaire a permis la création d’une oligarchie fondée sur les ruines de l’État par la monopolisation de l’économie, la corruption de l’administration publique, le détournement flagrant des fonds publics, la gestion opaque des entreprises d’État et l’accumulation de capitaux à l’étranger », a asséné Brice Mbaimon Guedmbaye, porte-parole du Front du non.
Pour le Front du non, dont le président d’honneur n’est autre que l’opposant Ngarlejy Yorongar, le centralisme excessif du pouvoir a conduit « au sous-développement, à la mal gouvernance et à la dictature ». Surtout, le système unitaire n’a bénéficié qu’à une minorité, en l’occurence issue du nord du pays, qui ne servirait que ses propres intérêts.
« La forme unitaire est issue du colonialisme et des dictatures qui ont suivi, affirme un partisan du non. La fédération est la seule structure qui nous permettra une gestion respectueuse de la diversité de notre pays. » « On nous dit qu’une fédération apporterait la guerre. Mais qui, au Tchad, a confisqué le pouvoir aux civils ? » interroge encore cette source.
Le référendum, « premier tour de la présidentielle »
Au-delà du débat sur la forme de l’État, le scrutin du 17 décembre est un test d’ampleur pour Mahamat Idriss Déby Itno, arrivé au pouvoir en 2021 après le décès de son père, l’ancien président Idriss Déby Itno, et avec le soutien d’une armée dont la hiérarchie est majoritairement originaire du nord du pays.
« Mahamat Idriss Déby Itno se sert de Saleh Kebzabo, un ressortissant du Sud, comme fer de lance de la campagne afin que le vote ne se résume à une opposition Nord-Sud. Il sait aussi qu’un référendum réussi et un score affirmatif élevé ferait un bon tremplin pour la prochaine présidentielle, à laquelle il sera certainement candidat », analyse une source diplomatique.
« Kebzabo sait qu’il sert les intérêts du chef de l’État, mais il est vraiment opposé au fédéralisme et il espère aussi tirer profit d’une victoire du oui pour ses propres ambitions », poursuit notre interlocuteur. « Ce référendum, c’est un peu le premier tour de la prochaine présidentielle. Une participation élevée viendrait valider la transition », résume un ministre.
Avec une ambition identique à celle de Mahamat Idriss Déby Itno, Saleh Kebzabo pourra-t-il se servir d’un référendum réussi comme tremplin vers l’élection à la magistrature suprême ? Ironie du sort, Succès Masra, l’un de ses adversaires politiques longtemps partisan de la fédération, a choisi de ne pas s’opposer au gouvernement de transition et a même appelé à voter oui le 10 décembre lors d’un meeting à Sahr.
Le patron des Transformateurs aurait pourtant été un soutien de poids pour le camp du boycott – représenté par l’ancien Premier ministre Albert Pahimi Padacké – ou pour celui du non. Ngarlejy Yorongar et Brice Mbaimon Guedmbaye n’entendent cependant pas baisser les bras et appellent les Tchadiens à déjouer les pronostics et à faire échec à un « système unitaire [qui] a fait des Tchadiens, les otages dans leur propre pays ».
Source: JeuneAfrique
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