François Soudan
Africa-Press – Tchad. La Constitution que Mahamat Idriss Déby Itno soumet à référendum, le 17 décembre, repose sur le concept d’État unitaire et décentralisé. Objectif : faire en sorte que d’un patriotisme trop longtemps parcellaire surgisse une identité tchadienne unique.
Les éléments de langage sont simples, classiques et répétés à l’envi par les partisans du oui au référendum du 17 décembre : ce sera « la Constitution la plus démocratique, la plus ouverte et la plus moderne de l’histoire du Tchad. »
Difficile, il est vrai, de voir autre chose qu’un progrès dans les nouvelles dispositions du texte fondamental qui sera soumis aux quelque 8 millions d’électeurs : limitation des mandats présidentiels à deux quinquennats, création d’un organe indépendant de gestion des élections, levée des restrictions quant à la nationalité d’origine des parents des candidats, mise en place de collectivités autonomes avec des assemblées locales élues, retrait du chef de l’État de la présidence du Conseil supérieur de la magistrature… nonobstant les polémiques sur la révision du fichier électoral, la composition de la commission nationale d’organisation du référendum et l’implication personnelle du Premier ministre, Saleh Kebzabo, dans une campagne dont le président, Mahamat Idriss Déby Itno, se tient officiellement à l’écart, on ne voit guère ce qui peut pousser l’opposition (ou ce qu’il en reste, après le « ni oui ni non » formulé par le chef du parti Les Transformateurs, Succès Masra) à prôner le rejet, si ce n’est le boycott, d’un tel texte.
Dérives mortifères
Ceci explique cela, le débat sur la forme du référendum recouvre un débat de fond, lequel traverse toute l’histoire tourmentée du Tchad depuis son indépendance, en 1961 : veut-on d’un État unitaire et décentralisé, ou d’un État fédéral au sein duquel les sept provinces du Sud – puisqu’il s’agit d’elles en réalité – constitueraient une ou des entités autonomes, dans le cadre d’une souveraineté partagée avec le reste du pays, sur le modèle du Nigeria voisin ?
Cette idée de fédération sur des bases à la fois régionales, culturelles, communautaristes et économiques (les deux principales richesses du Tchad, le pétrole et le coton, sont au Sud), a pris, dans les années 1970-1980, des formes parfois extrêmes. Celle du projet sécessionniste d’une République du Logone, avec pour capitale Moundou, idée discrètement soutenue par les intérêts cotonniers français, celle du Front uni du Sud et du Comité permanent du colonel Kamougué, celle, surtout, des affrontements sanglants de février-mars 1979, tant à N’Djamena que dans les localités de la partie méridionale du Tchad.
La ligne de fracture Nord-Sud, ouverte depuis l’indépendance, n’est toujours pas résorbée. Elle est même réapparue dans les différents quartiers de la capitale lors des tragiques événements d’octobre 2022
Deux présidents tchadiens, deux dictateurs, incarnent les dérives mortifères de ces décennies de plomb : le « sudiste » Ngarta Tombalbaye, apôtre du népotisme tribal le plus brutal, et le « nordiste » Hissène Habré, ordonnateur des massacres du septembre noir de 1984. Même si le Sud, tout comme le reste du pays, est loin de constituer un bloc homogène, la ligne de fracture ethnique ouverte à cette époque n’est toujours pas résorbée, et sa cristallisation dans les différents quartiers de la capitale est réapparue avec une certaine netteté lors des tragiques événements d’octobre 2022.
Accident historique artificiel
Dès lors, la question se pose de savoir si les Tchadiens ont intérêt à voir cette situation de tension latente figée et, en quelque sorte, consacrée dans le cadre d’une fédération, quitte à renforcer le cliché néocolonial longtemps colporté par Valéry Giscard d’Estaing, puis Jacques Chirac, d’un pays qui ne serait qu’un accident historique artificiel défini par les frontières de ses voisins, ou si leur souhait est réellement de vivre ensemble, sachant que c’est l’État qui fait la nation et non l’inverse ?
Le débat, souvent vif, a agité le Dialogue national inclusif, exercice salutaire de catharsis collective qui s’est achevé au début d’octobre 2022 à N’Djamena. Alors que les partisans du fédéralisme exigeaient que deux projets de Constitution antinomiques soient soumis à référendum le même jour, le Conseil national de transition a finalement opté pour un texte unique – celui de l’État unitaire et décentralisé. Ce n’est qu’au cas où le non l’emporterait le 17 décembre qu’un second projet, fédéraliste celui-là, serait proposé et soumis à un nouveau référendum dans un délai de deux mois.
Ce choix, contesté, de privilégier de facto l’option unitaire est le reflet clair de la préférence du président de la transition, lequel a pris soin de faire précéder la consultation d’une amnistie générale pour les faits commis lors des émeutes d’octobre 2022, ainsi que d’un accord de réconciliation avec Les Transformateurs, principale formation de l’opposition, afin d’assurer la victoire du oui dans la soirée du 17 décembre. Mahamat Idriss Déby Itno fait le pari que d’un patriotisme trop longtemps parcellaire surgira une identité tchadienne unique, non pas grâce à l’action d’un État omnipotent, laquelle impliquerait la domination d’une communauté sur les autres, mais dans un cadre constitutionnel centralisé, respectueux des particularismes.
Difficile de lui donner tort. Au regard de l’histoire contemporaine du Tchad, l’émergence de ce surmoi national commun est une nécessité.
Source: JeuneAfrique
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