Afrique : « Nous sommes face à une injustice climatique évidente »

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Afrique : « Nous sommes face à une injustice climatique évidente »
Afrique : « Nous sommes face à une injustice climatique évidente »

Africa-Press – Togo. Quel lien entre développement économique et changement climatique ? Chercheur en économie et sociologue, Martial Ze Belinga pose les termes du débat.

La COP28 s’est ouverte jeudi 30 novembre à Dubai avec l’annonce très attendue d’un fonds de compensation des pertes et dommages climatiques dans les pays vulnérables. Un pas positif et certainement décisif pour espérer dégripper les tensions financières entre les pays du Nord et du Sud. Même si rien n’est réglé pour l’heure et que les promesses de financement annoncées depuis 2009 ne sont toujours pas tenues. Car, derrière cette rencontre, pointe l’enjeu d’éviter la fracture du monde entre l’Occident et les pays du Sud qui s’organisent de plus en plus pour réajuster l’ordre mondial. Martial Ze Belinga, chercheur indépendant en économie et en sciences sociales décrypte pour Le Point Afrique les enjeux en cours.

Le Point Afrique : Quels sont les impacts concrets du réchauffement climatique en Afrique ?

Martial Ze Belinga :L’Afrique est un cas unique. Alors qu’elle n’émet que 0,7 tonne de gaz à effet de serre par habitant soit 3 % des émissions mondiales, l’Afrique subit, actuellement, de plein fouet des épisodes sévères de sécheresses, des inondations à répétition aux conséquences désastreuses. Les effets du changement climatiques s’observent aussi dans la pluviométrie qui est fortement affectée dans certaines régions. Ce qui impacte fortement l’agriculture dont dépend une part importante de la population africaine. Sans oublier la pollution directe des eaux et des sols due notamment aux activités d’extraction des ressources naturelles.

Tout en fustigeant le dernier « Sommet pour un nouveau pacte financier mondial » tenu en juin à Paris, vous avez qualifié ce moment d’important et opportun. Pourquoi ?

Le « Sommet pour un nouveau pacte financier mondial » a été un moment de clarification. Il était temps de reconnaître le décrochage abyssal qui existe entre le Nord et le Sud global, ce sont bien les termes qui ont été utilisés. Ce qui nous oblige, en principe, à reconnaître qu’il y a bien des responsabilités communes, mais aussi différenciées entre les pays dans l’origine du réchauffement climatique. Nous sommes clairement face à une injustice environnementale et climatique évidente.

En quoi la question de la responsabilité et du financement de la transition est-elle un enjeu majeur aujourd’hui pour l’Afrique ?

Le capitalisme et la révolution industrielle en Occident sont responsables du réchauffement climatique, des dérèglements environnementaux, et des déséquilibres financiers. Nous ne pouvons donc pas faire aveuglément confiance à ce même système capitaliste pour trouver des solutions durables. Le marché et les industries, en particulier pétrolières, ne peuvent pas faire partie de la solution.

Les pays riches s’étaient engagés lors de la COP15, en 2009, à verser à échéance 2020, 100 milliards de dollars de financements publics et privés chaque année aux pays du Sud pour les aider à s’adapter au changement climatique. Treize ans plus tard, les pays développés n’ont toujours pas tenu leur promesse. Ce qui n’a pas empêché que, lors de la COP27 en Égypte, on nous annonce un nouvel accord décisif visant à fournir un financement des pertes et préjudices aux pays vulnérables durement touchés par les catastrophes climatiques. Les promesses ont été nombreuses ces dernières années. Pendant la crise de Covid-19, le FMI a annoncé une allocation de liquidité internationale, les DTS. L’Afrique a obtenu 100 milliards de dollars mais jusqu’à présent, nous n’avons pas encore atteint cet objectif.

Nous avons des pays du Nord qui veulent protéger les intérêts des firmes multinationales. Toutes les COP mettent l’accent sur le changement climatique, c’est très bien, mais en même temps, c’est très dangereux, parce que ça diminue les responsabilités sur d’autres priorités. Sur le terrain, l’extractivisme fait très mal. L’exploitation de l’uranium l’illustre, certaines zones, que ce soit au Mali ou à Arlit au Niger, sont irradiées, les maladies s’y multiplient. La déforestation aussi fait très mal. Toutes ces questions ne sont pas abordées de manière dense et sérieuse. Le discours est lissé afin que la focale soit sur la limitation à 2 % en 2050.

L’Afrique peut-elle faire entendre sa voix sur ces sujets ?

Mia Mottley, la Première ministre de la Barbade, le président du Kenya, ainsi que le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, ont été très clairs : nous allons vers un monde qui se décentre de plus en plus. Ce monde sera décolonial. Nous avons l’opportunité tous ensemble de réfléchir à l’élaboration d’approches nouvelles et différentes. Et pourquoi pas le faire à partir des pays du Sud ? Même si cette notion est appelée à évoluer.

Et sur les solutions ?

Il existe un grand clivage entre Nord et Sud. Les solutions avancées jusqu’à présent ne sont pas contraignantes. Les pollueurs continuent de ne pas payer. Quant aux grandes firmes multinationales, elles semblent finalement exemptées, alors qu’elles sont au cœur de la production du dérèglement climatique.

Nous avons deux visions qui s’affrontent. D’un côté, certains continuent de penser que les incitations suffisent et que les pollueurs vont agir intelligemment car ils sont rationnels. De l’autre, il y a ceux qui disent qu’il est temps de passer à la contrainte. On ne peut pas être responsable de 80 % des émissions de gaz à effet de serre, sur plusieurs siècles, et ensuite, organiser des grands sommets internationaux où on distribue bons et mauvais points. Il faut un changement de paradigme. Comme l’a si bien dit le président du Kenya, William Ruto, il ne s’agit pas seulement d’aider les pays les plus vulnérables, il faut repenser l’architecture financière mondiale.

Nous pourrions, par exemple, proposer à ceux qui souhaitent investir dans le Sud global ou l’Afrique de payer des taxes ou du moins leur imposer des limites quantitatives afin de mieux respecter les cycles de vie de la planète. Cette gestion contraignante devrait être à l’initiative des Suds.

Entre justice climatique, protection de l’environnement et droit au développement pour l’Afrique, où placer le curseur ?

Les notions d’économie et de développement doivent être repensées. Nous ne pouvons pas séparer le développement de la protection de la planète. L’actuel modèle de développement est problématique, en particulier pour l’Afrique, parce qu’il met en avant l’économique et ensuite, l’environnement. Il faudrait penser l’ensemble. C’est pour ça qu’il faut revenir à une conception plus cosmogonique du monde.

Quelles seraient les alternatives ?

Les savoirs endogènes africains ont une grande force, car ils ne conçoivent pas séparément la création de la richesse de la protection du vivant. Dans tous les cas, nous avons besoin de nouveaux savoirs pour avancer. Si nous ne fixons pas de limites, nous serons contraints de devoir toujours réparer. Or, les pays en voie de développement doivent produire davantage pour assurer les besoins de leur population en pleine croissance et jeune. Ils ne peuvent pas avoir le même niveau de contraintes que des pays qui n’ont plus d’accroissement démographique.

À l’issue du premier Sommet africain sur le climat, en septembre, les chefs d’État ont plaidé pour la création d’une taxe mondiale sur les émissions carbone et d’une taxe sur les transactions financières. Cette solution vous paraît-elle satisfaisante ?

La question des taxes n’est pas nouvelle. Le risque est qu’elles légitiment un droit de polluer. J’y vois un autre bémol, créer une taxe sur les transports maritimes ou sur les produits financiers reste très global, ce n’est pas assez ciblé. Et sans consensus, c’est le statu quo. En attendant, il ne se passe rien et il n’y a d’obligation pour personne. Les pollueurs continuent de polluer et les pollués d’être pollués.

Une réforme du système financier international est-elle forcément nécessaire pour aider les pays du Sud à faire face au changement climatique ?

Le système financier international actuel a été mis au point après la Seconde Guerre mondiale pour éviter la répétition des crises financières des années 1930, pour reconstruire les pays ravagés par la guerre et pour aider le développement des nouvelles nations ­issues de la décolonisation. Pour ce dernier point, vous noterez que dans les années 1945 jusqu’aux années 1980, les problèmes dits de pauvreté devaient être résolus par l’industrialisation des États africains. Aujourd’hui, il n’en est plus question. Les grandes instances internationales ne parlent plus de transformation industrielle mais principalement de dons, même quand il s’agit de prêts, ils ne le disent pas haut et fort. Le concept de lutte contre la pauvreté est d’une pauvreté abyssale. J’appelle cela du « méta-extractivisme ». C’est-à-dire qu’on exploite la pauvreté de l’Afrique pour fabriquer des grands concepts et sommets sur la solidarité internationale et à l’arrivée construire des instruments financiers qui profitent aux mêmes acteurs. Évidemment, tout cela vise à donner l’impression qu’on traite des problèmes du monde.

Avez-vous des exemples concrets ?

Quand on passe au crible les outils comme l’aide publique au développement, on se rend compte qu’en réalité, ce sont principalement des entreprises occidentales qui réalisent les projets ou développent les marchés visés. On instrumentalise la pauvreté pour générer des ressources nouvelles qui ne seront jamais fléchées vers les problèmes réels.

Quels rôles pourraient jouer les puissances émergentes comme les Brics ?

La Chine est le principal créancier de nombreux pays du Sud, dont l’Afrique, et également du Nord. Elle détient une partie de la dette européenne américaine. Pékin devrait donc naturellement figurer comme le principal facilitateur sur toutes les questions d’endettement ou d’équilibre financier global. Mais il n’en est rien.

Car dans les faits, l’Occident n’est plus le moteur de la finance mondiale, mais tout est fait pour priver systématiquement la Chine de leadership, même sur des questions sur lesquelles sa parole devrait être dominante. Pékin a participé à la réduction de la pauvreté dans le monde, même si elle n’a pas été totalement éradiquée. C’est un modèle intéressant pour l’Afrique parce que la Chine n’a pas laissé le système capitaliste libéral totalement prospérer. L’État continue de mener des actions volontaristes par rapport à l’économie, au social, etc. Je pense aussi à la Corée du Sud, à l’Inde.

En Afrique, nous n’avons pas réussi à mettre en place un État développeur, qui arrive à transformer les structures économiques, sociales et les autres secteurs. Il y a un volontarisme positif de la part de ce groupe de pays dont on pourrait mieux s’inspirer.

Source: lepoint

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