Africa-Press – Togo. Surnommée la « bataille des trois rois », car elle a réuni dans un même camp les rois de Castille, de Navarre et d’Aragon, la bataille de Las Navas de Tolosa est l’unique croisade qui se soit déroulée dans la péninsule ibérique. Répondant à l’appel du pape Innocent III, elle vit s’affronter le 16 juillet 1212 des troupes chrétiennes venues de toute l’Europe et une armée musulmane rassemblée par le calife almohade Muhammad al-Nasir. C’est du moins ce que racontent des sources de première main, puisque les principaux chroniqueurs chrétiens — le roi Alphonse VIII de Castille, l’archevêque de Tolède et celui de Narbonne — ont pris part au combat.
Plusieurs campagnes de fouilles menées sous la direction des archéologues de l’université de Jaén (Espagne) viennent à présent confirmer que des troupes militaires étaient bien présentes sur le terrain accidenté décrit par les chroniques, permettant de reconstituer certains épisodes de cette campagne qui a considérablement affaibli le pouvoir des Almohades. Une gageure, étant donné le pillage effréné et les transformations environnementales qui ont détruit une partie de ce paysage archéologique d’exception.
Sur les traces de la bataille de Las Navas de Tolosa, la seule croisade qui se soit déroulée en Espagne
Au début du 13e siècle, l’Espagne actuelle était divisée entre royaumes chrétiens au nord du Tage et l’empire almohade qui régnait sur Al-Andalus, dans le sud. Cette dynastie berbère obéissait à un rite musulman plus strict que les Almoravides qu’elle avait supplantés au Maghreb et dans la péninsule ibérique. Le chef des Almohades, le jeune calife Muhammad ibn Yaqub al-Nasir (vers 1179-1214), était le fils d’Abu Yusuf Yaqub al-Mansur (1160-1199), qui avait infligé une cuisante défaite au roi Alphonse VIII de Castille (1155-1214) en 1195 lors de la bataille d’Alarcos.
Le roi n’avait eu de cesse de prendre sa revanche, encouragé par l’archevêque de Tolède, Rodrigo Jiménez de Rada, qui réussit à convaincre le pape Innocent III de signer une bulle déclarant une « Sainte Croisade pour la péninsule ibérique ». Des milliers de croisés venus de toute l’Europe chrétienne — France, Angleterre, Allemagne, Italie… — répondirent à cet appel et rallièrent la ville de Tolède au mois de mai 1212. De son côté, invoquant le djihad, le calife rassembla des hommes arrivant du Maghreb, mais aussi d’Afrique subsaharienne, rejoints par des contingents arabes et turcs.
Les événements se sont déroulés sur plusieurs jours
L’affrontement entre croisés et musulmans qui se produisit au mois de juillet dans la sierra Morena, dans la région actuelle de Jaén, est « l’un des événements les plus marquants de l’histoire médiévale de la péninsule Ibérique », écrivent les archéologues dans la revue Cuadernos de Prehistoria y Arqueología de la Universidad de Granada. Si son point d’orgue est la bataille de Las Navas de Tolosa, qui emprunte son nom à un village local, les événements se sont en réalité déroulés sur plusieurs jours entre le 12 et le 19 juillet 1212, depuis la traversée de la sierra Morena par l’armée chrétienne jusqu’au pillage du campement almohade. Pour tenter de retrouver des preuves de l’affrontement, les archéologues ont suivi les récits des protagonistes qui ont mentionné plusieurs toponymes et décrit leur avancée dans ce qui est aujourd’hui le parc naturel de Despeñaperros.
79 hectares ont été passés au crible
Ce parc est non seulement immense, mais il est essentiellement constitué de collines escarpées presque entièrement recouvertes de pinèdes. Difficile donc de s’y repérer et même d’y cheminer. Le théâtre des opérations s’étend à première vue sur 50 km2, que les chercheurs ont tout d’abord modélisés à l’aide de données lidar de manière à en dresser la topographie.
Au cours des trois premières campagnes menées entre 2022 et 2024, ils se sont focalisés sur trois sites: les ruines d’une fortification almohade, le Castro Ferral, une colline sur laquelle aurait été installé le campement chrétien, la Mesa del Rey, et une autre, située juste en face, le Cerro de los Olivares, où aurait pu se trouver l’enceinte protégée réservée au calife. Sur les 79 hectares passés au crible de la microprospection, près de 5.600 artefacts ont pu être mis au jour et géolocalisés. Sur une telle surface végétalisée, il est seulement possible de réaliser des transects de fouilles et de procéder à l’aide d’un détecteur de métaux. 95% des objets trouvés sont donc fabriqués en fer, et 80% des artefacts identifiables sont liés à la bataille.
Le Castro Ferral était un véritable château fortifié
Ces fouilles permettent en premier lieu de redéfinir les dimensions de la fortification du Castro Ferral, qui n’était jusqu’à présent considérée que comme une simple tour de guet, même si les historiens avaient compris qu’il s’agissait d’un poste de contrôle entre la Meseta (le plateau central espagnol) et l’Andalousie. Il est vrai qu’il n’en reste que quelques ruines, menaçant par ailleurs de s’effondrer, mais les fouilles sur place ont mis en évidence des murs et même une tour circulaire qui déterminent des limites beaucoup plus vastes et un système défensif plus élaboré — avec plusieurs lignes de remparts — que ce que laissent présumer les vestiges encore présents. Côté artefacts, le pillage a été systématique, mais les archéologues ont tout de même mis au jour des restes de fers à cheval, des clous, et plus d’une centaine de pointes de flèche.
Plusieurs objets très distincts confirment que la forteresse était contrôlée par les Almohades: deux plaquettes de fer qui semblent avoir appartenu à un qarqal (une armure constituée de tissu et d’écailles métalliques), et deux objets gravés d’inscriptions en arabe. Des pièces de monnaie frappées par Alphonse VIII et d’autres objets liés à la vie militaire (harnais, garnitures de vêtements en laiton, outils, clous et épingles) attestent du passage des croisés, qui, sur leur chemin depuis Tolède, auraient conquis la forteresse située au nord du champ de bataille.
Pointes de flèches et pièces de monnaie confirment l’emplacement du campement chrétien
Selon la légende, un berger aurait guidé les troupes chrétiennes à travers les collines, mais la recherche de leur itinéraire précis n’est pas encore à l’ordre du jour, les archéologues tentant plutôt de confirmer l’emplacement de leur campement sur la colline dénommée Mesa del Rey. Les premiers résultats de fouilles devront être complétés après le débroussaillage de certaines zones, mais ils estiment « que la superficie du campement est d’environ 15 hectares, dont un peu moins de 60% ont été prospectés ». Sur cette zone et autour, malgré le pillage encore plus intense qu’au Castro Ferral, ils ont mis au jour plus de mille objets. À un endroit, la proportion de clous de fer à cheval laisse entendre qu’il s’agissait d’un enclos.
Des pointes de flèche en nombre et concentrées en plusieurs endroits « corroborent l’interprétation du site comme campement », tandis que des pièces correspondent au moment de la bataille. Sur les 11 trouvées, huit ont été frappées par Alphonse VIII, une par le roi Pierre Ier d’Aragon (1094-1104) et deux sont des dirhams de l’époque almohade.
De précieux artefacts parmi le mobilier
Pour ce qui est du mobilier, les archéologues sont agréablement surpris par « la variété des objets documentés, qui est considérable, notamment des garnitures en laiton doré — décorées de motifs architecturaux, géométriques, végétaux et figuratifs —, des boucles de différentes tailles et types, deux fragments de cotte de mailles et des clous ».
Deux des objets les plus significatifs sont les ferrures d’un coffret en os ou en ivoire et un pendentif en forme de croix qui devait orner la bride frontale d’un cheval. « La présence de ces éléments plus raffinés destinés à l’ornementation personnelle et à la chevalerie semble indiquer que la Mesa del Rey était non seulement réservée aux troupes, mais aussi à ceux qui concevaient et dirigeaient la bataille », analysent-ils.
Rien de décisif concernant le campement du calife
Depuis cette colline qui culmine à 867 mètres, les troupes chrétiennes avaient une vue imprenable sur le Cerro de los Olivares, où, selon les textes, se trouvait le chef du camp almohade. Là, les fouilles ont été bien plus compliquées en raison de la présence d’un centre d’élevage du lynx ibérique.
Les échantillonnages ont donc été réduits, mais, proportionnellement, le nombre d’objets est de toute façon plus restreint que sur les deux autres sites. Et si les pointes de flèche dominent, rien de décisif ne permet de déterminer qu’il s’agissait d’une partie du campement musulman. Les chercheurs en concluent que « le Cerro de los Olivares fait partie du théâtre de la bataille, mais pour l’instant, nous ne disposons pas de structures ou de matériaux permettant de l’identifier comme l’enclos califal ».
Des nuances importantes avant même la poursuite des fouilles
Étant donné les dimensions du théâtre d’opérations, les prospections devront être poursuivies, d’autant que le champ de bataille proprement dit n’a pas encore été formellement identifié. Les chercheurs ne peuvent donc s’avancer quant à l’interprétation de l’affrontement, mais ils peuvent d’ores et déjà « documenter et nuancer les actions militaires importantes qui sont mentionnées dans les sources textuelles ». Par exemple, s’il est indéniable que des artefacts chrétiens se trouvent concentrés au nord de l’enceinte du Castro Ferral — c’est-à-dire dans le sens de la marche de l’armée croisée —, il n’est pas encore possible de confirmer l’assaut de la forteresse.
En revanche, les investigations au sud du Castro laissent entendre que l’affrontement a été bien plus important que ce que les chroniqueurs ont décrit. Ils ne mentionnent que de simples escarmouches, alors que les archéologues ont décelé des pointes de flèche sur une distance de deux kilomètres et demi. C’est bien la preuve que les fouilles archéologiques promettent de réécrire le déroulement de l’une des plus importantes batailles de l’histoire européenne.





