Africa-Press – Togo. Aussi bien César dans la Guerre des Gaules, que Tacite, dans sa description de la Germanie, évoquent la forêt comme un espace immense, sombre et impénétrable, et cette image a depuis été véhiculée pour caractériser la forêt européenne de l’Antiquité, mais était-ce vraiment le cas? Il est permis d’en douter étant donné la quantité de bois nécessaire à la construction des infrastructures romaines. C’est pourquoi une équipe internationale dirigée par l’université de Fribourg (Allemagne) a mené l’enquête en analysant plus de 20.000 vestiges de bois afin de retracer l’exploitation forestière au cours de la période d’occupation romaine. Il en ressort que l’expansion impériale a donné lieu à une véritable déforestation, qui a complètement remodelé le paysage sylvestre de l’Europe occidentale au nord des Alpes.
L’expansion romaine s’est appuyée sur la déforestation de la Gaule et de la Germanie
Même si les Romains étaient capables de construire avec des matériaux comme la brique, la pierre ou le béton, le bois représentait la ressource fondamentale, essentielle à de multiples activités, comme l’architecture, mais aussi la logistique, l’artisanat ou la production d’énergie. La moindre fortification, le moindre bateau, les chariots, les puits, les moulins à eaux, les seaux, les tonneaux, tous ces bâtiments et objets nécessitaient du bois. Ce sont ces artefacts, des plus grands aux plus petits, qui constituent le corpus étudié, divisé en trois catégories: les infrastructures de transport (ponts, routes, quais, roues…), les embarcations (du navire à la barge) et tous les types de constructions, fortifiées (c’est-à-dire militaires) ou non (réservées aux civils).
Plus de 20.000 bois datés par dendrochronologie
Ce corpus de 20.397 bois archéologiques correspond à des artefacts qui ont tous pu être datés par dendrochronologie (analyse des cernes annuels) et qui couvrent un millénaire de l’Antiquité européenne. Cette période comprise entre 300 avant notre ère et 700 de notre ère permet de mesurer l’impact de l’avancée romaine sur un territoire correspondant à la plus grande partie de l’Europe occidentale (France, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Suisse et Autriche actuelles). Cette aire recoupe plusieurs provinces romaines telles qu’elles existaient au milieu du 2e siècle, sous le règne de Marc Aurèle (161-180): Germania Superior, Germania Inferior, Germania Magna, Gallia Belgica, Gallia Lugdunensis, Gallia Narbonensis, Gallia Aquitania, Raetia et Noricum.
Le chêne est largement prédominant
L’analyse de ces bois permet dans un premier temps de mettre en évidence quelles étaient les espèces utilisées par les Romains. Si les chercheurs identifient 15 taxons, ils sont étonnés de constater que parmi les cinq plus fréquents (chêne, hêtre, sapin, épicéa et pin), ce soit le chêne qui domine de très loin, puisqu’il représente plus de 85% de tous les échantillons. « La prédominance générale du chêne indique une sélection anthropique délibérée pour le bois d’œuvre », analysent-ils dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). La deuxième espèce la plus présente est le sapin (8,4%), mais son utilisation décline au cours du 3e siècle de notre ère.
On a d’abord abattu des arbres très anciens
Les résultats permettent en effet de mettre en évidence une chronologie de l’exploitation forestière en révélant non seulement les espèces ciblées, mais le type de forêt et d’arbre choisis, et ce, au niveau suprarégional. Il apparaît ainsi qu’au début de la présence romaine (au 1er siècle de notre ère), les arbres utilisés sont de plus en plus âgés et qu’il faut attendre la fin du 2e siècle pour que leur âge commence à diminuer.
Pour les chercheurs, cela signifie que les Romains ont d’abord exploité des forêts anciennes, où prédominaient des « arbres très anciens » – âgés de plus de 200 ans selon leur critère. « Ces arbres très anciens sont observés jusqu’à environ 200 après J.-C., écrivent-ils. Mais leur déclin marqué au cours du 3e siècle suggère une surexploitation ou la dégénérescence des forêts anciennes. Le 4e siècle voit une phase de croissance forestière secondaire, avec presque tous les arbres abattus âgés de moins de 200 ans, et la plupart même âgés de moins de 100 ans. »
Toutes les utilisations ne peuvent être documentées
Certes, les données recueillies ne peuvent rendre compte de manière exhaustive de l’exploitation de la forêt sous l’occupation romaine, admettent les chercheurs ; et ce, en raison d’un biais de conservation, ou parce que le bois de chauffe n’a pu être inclus, tout comme la présence de bois sur des sites non excavés, en particulier dans les mines ou les grands centres urbains, qui sont ici sous-représentés. Le bois était aussi utilisé dans nombre d’activités proto-industrielles (comme la production de céramique, de verre, de briques ou de chaux), dans la métallurgie, et pour les rites funéraires, puisque la crémation était le mode d’inhumation privilégié.
Mais il en ressort tout de même des enseignements révélateurs. Le premier vient d’ailleurs contredire les sources écrites romaines, qui mentionnent le bois tendre comme ressource la plus fréquente, alors que c’est le chêne qui prédomine dans les échantillons. « Cette divergence résulte probablement de la perspective panimpériale des auteurs romains, qui suggère une prédominance des bois tendres (outre le sapin, l’épicéa, le pin et le mélèze, le cyprès et le cèdre également) sur les bois durs dans les réseaux commerciaux », présument les auteurs.
Déclin des réseaux de transport au 3e siècle
La fabrication des tonneaux était fortement liée à l’exploitation de ces bois tendres, le sapin et l’épicéa en particulier. Leur utilisation en dehors de leur aire de répartition naturelle indique ainsi un important réseau de transport de bois. Ce modèle perdure jusqu’au 3e siècle, le chêne étant dès lors privilégié pour fabriquer les tonneaux jusqu’au début du Moyen Âge. « Le changement d’essence utilisée et la fin du transport de bois de conifères au milieu du 3e siècle indiquent un manque d’arbres appropriés disponibles dans la forêt et reflètent probablement l’épuisement des peuplements de conifères accessibles et un déclin plus général du commerce à longue distance », expliquent les auteurs.
De cette exploitation intensive résulte une profonde modification de la forêt
En conclusion, il apparaît donc que la présence romaine au nord des Alpes a donné lieu à une profonde modification du paysage sylvestre. En effet, la demande en bois n’a cessé d’augmenter au début de l’occupation, impliquant l’exploitation des forêts anciennes. Comme elles étaient éloignées des zones habitées, « cela indique une amélioration significative des infrastructures, du professionnalisme et de l’organisation de l’exploitation forestière », notent les chercheurs. Ce mode d’exploitation prend fin au 3e siècle, période de crises politiques, qui est marqué par la diminution de la surexploitation des forêts anciennes, mais aussi de l’utilisation du bois et du transport sur de longues distances. Enfin, la fin de la période romaine (4e-5e siècles) correspond à un déclin général de l’abattage et au rétablissement des forêts anciennes.
Ces données permettent de déduire une « exploitation intensive » de la forêt entre le 1er et le 3e siècle de notre ère, cette utilisation des ressources forestières étant à la fois un des moyens – logistiques, économiques – et une des conséquences – écologiques – de l’impérialisme romain.





