Africa-Press – Cameroun. La région ne peut plus se permettre de se réfugier dans une zone grise. Ce qui se passe n’est pas une série de crises isolées, ni simplement un tour supplémentaire dans un long conflit, mais un moment révélateur qui expose la structure profonde du projet sioniste-américain dans la région: une guerre ouverte contre la Palestine, des agressions répétées contre le Liban, une violation de la Syrie, du Yémen et de l’Irak, suivie d’une tentative de briser l’Iran, non seulement parce qu’il a commis l’erreur de posséder la force, mais parce qu’il se dresse, avec les capacités et options qu’il a accumulées, contre un projet qui veut que la région reste dépourvue de dissuasion, entourée de peur, et ouverte à l’expansion coloniale et à la domination militaire et au chantage politique.
En ce moment, l’Iran ne semble pas être la source du danger, comme le veut la machine de propagande occidentale et sioniste, mais plutôt un rempart contre un projet plus dangereux et plus vaste: un projet qui considère chaque État fort comme une menace, chaque résistance comme un crime, et chaque tentative d’indépendance comme une rébellion à écraser. La question n’est donc pas un dossier nucléaire, ni un conflit d’influence au sens traditionnel ; c’est une bataille sur qui a le droit de définir la sécurité dans cette région: ses peuples et ses États, ou Washington et Tel Aviv?
C’est ici que la visite du président égyptien Abdel Fattah al-Sisi et du cheikh Mohammed ben Zayed à une escadrille de chasseurs égyptiens stationnés aux Émirats prend une signification qui dépasse la simple nouvelle militaire. L’événement, entouré de questions et de mystère, ne doit pas être réduit à un débat sur les réseaux sociaux: l’Égypte est-elle entrée en guerre? A-t-elle pris position contre l’Iran? L’annonce était-elle un message pour le Golfe, pour Téhéran ou pour Washington? Ces questions sont légitimes, mais elles restent inférieures à la question plus grande: la région commence-t-elle à comprendre que le parapluie américain ne protège plus personne sauf l’entité sioniste, et que l’invocation de cette entité dans les équations de sécurité du Golfe n’est pas une solution, mais une nouvelle porte vers la destruction?
L’escadrille égyptienne… au-delà de la nouvelle militaire
L’Égypte n’est pas un État marginal pour que son mouvement soit interprété selon une logique de conjecture ou de réaction. Et peu importe combien les détails restent non divulgués, la présence d’une escadrille égyptienne aux Émirats, et son annonce à ce moment, porte un message complexe: rassurer le Golfe d’une part, et affirmer la présence de l’Égypte à un moment régional très sensible d’autre part. Mais l’erreur fatale serait de lire cela comme un alignement dans une guerre sioniste-américaine contre l’Iran, ou comme un changement dans la doctrine historique de l’Égypte qui refuse de s’impliquer dans des guerres dont elle ne détient pas la décision.
L’Égypte, par son histoire et sa position, n’est pas plus forte lorsqu’elle est entraînée dans le camp des autres, mais lorsqu’elle maintient le fil délicat entre le soutien à la sécurité du Golfe et l’empêchement de sa transformation en plateforme pour une guerre américano-sioniste. La sécurité du Golfe fait partie de la sécurité nationale égyptienne, oui ; mais elle ne se réalise pas en intégrant l’entité sioniste au cœur de l’équation. Et la sécurité de l’Égypte n’est pas dissociable de celle de ses frères, oui ; mais elle ne se complète que lorsqu’il est clair que le danger central dans la région ne vient pas de Téhéran, mais du projet sioniste expansionniste qui se nourrit de la fragmentation géographique, du démantèlement des États, et de la transformation des contradictions régionales en ponts pour sa traversée.
Le rôle égyptien possible, voire nécessaire, n’est pas celui d’un soldat dans une guerre qui ne sert ni l’Égypte ni les Arabes, ni celui d’un spectateur face à l’inquiétude du Golfe, mais celui d’un État central capable de rassurer ses frères sans s’opposer à l’Iran par procuration, de soutenir la détente sans donner de couverture à l’agression, et de redonner un sens à la sécurité arabe en tant que protection de la région, et non comme participation à l’encerclement d’un de ses grands composants.
Le projet sioniste… le premier danger
Le plus dangereux que la propagande sioniste ait accompli ces dernières années est qu’elle a tenté de déplacer le centre de la peur dans la conscience arabe de l’entité occupante vers l’Iran.
Les contradictions sectaires et politiques ont été amplifiées, et les erreurs et tensions régionales ont été exploitées, afin de créer un récit qui fait de Téhéran le danger existentiel, tandis que l’entité qui occupe la terre, tue les Palestiniens, bombarde les capitales, menace les passages, et pratique la colonisation comme doctrine d’État, devient un « partenaire de sécurité » potentiel.
Ce n’est pas une simple contradiction politique ; c’est un crime de conscience.
L’entité sioniste n’a jamais été un État normal cherchant des frontières sûres, mais un projet colonial expansionniste basé sur un excès de force, sur l’empêchement de la formation de tout bloc régional indépendant, et sur la transformation du voisinage en parties faibles, épuisées, craintives, et ouvertes à l’infiltration. Et quand elle frappe l’Iran, ou menace de le frapper, elle ne le fait pas pour défendre le Golfe ou les Arabes, mais pour défendre son monopole sur la dissuasion, et son droit exclusif à bombarder, assassiner, s’étendre et imposer des faits.
Ainsi, la résistance de l’Iran face à l’agression sioniste-américaine devient une question régionale, et non seulement iranienne. Elle met fin à l’arrogance de la force, et affirme que la domination n’est pas un destin, et que le feu américano-sioniste n’est pas un jugement inéluctable, et qu’un État assiégé depuis des décennies peut, dès qu’il possède la volonté et la capacité, transformer le siège en construction autonome, la menace en dissuasion, et l’agression en un test d’unité interne et de solidité de décision.
Cela ne signifie pas ignorer les différends arabo-iraniens, ni sauter par-dessus les préoccupations de certaines capitales du Golfe, ni donner à Téhéran un certificat d’innocence absolue dans tous les dossiers de la région. Mais cela signifie organiser les priorités avec une conscience stratégique, et non avec une réaction de propagande. Le différend avec l’Iran peut être géré par le dialogue, l’équilibre, et des garanties mutuelles. En revanche, le projet sioniste ne veut pas gérer un différend, mais veut annuler toute capacité indépendante dans la région, qu’elle soit arabe, iranienne, turque ou islamique.
Le piège de la sécurité importée
Pendant des décennies, un grand mensonge a été vendu à la région: la sécurité vient de l’extérieur. Les bases américaines protègent, les flottes dissuadent, les ventes d’armes rassurent, et l’alliance avec Washington empêche le danger. Mais l’expérience a dit le contraire. Sous cette « protection », l’Irak a brûlé, la Syrie s’est fragmentée, le chaos s’est étendu, Gaza a été violée, le Liban a été bombardé, et la souveraineté dans plus d’une capitale arabe est devenue un détail négociable.
La sécurité américaine dans notre région n’a pas été une sécurité pour la région. C’était une sécurité pour l’entité sioniste, une garantie pour le flux d’énergie, une protection pour un large éventail d’intérêts, et une gestion permanente de la peur. Chaque fois que les États de la région étaient plus inquiets, la réponse américaine était prête: plus de bases, plus d’armes, plus de normalisation, plus d’intégration de l’entité sioniste dans la structure de sécurité, et plus de transformation de la peur en marché.
C’est le piège: transformer le besoin légitime de sécurité en une porte pour invoquer ceux qui menacent la sécurité à la base. L’entité sioniste qui est proposée comme partenaire dans la défense aérienne ou la sécurité maritime ou la technologie militaire n’est pas un acteur neutre, mais la tête de lance d’un projet de domination. Et quand elle entre dans le Golfe par la porte de la sécurité, elle ne protège pas le Golfe, mais l’attache à son théâtre de conflit, et en fait une partie des cartes de dissuasion, de vengeance et de chantage.
Un système de sécurité régionale qui n’exclut pas l’Iran
L’alternative n’est pas le vide. Ce n’est pas construire un axe sectaire ou militaire contre l’Iran. Ce n’est pas remplacer un parapluie américain par une autre tutelle. La véritable alternative est un système de sécurité régionale qui commence par une reconnaissance simple et décisive: les États de la région, et non Washington ou Tel Aviv, sont les premiers intéressés à prévenir la guerre, à protéger les passages, à garantir le développement, à stabiliser les frontières, et à stopper l’expansion du projet sioniste.
L’Égypte, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan peuvent former un premier noyau pour cette réflexion, non pas en tant qu’alliance contre l’Iran, mais en tant que grandes puissances qui ne peuvent être ignorées dans toute équation de sécurité sérieuse. L’Égypte, par son poids arabe et historique et sa position à la porte de la mer Rouge et de la Méditerranée, l’Arabie Saoudite, par son poids du Golfe, islamique et économique, la Turquie, par sa présence géopolitique et militaire, et le Pakistan, par ce qu’il représente en tant que profondeur stratégique et force de dissuasion, peuvent toutes ouvrir une porte différente, à condition que cette porte ne soit pas dirigée vers Téhéran, mais ouverte pour elle lorsque la guerre cesse et que les conditions de dialogue sont réunies.
L’Iran n’est pas un corps étranger à la région. C’est une partie de sa géographie, de son histoire et de ses équations. Et tenter de construire une sécurité régionale sans elle, ou contre elle, reproduira la même crise que celle alimentée par Washington et Tel Aviv: diviser la région en camps craintifs, puis vendre la protection à chaque camp séparément. En revanche, le véritable système régional est celui qui dit à l’Iran que la sécurité du Golfe n’est pas un espace de pression, et dit au Golfe que sa sécurité ne se construit pas par l’invocation de l’entité sioniste, et dit à l’Égypte, à la Turquie et au Pakistan que leurs grands rôles ne se complètent que lorsqu’ils passent d’une influence individuelle à une intelligence collective.
Ce n’est pas une romantique politique, mais une réalité qui a pris beaucoup de retard. La géographie est plus forte que la propagande, et les intérêts profonds sont plus forts que les alignements éphémères, et aucun État de cette région ne peut échapper à un incendie s’il éclate au cœur de la région. Le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb, la mer Rouge, le Golfe, le canal de Suez, l’est de la Méditerranée ; tous sont des maillons d’une seule chaîne. Et ceux qui pensent qu’ils peuvent protéger un maillon en brûlant un autre ne comprennent pas le sens de la sécurité, mais retardent l’explosion.
La logique de la résistance, pas celle des axes
La caractéristique la plus importante dans le moment d’agression contre l’Iran est qu’elle a redonné de l’importance à la logique de la résistance, non pas comme un slogan émotionnel, mais comme une nécessité stratégique. Et la résistance ici n’est pas seulement dans les fusils et sur les fronts, mais dans la capacité des États et des sociétés à refuser de se soumettre aux impositions de la force, à construire une économie capable de résister, une arme capable de dissuader, une politique capable de manœuvrer, et une conscience populaire qui n’absorbe pas le récit sioniste tel qu’il est fabriqué dans les salles de propagande.
En ce sens, l’Iran a offert une leçon qu’on ne peut ignorer. Le long siège ne l’a pas brisé, mais l’a poussé à construire des capacités autonomes. Les pressions n’ont pas annulé sa présence, mais l’ont rendue plus attachée aux outils de puissance. Et l’agression ne l’a pas transformée en un État soumis, mais a révélé qu’il y a des limites à ce que la force américano-sioniste peut imposer lorsqu’elle fait face à un adversaire qui ne s’effondre pas dès le premier coup.
Et cette leçon concerne les Arabes avant tout. Une nation qui possède des richesses, des passages, une masse humaine et une mémoire historique ne devrait pas rester prisonnière de la question: que fera Washington? Et elle ne devrait pas organiser ses politiques selon les calculs de la satisfaction sioniste. Il est temps de sortir de la peur ; non pas par imprudence, mais en construisant de véritables équilibres. Et la différence est grande entre l’aventure et l’indépendance. L’aventure est d’entrer dans une guerre dont on ne détient pas la décision, tandis que l’indépendance est d’empêcher les autres de décider de votre guerre et de votre paix.
Le moment du choix
La région est aujourd’hui à un moment de choix difficile. Soit elle continue la formule ancienne: bases américaines, normalisation sécuritaire avec l’entité sioniste, peur permanente de l’Iran, inquiétude du Golfe, hésitation arabe, guerres par procuration, et déclarations diplomatiques qui tentent d’embellir l’impuissance. Soit elle commence un autre chemin: un dialogue régional audacieux, un système de sécurité qui n’exclut personne, un rejet clair de l’invocation du projet sioniste au cœur de la sécurité arabe et islamique, et une affirmation que l’agression contre tout État de la région n’est pas un chemin vers la stabilité, mais une recette pour élargir l’incendie.
La visite de l’escadrille égyptienne aux Émirats peut être lue, au minimum, comme un signe d’inquiétude d’un projet face à l’élargissement du feu, et d’un désir égyptien de ne pas laisser la sécurité du Golfe à la merci du vide. Mais elle peut, au maximum, être l’occasion de poser la question qui a longtemps été retardée: pourquoi la région ne construit-elle pas sa propre sécurité? Pourquoi la sécurité du Golfe reste-t-elle tributaire de la décision américaine? Pourquoi l’Égypte est-elle poussée à rassurer ses frères dans une équation dessinée par d’autres? Et pourquoi l’Iran et le Golfe restent-ils aux deux extrémités d’un embrasement permanent, alors que le plus grand bénéficiaire de cet embrasement est l’entité sioniste?
Il n’y a pas de réponse facile, mais il est certain que la poursuite de la formule ancienne n’est plus possible. Le parapluie américain ne cache plus ses trous, et l’entité sioniste n’est plus capable de revêtir le masque de partenaire de sécurité, et l’Iran a prouvé, par sa résistance, que briser la volonté n’est pas une promenade militaire. Quant aux peuples de la région, qui ont longtemps payé le prix des guerres et de la dépendance, ils savent instinctivement ce que beaucoup d’élites et de régimes tardent à reconnaître: que la sécurité qui vient avec les flottes ne protège pas les nations, mais garde les cartes de la domination.
Ilhamy El-Meligy, journaliste égyptien





