Africa-Press – Cameroun. Quarante ans après la tentative de coup d’État qui a failli emporter le régime de Paul Biya, un livre vient bousculer la mémoire officielle de cette nuit de feu. Dans « 6 avril 1984. Autopsie d’un échec », l’ancien enquêteur et juge au Tribunal militaire, le colonel Clément Mboussi Onana, livre des témoignages inédits et dérangeants sur le comportement de certains hauts commis de l’État cette nuit-là. Parmi les révélations les plus saisissantes: Marcel Niat Njifenji, actuel président du Sénat camerounais, accusé à tort d’avoir fourni aux mutins le plan d’électrification de Yaoundé, avait tenté de mettre fin à ses jours en se taillant les veines. Pendant ce temps, Michel Meva’a M’Eboutou, alors secrétaire général du ministère des Forces armées, était retrouvé en caleçon, tétanisé de peur, barricadé chez lui, avant d’en être « pratiquement sorti de dessous de table » par ses collègues. Des scènes surréalistes, restituées avec une précision clinique, qui offrent un contrepoint historique saisissant aux trajectoires glorieuses que ces deux figures ont ensuite connues au sommet de l’État camerounais.
Coup d’état du 6 AVRIL 1984: les mésaventures de Niat Njifenji et Meva’a M’Eboutou
Lors des événements du 6 avril 1984, Michel Meva’a M’Eboutou, ancien secrétaire général du Sénat (remplacé par Gustave Ngane, fin décembre 2024) est secrétaire général du ministère des Forces armées, aujourd’hui ministère délégué auprès de la présidence de la République chargé de la Défense. D’après Clément Mboussi Onana dans son livre à compte d’auteur, « 6 avril 1984. Autopsie d’un échec », Meva’a M’Eboutou a joué un rôle actif dans l’état-major de crise.
D’après le témoignage du colonel Sylvestre Mang (rapporté par l’auteur), Meva’a M’Eboutou avait précipitamment regagné son domicile, alors qu’on attendait de lui qu’il mette un véhicule à disposition pour sillonner la capitale et qu’il signe les messages à destination des unités extérieures, au plus fort de la mutinerie. « J’ai eu toutes les peines du monde à entrer dans sa maison dans laquelle il s’était barricadé. Je l’ai pratiquement sorti de dessous de table (…). Je l’ai amené presque comme on le ferait pour un enfant, là où tout le monde était réuni et nous avons commencé à envoyer des messages à Koutaba et ailleurs, avant qu’on aille chercher le ministre [des Forces armées] en personne », déclare le colonel Mang.
Le médecin-commandant, Jeannot Paul Baya, en rajoute une louche sur la trouille de Meva’a M’Eboutou. « On l’a retrouvé pratiquement en caleçon. Apeuré, il ne voulait pas nous suivre. Nous l’avons sorti de chez lui en babouches, lui avons présenté la situation et demandé ce qu’il y avait lieu de faire. Il n’a pas voulu prendre de décision, invoquant la primauté du ministre [Gilbert Andze Tsoungui, ndlr] sur sa personne. Sous la pression, il a finalement consenti à signer les messages », se souvient-il.
Dans son récit sur le coup d’Etat manqué, le colonel à la retraite, chargé d’études au Bureau de renseignements militaires en avril 84, Mboussi Onana, parle également de l’actuel président du Sénat. « Un des exemples parmi les plus emblématiques [de règlements de compte post-putsch, ndlr] de ces moments fut celui de M. Marcel Niat Njifenji, directeur général de la Sonel (Société nationale d’électricité).
Il sera dénoncé, accusé d’avoir mis à la disposition des mutins en déroute, le plan d’électrification de la capitale. Pour sa défense, il évoqua une dénonciation calomnieuse. Il ne voyait pas pourquoi le fidèle commis du « Renouveau » qu’il était aurait éprouvé un quelconque intérêt à le trahir. Se retrouver dans la situation d’un serviteur de l’Etat injustement accusé, le poussa à se taillader les veines des avant-bras, dans une tentative désespérée de suicide, heureusement avortée. Innocenté, il a retrouvé son poste à la Sonel», relate Mboussi Onana.
Enquêteur et juge et au Tribunal militaire lors des évènements d’avril 1984, Mboussi Onana (l’un des premiers experts du renseignement militaire camerounais) s’intéresse aussi aux cas de certains hauts commis de l’Etat. « J’ai interrogé M.M. Issa Tchiroma Bakary, Dakolé Daissala, Marafa Hamidou Yaya, qui étaient détenus à la Sécurité militaire. Tous ces hauts responsables, à leurs dires, n’étaient en rien au courant de quoi que ce soit.
Malheureusement pour eux, nous disposions d’éléments d’enquête permettant de relever leurs actions. Ceux dont les responsabilités étaient suffisamment étayées sont passés devant le Tribunal militaire ». Du reste, dans ce livre, qui paraît après « Le soldat de l’ombre », Mboussi Onana s’inscrit en faux contre des déclarations des généraux Pierre Semengue et Benoit Asso’o Emane, relayées par la presse. Ces officiers supérieurs, d’après lui, sont des « super héros » qui n’aspirent qu’à se donner le beau rôle au sujet du 6 avril 1984. Ce colonel à la retraite rumine sa colère. Il estime que « l’incendie [le coup d’Etat] jugulé, on [le pouvoir] oublie les valeureux soldats du feu ». Une posture qui n’enlève rien à la base de données historiques que l’auteur lègue à la postérité.
Daniel Essissima/Camerbe





