Africa-Press – Cameroun. Jeune Afrique révèle comment une décision présidentielle a été ouvertement contredite par le Premier ministre, symptôme d’un régime en pleine décomposition
Pour la première fois depuis des décennies, une instruction claire du président Paul Biya a été publiquement contredite par son propre Premier ministre. L’affaire du port de Douala, révélée par Jeune Afrique, constitue un précédent historique qui témoigne d’une crise institutionnelle sans précédent au Cameroun.
Jeune Afrique a obtenu la confirmation que le 26 janvier 2026, Emmanuel Amougou, chef d’état-major particulier de Paul Biya, a transmis un courrier dans lequel le président de la République approuve explicitement le départ de la société suisse SGS du Port autonome de Douala. Une décision présidentielle claire, formulée par écrit, transmise par les canaux officiels.
Pourtant, trois jours plus tard, Joseph Dion Ngute, le Premier ministre, a pris une position diamétralement opposée lors d’une réunion de crise organisée à Yaoundé. Selon les révélations exclusives de Jeune Afrique, le chef du gouvernement a indiqué que le contrat avec SGS devrait être maintenu jusqu’en 2032, en contradiction frontale avec les instructions présidentielles.
Jeune Afrique révèle un détail inédit et lourd de conséquences: pour imposer sa vision, Joseph Dion Ngute a menacé de démissionner. Un geste extraordinaire dans un pays où le Premier ministre n’est traditionnellement qu’un exécutant des volontés présidentielles.
« C’est du jamais vu sous Biya », confie à Jeune Afrique un ancien ministre sous couvert d’anonymat. « Un Premier ministre qui brandit sa démission pour contrer une instruction du président, c’est la preuve que le système ne fonctionne plus normalement. »
Cette menace de démission en dit long sur l’état des rapports de force au sein de l’exécutif camerounais. Elle révèle un Premier ministre qui se sent suffisamment fort – ou suffisamment désespéré – pour défier ouvertement l’autorité présidentielle.
Les informations recueillies par Jeune Afrique dessinent un tableau inquiétant: le Cameroun aurait actuellement deux centres de décision qui se neutralisent mutuellement. D’un côté, la présidence de la République avec le secrétaire général Ferdinand Ngoh Ngoh, qui soutient le directeur du port Cyrus Ngo’o. De l’autre, la primature avec Joseph Dion Ngute et le ministre des Finances Louis Paul Motaze.
Selon nos sources, cette fracture dépasse largement le cas du port de Douala. Elle reflète une lutte souterraine pour le contrôle de l’appareil d’État entre différentes factions, dans un contexte où Paul Biya, âgé de 93 ans et de plus en plus absent de la scène publique, ne semble plus en mesure d’arbitrer efficacement.
Jeune Afrique révèle un élément crucial qui éclaire toute l’affaire: selon des documents internes consultés par notre rédaction, le PAD aurait délibérément retardé la mise à disposition des espaces nécessaires à l’installation des quatre scanners prévus au contrat avec SGS.
Malgré les multiples relances et les réunions organisées par Séraphin Magloire Fouda, secrétaire général des services du Premier ministre, les scanners n’ont finalement été opérationnels qu’en 2022, soit sept ans après la signature du contrat en 2015.
Ce sabotage administratif, révélé par Jeune Afrique, suggère que la stratégie de Cyrus Ngo’o pour se débarrasser de SGS a été planifiée sur le long terme, avec la complicité tacite de certains secteurs de l’administration.
Une opération militaire lancée malgré l’opposition du Premier ministre
L’information la plus explosive obtenue par Jeune Afrique concerne les événements du 30 janvier. Quelques heures seulement après la réunion menée par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, Cyrus Ngo’o a engagé les opérations de démantèlement des installations de SGS au port de Douala, avec l’appui de détachements militaires.
Une opération de force, menée en violation directe des conclusions de la réunion du Premier ministre, et qui constitue un acte de désobéissance institutionnelle rare dans l’histoire du Cameroun. Jeune Afrique a appris que ces détachements militaires ont été mobilisés sur ordre de la présidence, court-circuitant ainsi totalement la hiérarchie gouvernementale.
Les révélations de Jeune Afrique soulèvent une question constitutionnelle majeure: quel est le véritable poids d’Emmanuel Amougou, le chef d’état-major particulier de Paul Biya? Peut-il, par un simple courrier, donner des instructions qui s’imposent au gouvernement?
Plusieurs juristes interrogés par Jeune Afrique estiment que cette situation crée un précédent dangereux. « Constitutionnellement, c’est le Premier ministre qui dirige l’action du gouvernement », rappelle un professeur de droit public. « Si un membre de la présidence peut contredire le chef du gouvernement sur un dossier aussi stratégique, c’est toute l’architecture institutionnelle qui s’effondre. »
Jeune Afrique a pu établir que lors de la réunion du 29 janvier, plusieurs ministres présents – notamment Jean Ernest Ngallé Bibéhè (Transports) et René Emmanuel Sadi (Communication) – se sont retrouvés dans une position inconfortable, contraints de choisir entre l’instruction présidentielle et la position du Premier ministre.
« Certains ministres ne savent plus à quel saint se vouer », confie à Jeune Afrique un haut fonctionnaire. « Obéir au Premier ministre, c’est désobéir au président. Mais suivre le président, c’est entrer en conflit avec le chef du gouvernement. C’est une situation intenable. »
Pour les observateurs politiques interrogés par Jeune Afrique, cette crise autour du port de Douala est symptomatique d’un régime en pleine décomposition. L’absence de mécanismes clairs de résolution des conflits au sommet de l’État, la multiplication des centres de décision, et l’incapacité à faire respecter une instruction présidentielle sont autant de signes d’un système à bout de souffle.
« Ce qui se passe aujourd’hui avec le port de Douala pourrait se reproduire demain sur n’importe quel dossier », prévient un diplomate africain en poste à Yaoundé, contacté par Jeune Afrique. « Le Cameroun entre dans une zone de turbulences dont personne ne peut prédire l’issue. »





