Africa-Press – Cameroun. Maï Panchal est directrice générale de la fondation Vaincre Alzheimer. Créée en 2005, la fondation a pour mission le financement de projets de recherche sur les maladies neurocognitives grâce aux dons privés qu’elle récolte. Une dizaine de projets sont sélectionnés chaque année pour leur excellence scientifique, essentiellement en France.
Sciences et Avenir: Une période de doute s’était-elle emparée de la communauté scientifique après avoir été mise si longtemps en échec?
Maï Panchal: Il y a eu beaucoup d’échecs et certains ont douté. Mais, à mon sens, il n’y a pas eu de si grande remise en cause des cibles connues de la maladie – les protéines bêta-amyloïde et tau. Car on a très vite su expliquer les échecs principaux des quatre anticorps testés entre 2010 et 2020: bapineuzumab, ponézumab, cré-nézumab et solanézumab.
Sciences et Avenir: Pourquoi tant d’échecs, alors?
Maï Panchal: Parce que nous n’avions pas les bons patients ! Il se trouve que c’est dans ce laps de temps que s’est vraiment développé le diagnostic de la maladie. Ce n’est qu’entre 2010 et 2016 qu’arrivent la détection par ponction lombaire des biomarqueurs amyloïde et tau dans le liquide céphalo-rachidien, puis l’imagerie TEP qui permet d’observer la densité des plaques dans le cerveau.
Ce n’est que peu à peu qu’on découvre la phase préclinique silencieuse d’Alzheimer, dont les lésions cérébrales commencent à apparaître quinze à vingt ans avant les premiers symptômes. Ainsi, au moment où sont testées ces quatre immunothérapies passives de 2010 à 2020, soit les patients étaient à un stade trop avancé, soit ils n’avaient même pas de maladie d’Alzheimer. Ça ne pouvait pas fonctionner.
Sciences et Avenir: Et maintenant, oui?
Maï Panchal: Les essais conduits par la suite sur le lécanémab et le donanémab ont obtenu des résultats importants parce qu’ils ont pu cibler des patients au tout début de la maladie, avec des troubles cognitifs légers. Avant, on nettoyait les plaques mais il y avait déjà trop de dégâts neuronaux pour obtenir une amélioration cognitive. Certes, le bénéfice clinique reste modeste, mais ce n’est que le début.
Sciences et Avenir: Quelles sont les perspectives de progrès désormais?
Maï Panchal: Outre l’amélioration du bénéfice-risque de ces premiers anticorps pour réduire les risques d’effets indésirables, il faut voir le lécanémab et le donanémab comme la première génération d’immunothérapie ; d’autres suivront. Car plus l’action anti-amyloïde est rapide, plus le gain cognitif est important. Mais il faudra surtout un jour ou l’autre obtenir des résultats sur d’autres cibles, notamment la protéine tau, dont l’action est majeure dans la neurodégénérescence. Le problème est qu’elle est plus difficile à atteindre.
Enfin, je crois beaucoup à la piste de la neuro-inflammation. Nous qui avons beaucoup financé la recherche fondamentale sur ce plan ces dix dernières années, voyons les essais cliniques se multiplier. Aujourd’hui, sur 180 essais en cours, il y en a presque autant qui concernent l’amyloïde que la neuro-inflammation. C’est vraiment nouveau.
Sciences et Avenir: En quoi cela consiste précisément?
Maï Panchal: Il s’agit d’intervenir sur le système immunitaire du cerveau composé de cellules gliales spécialisées, notamment la microglie. Lorsque l’amyloïde s’agrège, cette microglie s’active pour nettoyer les plaques. Sauf que ces cellules se suractivent et provoquent une inflammation du cerveau qui participe de la maladie. L’idée est de trouver des molécules permettant de réguler l’activité immunitaire cérébrale. C’est un axe essentiel.
Sciences et Avenir: En attendant, du fait de critères larges d’exclusion à l’indication du lécanémab, peu de malades seraient concernés s’il était bien mis sur le marché en France. Comment accroître le nombre de patients éligibles?
Maï Panchal: Il va falloir beaucoup fluidifier le parcours diagnostique en amont pour identifier le plus de patients au stade débutant de la maladie, principal critère pour recevoir le traitement. Car dix mois d’attente pour une consultation en CM2R (Centre mémoire de ressources et de recherche) suffisent à passer du stade précoce au stade modéré… Mais l’arrivée des tests sanguins va améliorer les choses, notamment celui récemment autorisé aux États-Unis. En France, ils sont déjà utilisés par les CM2R dans le cadre de protocoles de recherche.
Mais il faudra aussi permettre aux médecins généralistes de repérer une plainte cognitive. Beaucoup d’outils numériques sont développés dans ce sens. Comme l’application MemScreen, qui permet aux généralistes de faire passer à leurs patients l’équivalent du test MMSE, qui fait référence dans l’évaluation neuro-cognitive. D’autres outils numériques peuvent même être réalisés à domicile, comme l’application Santé cerveau qui compile une série de tests neuropsychologiques pour détecter de premiers signes.
Sciences et Avenir: Les proches peuvent-ils aussi être des vigies du quotidien?
Maï Panchal: Tout à fait, certains signaux faibles doivent alerter. Les troubles de la mémoire récente constituent le cas le plus typique: oubli d’un rendez-vous, d’un événement familial récent, etc. Mais beaucoup d’autres signes atypiques, souvent minorés, sont à retenir, même sans troubles de la mémoire. Cela peut être des problèmes de langage, d’élocution (ne pas trouver ses mots), ou de capacité à s’orienter en voiture ou à lire une carte. Des petites choses souvent mises sur le compte de la fatigue, qui doivent pourtant alerter l’entourage. De la même façon, un changement de personnalité est un signal important. Un quart à un tiers des malades d’Alzheimer présentent dans un premier temps un tableau dépressif qui peut être confondu avec une dépression.
Sciences et Avenir: Un message important à faire passer pour la journée mondiale Alzheimer le 21 septembre?
Maï Panchal: Près d’un cas sur deux pourrait être évité grâce à la prévention des facteurs de risque modifiables. C’est le troisième axe majeur avec le diagnostic et la recherche de traitements. Ensuite, je suis convaincue qu’on pourra à terme faire d’Alzheimer une maladie chronique à l’image du Sida, grâce à des multithérapies agissant simultanément sur les différentes cibles. De façon à stopper le déclin cognitif. Enfin, rappelons que la recherche publique manque de moyens. Grâce aux associations comme la Fondation Vaincre Alzheimer, les chercheurs peuvent avancer vers de nouveaux traitements. Mais sans la générosité du public, rien n’est possible.
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